JA VOGUES RAPPELÉ LAPALUS, DURET, PIGNON ET JOURJON ARRÊTÉS
Portés à Lyon par un courrier extraordinaire, les décrets de la Convention furent aussitôt suivis d'exécution.
Le 23 pluviôse (11 février 94), les représentants arrêtent la suppression du Tribunal révolutionnaire de Feurs (3) et envoient — avec mission de mettre Javogues en route et d'arrêter Lapalus et Duret — deux membres de la Commission temporaire. Le rapport aux représentants sur cette mission est trop intéressant pour n'être pas reproduit ici intégralement (4).
Partis de Ville- Affranchie le ^ pluviôse pour meUre à exécution le décret de la Convention nationale du 20 pluviôse qui approuve l'arrêté du Comité de Salut public coufirmatif de celui pris par vous qui ordonne l'arrestation du nommé Lapalus et qui porte que Duret, capitaine de bataillon, sera également mis en état d'arrestation, l'un d'eux à Feurs auprès du représentant Javogues ;
29 Pour dissoudre, conformément à votre arrêté du 23 pluviôse la Commission révolutionnaire de Feurs ;
3» Pour remettre à Javogues, représentant du peuple, le décret de la Convention qui le rappelle dans son sein.
Nous arrivâmes à onze heures du soir ; nous allâmes de suite à la Munici' palité pour lui donner communication de nos pouvoirs et de notre mission ; eUe s'assembla extraordinairement et, après lecture prise de notre commission,
(i> Déposée par Couthon dans la séance du 23 pluviôse : certainement rédigée avant la protestation de Couthon à la tribune.
(2) Bibliothèque de Lyon. Fonds Coste 4946.
(3) Voir plus haut, pages 480-481.
(4) Bibliothèque de Lyon. Fonds Coste 17855. Expédition envoyée à Fouché par la Conmiission temporaire le 4 ventôse (22 février). L'envoi est signé du président Marino qui est aussi l'un des signataires du rapport, l'auteur très probablement.
t\i, JAVoéUES BAt>PELé
nous lui en demandâmes renregi8ti*ement, ce qu*eUe fit sur le champ. Puis, après un court entretien — vu que nous avancions dans la nuit — dans lequel elle ne put nous taire ses craintes et sa frayeur en nous disant que le caractère fougueux et emporté de Javogues qui s*étoit emporté au point de prendre le maire par les cheveux, il y avoit quelques jours, n'obtempérant pas volontiers aux ordres dont nous étions porteui*s, en ajoutant qu*elle nous plaignoit et qu'elle ne seroit pas étonnée de nous voir emprisonnés même maltraités le jour d'ensuite, avec elle. Nous demandâmes trois de ses membres pour nous accompagner chez Javogues, dont le despotisme furieux, quoiqu'il eût paralysé les vertus républicaines et dégradé l'âme des citoyens de Feurs, ne faisoit que nous irriter et nous inspirer un sentiment d'indignation qui ne nous permettoit pas d'attendre plus longtemps pour briser les chaînes de nos frères les Sansculottes de Feurs .
Nous entrâmes donc à onze heures trois quarts chez Javogues, suivis des offlciers municipaux de Feurs dont la peur étoit si réelle que nous nous aperçûmes qu'ils étoient restés dans l'antichambre. Nous trouvâmes le représentant occupé avec ses secrétaires ; nous l'abordâmes, il nous reconnut d'une manière honnête et prévenante ; nous lui demandâmes un entretien particulier, il nous l'accorda sur le champ et, retiré avec nous dans un appartement voisin, nous lui donnâmes connoissance des motifs qui nous faisoient paraître devant lui. C'est là le moment qui devoit être terrible pour lui : il voyoit arréler chez lui Lapalus et Duret, ses créatures affidées ; il se voyoit lui-même enlevé à tous ses projets et rappelé pour rendre compte de sa conduite. Hé bien, nous rendons hommage à la vérité et nous disons que le représentant Javogues, si despote en apparence et si peu traitable, ne connut que son devoir, celui d'obéir au décret et d'en intimer l'ordre à Lapalus et à Duret. La volonté nationale et la vôtre furent exécutées aussitôt qu'elles furent connues de ce représentant.
