PREMIERE PARTIE
que jadis occupait peut-être le maître-autel\ on voit, autant que Tobscurité du lieu le permet, un basrelief d'une exécution très-peu soignée , il est vrai , mais qui peut passer, ajuste titre, pour Tun des mo-numents du moyen âge les plus curieux quç nous possédions en France. Il occupe toute la largeur de la nef; à droite une figure ailée, un ange sans doute , joue d'un instrument à cordes assez semblable à un violon; il paraît prendre son vol vers le ciel; k gauche, sur un rocher, est un animal monstrueux, à la jambe effilée, aux crins hérissés, à la gueule béante; au milieu du tableau, un petit vieillard, armé d'un bâton, semble repousser le monstre. Quel est le sens de cette espèce d'hiéroglyphe? Un savant Bordelais y a vu une de ces allégories mystiques dont les anciennes églises catholiques offrent de nombreux exemples. L'ange qui s'envole en faisant entendre des accords célestes ouvrirait aux élus la route du ciel; l'infortuné qui s'avance péniblement vers l'abîme gardé par un monstre indiquerait le chemin que vont suivre les coupables ; le tout serait une image du jugement dernier^. Cette explication nous paraît naturelle ; seulement il conviendrait d'y apporter quelques légères modifications. La figure ailée représente bien un ange ouvrant la route du ciel aux élus, mais nous pensons qu'il faut voir dans le
^ La façade de cette église regarde le sud-est.
' M. Jouhannet, Musée d Aquitaine, tom. II, p. 3o.
monstre le Cerbère des païens, employé ici pour désigner Tenfer; alors le vieillard, placé entre lé ciel et Tenfer, représenterait Tâme soumise au jugement éternel. Le bâton exprime les efforts du vieillard pour se préserver de l'atteinte du monstre*.
^ L'explication donnée par M. Jouhannet du bas-relief de l'église monolithe de Saint-Émilion fit naître les observations suivantes de la part d'un savant antiquaire de Rome : « L'explication conjecturale que vous donnez du grand bas-relief sculpté au fond du temple , sous la voûte même, nous a paru plus ingénieuse que solide. Là faute en est à l'état de dégradation où se trouve la sculpture , et à l'absence de termes de comparaison, ce genre de monuments étant extrêmement rare en France. Vous avez rencontré juste en- partie : c'est bien une image symbolique de la résurrection, mais le personnage péniblement courbé sur un bâton n'est pas ce que vous imaginez -, reconnaissez plutôt en lui un matelot armé d'une perche ou d'une rame *, sous lui , nous n'en doutons pas, si la pierre était entière, vous verriez une barque , et dans la barque un personnage étendu. Quel est ce personnage? Jonas vomi par la baleine. Remarquez que le monstre est marin. Plus de vingt réduits ou tombeaux de nos catacombes nous présentent le même sujet, tantôt au moment ou le cétacé avale Jonas, tantôt à l'instant où il le rend au jour, quelquefois aussi, comme dans votre bas-relief, quand une barque reporte Jonas à terre. L'ange avec ailes déployées et jouant d'un instrument est le seul accessoire dont ùous n'ayons pas d'exemple en pareil cas, mais cet accessoire, imaginé par le sculpteur aquitain, n'a rieaque de très-convenable au fait en luimême, et au sens figuré dont il est l'emblème.» (Musée d'Aquitaine, tom. II, p. 328, 229.) Le savant français s'empressa d'abandonner son explication , et d'adopter celle du savant de Rome.
Quant à nous, nous défendrons notre compatriote, et contre son contradicteur, et contre lui-même.
Que les bas-reliefs de Rome qui se composent d'une baleine, d'un Jonas, d'un matelot et d'uile barque, représentent l'histoire de Jonas avalé ou rendu au jour par la baleine, rien de plus simple; mais que