Mais, en lui rendant cette justice, nous ne vous tairons pas que des mesures violentes prises par lui, soit pour les arrestations, soit pour l'enlèvement des matières d'or et d'ai^gent, soit pour la fourniture des chevaux qu'il destinoit au service des troupes de la République, soit encore des propos de sa part aussi menaçants que terribles avoienl jeté le découragement le plus alarmant dans l'âme de tous les habitans de Feurs. Le lendemain, tout changea de face : on sut que Lapalus et Duret étoient en état d'arrestation — ils ont dû se présenter chez vous dans les vingl-quatre heures — que Javogues étoit rappelé et que la force armée ne devoit recevoir des ordres que de nous.
Le peuple nous accompagna, ainsi que les corps administratifs, à la Commission révolutionnaire dont nous prononçâmes la dissolution en sa présence, après lecture faite à haute voix de votre arrêté. Nous ordonnâmes aux membi-es qui la composoient de mettre en ordre les pièces qui concernoient les détenus et qui se trouvoient à leur disposition pour les faire passer à la Commission révolutionnaire de Ville-Aiïranchie qui, seule, devoit en connoîlre.
Tout cela a été exécuté par celte Commission dont les juges se sont montrés bons républicains et dociles à votre arrêté. Le même soir, nous avons demandé les listes de tous les incarcérés et, dès qu'elles nous ont été remises, nous avons requis la Municipalité de nous fournir suffisamment de voilures pour leur transport à Vil le- Affranchie ce qui n'a souffert aucun retard (1), et la Com-
(1) Ce transfert avec des voitures de réquisition ne ressemble pas beaucoup à celui qu'a imaginé M. Broulin {Hist, de FeurSy p. 433) : a Ils cheminèrent à * pied, attachés deux à deux et entourés de gendarmes comme des malfaiteurs
iAVOGUES RAPPEL^ 545
mission temporaire à nommé trois dé ses membres pour les interroger en ' première instance et les renvoyer ensuite à la Commission révolutionnaire.
Nous devons aussi vous parler d'un trésor assez considérable recueilli par Javogues ; mais, malheureusement, formé en partie aux dépens du nécessaire * des malheureux patriotes : ils croyoient payer leur liberté en donnant le fruit de leur nécessaire ; je dis plus, une partie de leur existence. Oh ! malheui*eux . Javogues ! quoique montagnard et avec des intentions pures, tu faisois gémir le patriote, tu faisois la contre-Révolution ! Hé bien, ce trésor que la Ré[;ublique verra à regret verser dans la caisse nationale puisqu'il est encore mouillé des larmes des Sans-culottes, consistoit en 26 ou 27 grandes caisses pleines de numéraire et d'effets de tout genre en or et argent que nous avons fait conduire à la Monnaie de Commune-Affranchie qui vous en présentera le montant.
Tel est le tableau rapide et fidèle. . . Marino, — Delau.
Dirigés 3ur Paris, les trois Hébertistes Ibréziens'y eurent — on le verra — des destinées bien différentes. Pour sauver sa vie, Javogues dut se soumettre à de pénibles humiliations; les deux autres por> tèrent leur tête sur Téchafaud.
En apprenant le départ de Javogues et Tarrestalion de Lapalus et de Duret, Pignon eut des inquiétudes et prit peur. Il demanda aussitôt à la Commune de Saint-Etienne un certificat de civisme qui lui fut délivré le 26 pluviôse (14 février), le lendemain des arrestations à Feurs ; puis, sans perdre temps, il se mit en route, j'allais dire prit la fuite. Il n'alla pas bien loin : il fut arrêté à Lyon et lel*" ventôse (19 février) le District mettait les scellés sur ses papiers à Saint-Etienne :
\^ ventôse (19 fèv.).
Considérant que l'Administration vient d'être instruite que le cit. Pignon vient ' d'être mis en état d'arrestation à Commune- A (franchie ;
Considérant qu'il exerçoit les fonctions de commissaire du représentant du peuple Javogues et qu'en cette qualité il peut avoir dans son domicile des papiers très essentiels qu'il convient de mettre en sûreté,
L'Administration arrête qu'ouverture sera faite des appartements du domicile du sieur Pignon et même de sa garde-robe et secrétaire ; que tcu5 les papiers qui y seront trouvés seront mis dans m sac en présence d'un commissaire de la Commune et du Comité de surveillance et d'un commissaire du District...
On arrêtait aussi, à Saint-Etienne, le 2 vealôse ^20fév.), l'un des plus actifs agents de Pignon, Simon Jourjon ; la femme de Jourjon,
« de la pire espèce. Leur première étape fut Sainte-Foy-rarKentièrc. Enfermés « dans l'église pendant la nuit, ils furent sur le point d'y périr, asphy.xiés par « la fumée d'un feu imprudemment allumé et qui ne pouvait trouver d'issue. « Ce voyage dura trois journées ; il fut un véritable supplice : c'était pour le « plus grand nombre un chemin de la passion qui se termina au calvaire. »
Le transfert par des voitures permet de supposer aussi bien l'incident de l'église de Sainte-Foy.
6l6. GIRARD (de L'AUDE) SEUL
malade, fut gardée à vue dans son domicile. Chez Jourjon aussi on ordonna des perquisitions, le District estimant qu'il c pourroit avoir retiré par devers lui et dans son domicile plusieurs papiers qui pourroient être à la charge ou décharge du citoyen Pignon ». Les perquisitions furent si actives que le District ordonne, le 1^' ventôse (19 février), de fouiller le domicile d'un citoyen Valin, de Roche-la-molière ^- dont je n'ai pas constaté l'action — « un des agents principaux de Pignon et de Jourjon » qu'on avait vu partir, le matin, allant de Saint-Etienne à Roche-la-molière < emportant avec lui un petit paquet enveloppé dans un mouchoir ».
En même temps, on envoyait, de suite, un commissaire'dans les cantons du Rhône.
l*»- ventôse (19 février).
Nous, Administrateurs du district de Conunune-d* Armes, requérons le citoyen Jean-Marie Couturier, de Commune-d' Armes, de se transporter sur le champ à Chavanay, Bœuf et Condrieu dans le domicile des adhérents, complices ou personnes connues pour être les amis ou confldents de Benoit Pignon, actueUement détenu à Commune-Affranchieetde Simon Jourjon, de Gommune-d*Annes, détenu aux prisons dudit Coromune-d'Armes ; avec pouvoir de requérir, si besoin est, les corps municipaux, la force armée et de s'adjoindre les commissaires qu'il croira les plus propres à assurer le succès de son expédition ; faire déclarer aux citoyens chez lesquels il se transportera les papiers, portefeuilles, meubles, porte-manteaux, effets, or, argent et assignats qu'ils peuvent avoir appartenant audit Pignon et audit Jourjon ; apposer les scellés sur leurs papiers et faire ce que les circonstances exigeront.
Je dirai plus loin les charges qui pesaient sur Jourjon et Pignon, et je raconterai leur procès si mouvementé. D'autres agents de Javogues étaient ou allaient être poursuivis.
GIRARD (de l'aUDE) SEUL JOHANNOT VEUT QUITTER LA COMMUNE
Javogues parti, Girard (de l'Aude) se trouva tout à coup en face de difficultés presque redoutables pour lui. D'autant que, sa mission terminée, il était — on l'a vu (1) — rappelé par arrêté du Comité de Salut public en date du 11 pluviôse (30 janvier).
Mais, se disant fatigué, redoutant peut-être de rentrer dans la fournaise parlementaire, Girard avait sollicité non son rappel, mais
(1) Voir plus haut, page 223.
GIRARD (de L'AUDE) SEUL 517
un congé pour aller à Narbonne rétablir sa santé, embrasser sa mère et son fils Ginclnnatus, faire enfin œuvre patriotique dans son pays. Ses sollicitations se faisaient plus pressantes (1) quand les événements le forcèrent à rentrer dans la vie politique et à encourir de grosses responsabilités.
Le 26 pluviôse (14 février), au lendemain du départ de Javogues, il semble qu'il y ait eu émoi à la Commune de Saint-Etienne : non que le procès-verbal l'indique, mais on peut le supposera cette mention que le représentant Girard (de l'Aude) est appelé êi <la séance. Pignon réclamait un certificat de civisme pour quitter la ville et, dès ce moment, sans doute, Johannot annonça sa résolution de quitter la Ck)mmune. De telles propositions ne purent être soumises aux municipaux sans y soulever le plus pénible débat. Le certificat fut donné à Pignon ; mais le lendemain Girard prit l'arrêté suivant aussi bref qu'énergique :
Liberté — Egalité
Johannot, maire de Commune-d'Armes, est requis de ne point quitter la Municipalité ni la Commission d'Armes dont il est un des directeurs.
Il sera responsable de tous les événements qui arriveront s'il a le malheur de quitter son poste.
Commune-d' Armes le 27 pluviôse, Tan 2« de la République une, indivisible et impérissable. Girard, député de l'Aude.
Pourquoi Johannot voulut-il abandonner ses fonctions ? Se crut-il menacé comme Pignon? Entendit-il des cris de vengeance? Ne prévit-il que des embarras?
Il est assuré que le rappel de Javogues apparut à Saint-Etienne comme une arrestation, comme une mesure de sévérité, comme un châtiment. Tout à coup, ce rappel donua carrière aux plus violentes récriminations : en accusant Javogues on applaudissait la Convention. Et les récriminations ne portaient pas seulement sur la tête du représentant, mais aussi, et particulièrement peut-être, sur ceux qui avaient exécuté ses volontés, ceux dont on avait tant redouté l'action à Saint-Etienne. Dans la clameur publique, dont on pouvait prévoir le grandissement, nul doute que Johannot n'ait discerné la part qui allait lui revenir : il était la raison sociale de sa municipalité, portant seul une responsabilité lourde que personne, bien sûr, ne se soucierait de partager. Qu'il ait senti son courage
(1) Lettre du 18 pluviôse (6 février) : c Au nom de la Patrie qui m'embrase « de son feu sacré, ne refusez pas, je vous en supplie, un congé d'un mois à « un pauvre bou^ qui abrOlé touç ses vaisseaux pour la République. 9 •
jaibUr^ c'est possible ; qu'il ait eu la tentative d'abandon Qer la lutle^ c'est certain ; de s'en aller, de fuir peut-être. On vient de voir comment Girard le retint à la Commune.
]| est sûr que, Javogues éloigné, on attendit des redressements : les réparations des injustices petites ou grandes, les annulations des mesures de bon plaisir. Javogues avait installé cbez les Visitandines quelques-uns de ses agents politiques ; dès le 28 pluviôse (16 fêv), au District qui lui a demandé de faire vider la place, la Commune (Joliannot) répond, en dégageant sa responsabilité, que le District peut opérer lui-même. .
AUendu que les citoyens qui orcupenl des appartements dans la maison de Sainte-Marie y ont été placés par ordre des représentants du peuple et des l'ommissaii'es nationaux e\ non par ordre de la municipalité.
A'îa même heure, André Beraud, le 27, envoyait à la Convention nationale rhommage d'une adhésion enthousiaste à ses travaux. Sa lettre est adressée au président :
27 pluviôse (15 février).
Citovcn,
4'ai lu dernièrement dans les nouvelles que tout suppléant de la Convention qui protesteroit contre ses décrets seroil regardé comme indigne de représenter le peuple françois.
Des opérations nécessaires au maintien du bon ordre et au salut de la chose publique ne m'avoient pas permis un instant de relâche. Je saisis le premier intervalle tranquille pour vous adresser Tadhésion formelle à vos sages décrets. Ne cessez pas de continuer vos pénibles mais glorieux travaux ; notre bonheur en dépend ; restez à vos postes ; pour moi, j'ai fait le serment d'y mourir.
Salut et fraternité.
Behaud, maire, suppléant a la Convention nationale.
Cette adhésion était suivie d^une adresse de la municipalité :
27 pluviôse (15 fév.).
Ciloven,
• La Convention nationale verra avec satisfaction que la commune de Deuf, dépaH§»pent de la Loire» intéressée à la jjrospérité de la République et au triomphe de ses armes, n'a rien négligé pour y concourir de toutes ses forces, heureuse si ses sacrifices et ses soins prouvent aux représentants de la Nation
françoise qu'elle sent que la seule manière de vous témoigner sa reconnoissance est de servir la cause publique de tous ses moyens.
Il ne reste plus dans cette commune aucun vestige du fanatisme religieux qui en présentant une trompeuse illusion au peuple trop confiant étouffoit en lui cet amour de la Patrie devenue désormais son idole.
Plus de malveillants dans ce canton. La municipalilé en exécution de vos décrets a expulsé tous les mauvais citoyens qui empoisonnoient le bonheur commun ; aussi la tranquillité renaît, le bon ordre paroit inaltérable.
La fermeture des églises s*est opérée sans troubles : plus de prêtres, plus de symboles religieux. L'arbre chéri contemple leur destruction et s'élève majestueusement sur leurs ruines. .
Les lettres de prétrise-ont été remises dans les archives de la municipalilé et l'argenterie envoyée pour avoir enfln une destination utile à la République.
La suggestion lyonnoise n'a pu rien sur l'esprit de cette commune, toujours invariable dans ses principes : elle a conservé cette mâle énergie qui caractérise le républicain. Dans le moment où Dubois-Crancé a entrepris la ruine de ces rebelles, tout se leva en masse : Conseil général de la commune, garçons ou mariés, jeunes ou sexagénaires tout s'est empressé de marcher. A peine est-il resté dans cette commune huit vieillards ou infirmes ou caducs. Huit à dix trainards restoient en arrière ; mais les citoyennes de Bœuf animées de ce zèle, de ce patriotisme que l'amour de la Liberté leur inspire firent marcher ces lâches à coups de pierre.
Une proclamation de la municipalité invita les citoyens à faire un don de chemises et, à l'instant, 240 ont été remises entœ ses mains ; nous venons do les adresser au District de Commnne-d 'Armes avec les cloches et le cuivre recueilli dans la commune.
Le Comité de surveillance est en activité dans le canton et la Société populaire nouvellement organisée respire avec un plaisir tranquille cette influence libre qui fait son bonheur.
Nous vous invitons à rester fidèles a vos postes. Encore quelques soins et votre énergie achèvera votre félicité.
Salut et fraternité.
Est-ce une simple coïncidence de date sans signification qui fait suivre le rappel de Javogues, la fuite de Pignon de cet étalage de patriotisme et de dévouement à la Convention inspiré parÂndré Beraud, signé par lui ? Faut-il voir dans cette énumération de tant de services, la précaution immédiatement prise contre des dénonciations possibles ? Ce qui pourrait le faire croire c*est que, peu après, le 5 germinal (2ô mars), André Beraud réclame de sa commune un certificat de civisme qui lui fut donné en ces termes :
Considérant que le citoyen Deraud a toujours été un vrai patriote et un Sansculotte ; qu'il a toujours été dévoué pour l'intérêt général ; qu'il a toujours montré le plus pur civisme, non équivoque, et qu'il a toujours combattu avec courage l'aristocratie et les malveillants, le certificat de civisme qu'il réclame ne peut soufTrir aucun retard.
L'agent national ouï,
Le Conseil a arrêté et arrête qu'il sera do suite délivré un certificat de . civisme au citoyen André Beraud maire, attendu qu'il est à notre parfaite
connoissance qu*il a toujours été un chaud patriote Sans-culotte et ami de la Révolution.
Beraud tenu pour un ami de Pignon craignait-il d*étre enveloppé dans les poursuites qu'on pouvait prévoir le 27 pluviôse et qui le 5 germinal étaient très engagées ainsi que je vais le dire plus loin ?
LES RATIONNEMENTS
Les violences et les terreurs de frimaire et de nivôse n'avaient point amélioré la situation et le pauvre monde n'avait senti aucun allégement à sa misère. Le pain devenait de plus en plus difficile parce que les grains devenaient de plus en plus rares : telle était la réalité. Les administrations stéphanoises criaient misère et ne manquaient pas de dire que le pays soutTrait particulièrement à cause du maudit siège de Lyon : l'armée des assiégeants, les troupes d'Auvergne et du Vivarais, le ravitaillement après la reddition avaient épuisé toutes les réserves. Au milieu de l'hiver le grain manque. Comment atteindra-t-on la récolte prochaine?
' On ne se procurait du blé que par réquisition et on s'arrachait le droit d'acheter, le droit de profiter des réquisitions si difficilement obtenues. Toujours, il faut envoyer des délégués pour obtenir des administrations l'appui nécessaire à Texécution des marchés ; si bien qu'après avoir obtenu la réquisition du grain, il faut obtenir la réquisition de la force publique pour acquérir et enlever. La commune de Saint-Etienne a des commissaires partout ; dans Saône-et-Loire, dans la Bresse, dans le Yelay, etc. Dans la Bresse, ils rencontrent de telles résistances que, de Saint-Etienne, on écrit au représentant Âlbitte :
8 pluviôse (27 janvier).
Nos commissaires annoncent des obstacles efTrayanls de la part des communes qui se sont obligées à fournir et, notamment, par leur dernier avis, de Bourg-en-Bresse. Cette commune a mis un enibat'yo qui menace de faire manquer de pain vingt mille ouvriers.
On est dans l'obligation de faire accompagner les grains le long des routes et on recommande aux autorités la sécurité des commissaires qui surveillent les transports (1).
(1) Commune, 16 ventôse (6 mars).
C'est uii lieu commun que le Maximum a été un obstacle majeur au normal approvisionnement des contrées. Les colères qu'il suscita se comprennent aisément. N'ayant pu être sérieusement appliqué qu'au grain, il faussa l'équilibre. Le recensement des grains, les réquisitions qui en disposaient à un prix jugé rémunérateur par la loi, privaient l'agriculteur du bénéfice de la hausse, alors que, cependant, par les impossibilités d'une application générale du Mcucimumy en fait, cet agriculteur devait subir, sur tout ce qu'il achetait, les hausses que la loi était impuissante à empêcher. Pour ceux qui transportaient le grain, les réquisitions avaient des conséquences semblables. Le commerce des grains était devenu, en somme, un commerce d'Etat qui plaçait les assujettis dans des conditions ruineuses. De telle sorte qu'on vit ce phénomène économique : une marchandise recherchée dont le prix n'augmente pas. De là, une conséquence : les fraudes et les résistances considérables. Le grain était caché, refusé à la réquisition, ou parce qu'on craignait d'en manquer, ou parce qu'on le réservait pour des marchés plus profitables soigneusement dissimulés.
Cependant, — je J'ai dit déjà — le Maximum, loin d'être d'inspiration socialiste, est sorti des nécessités du moment, de l'obligation de mesurer et répartir le grain en France, comme on mesure et répartit le grain dans les villes assiégées. Il faut remarquer encore qu'il coupa court aux accusations d'accaparement. Si onéreux et si injuste qu'il ait été pour l'agriculteur, il évita des hausses du prix du pain qui eussent causé de grands malheurs. Il n'y eut pas d'émeute de grenette ; l'idée que tout le monde subissait la même loi fut une garantie de paix publique ; on ne vit pas surgir les soupçons habituels en pareilles circonstances; on n'entendit pas dénoncer le spéculateur qui s'enrichit de la misère publique.
Mais les surveillances chez les particuliers et les marchands étaient incessantes. C'est de la terrible justice révolutionnaire que ressorti ssaient les inexécutions des lois concernant les subsistances. Le Tribunal de Feurs ne prononça pas seulement sur le crime de rébellion et les agissements contre-révolutionnaires, il prononça sur des délits d'exercice de la boucherie et de la boulangerie.
Dans la séance de la Commune du 22 nivôse (11 janvier), Javogues présidant, un notable, Tournier, déposa sur le bureau un quartier de pain acheté chez le boulanger Guillet, rue Valbenolte, par un citoyen Louis Bourdon, faiseur de fiches de la rue de la Vallette. Le Conseil, après avoir reconnu très défectueuse la fabrication de ce pain et y avoir notamment constaté la présence de
farine de fèves, ordonna la comparution, à sa barre, du boulanger, de sa femme et de l'acquéreur. Après courtes explications, l'arrestation de Guillet et de sa femme fut décidée. Je ne sais si la femme fut réellement incarcérée, mais je vois que son mari ne fut libéré que le 25 pluviôse (13 février) après trente-trois jours de détention, et encore fallut-il les instances des citoyens de sa section, très appuyées par les municipaux.
Le 27 nivôse (16 janvier), on tente d'intimider les boulangers par des peines exceptionnelles. Convaincus € d'accaparement », les boulangers et bouchers seront mis au poteau, place de la Liberté, pendant six heures, pieds et mains liés, tète rasée, avec un écriteau : Boucher ou Boulanger infidèle ! (1).
Mais que pouvaient ces mesures de police révolutionnaire contre la force des choses? Quelles mesures de coercition seront efficaces contre une résislance qui est générale? Même sous les plus terribles menaces, les administrations municipales ne donnent pas sincèrement leur concours, font de vaines démonstrations qui ne trompent personne. Le 7 pluviôse (26 janvier), le District les menace violemment par un arrêté et une proclamation :
Art. !«'. — Les municipalités sont collectivement et individuellement responsables de l'exécution de la loi du Maximum. Seront dénoncées aux Comités de Salut public et de Sûreté générale, Iraitées comme suspectes, mises en état d*arrestation, déclarées ennemies du peuple et partisans de la dureté barbare des égoïstes et des hommes avides de gain, toutes celles qui ne feront pas observer rigoureusement le Maximum.
3. — Toutes les municipalités qui, avant l'existence du Maximum^ approvisionnoient Commune-d'Armes de beurre, d'œufs, de fromage et de bestiaux pour les boucheries, sont requises, au nom sacré et touchant de Ja fratemilé républicaine, de prendre les moyens les plus efficaces pour donner une nouvelle activité au transport des denrées de première nécessité qui a été interrompu par la malveillance el la cupidité...
4- — Elles feront... des visites domiciliaires chez tous les fenuiei*s, grangers et habitants qui, pour dérober leur beurre à la circulation, Tauroient fondu ; nous rendront compte dans le délai d'une décade. . .
Et la proclamation :
. . . Qui le croiroit ? Des municipalités plongées dans une inaction coupable, glacées pour le bonheur du peuple, ont prêté les mains à cet attentat et à ce
(1) Arrêté du représentant (iirard, rappelé dans les noies de Descreux. Il ne faut pas être trop surpris de voir un* représentant faire une lot à lui seul et édicler une pénalité extraonlinairç.
•trafic infâme de l'existence du pauvre ! Elles ont vu le Maximum méprisé, foulé aux pieds, et ses violateurs jouir avec audace du fniit de leurs crimes î Que dis-je ? O^^ïq^es-unes les ont même enhardis et encouragés ! 0 honte î 0 ahus criminel de l'autorité du peuple !
Magistrats, les Sans-culottes, victimes de votre négligence, sont là pour vous purger. Rendez compte de ce que vous avez fait pour exécuter le Maxiniuniy pour déjouer une cupidité perverse ! L'avez-vous suivie pas à pas dans les sentiers tortueux et le dédale de ses ruses? Le Maximum d'une main, le glaive de la lA)i de l'autre, avez-vous frappé des coups salutaires?...
Magistrats prévaricateurs, au milieu des ravages qu'a causés votre insouciance sur rexécuti(m du Maximum ^ vous êtes tranquilles et le monstre de la cupidité et de Tégoïsme égorge le peuple, s'engraisse du plus pur de son sang ! Hommes coupables !... Le peuple vous a appelés à des fonctions publiques pour travaillera son bonheur et vous laisseriez respirer paisibles, au milieu de leure forfaits, ces hommes inhumains et féroces qui, au milieu des pleurs et des gémissements plaintifs des pauvres, calculent froidement tous les degrés de la famine publique !...
Ce qui est pressé, c'est d'amener du grain à Saint-Elienne où, comme partout, on en manque. Le 7 pluviôse (26 janvier), on fait distribuer aux indigents « des fèves et des pois ronds », 70 quintaux de farine jaune et on décide de faire distribuer aussi la farine de 200 quintaux de « blé de Turquie » (maïs). Quelle peine de voir la Commune descendre à ces petites mesures, alors que, d'une façon normale, l'alimentation exige au moins 2(X) quintaux de grains par jour! Le 11 ventôse, on envoie des instructions aux communes du canton pour leur apprendre à conserver la poiTîme de terre et à la faire entrer dans la fabrication du pain.
Car, ce ne sont pas seulement les quartiers urbains qui souffrent. Les communes de montagne de maigre production en sont aussi aux expédients. Le 13 pluviôse (1" février), dans les plus fâcheuses conjonctures, la commune de Saint-Etienne « prête » à la commune de Rochetaillée deux ou trois charges de blé mêlé de seigle et de maïs î Un registre des Archives de la Loire (L. 155) donne des renseignements très détaillés. A Jonzieu, les ressources sont épuisées ; à Bessey, on est « à la veille d'éprouver toutes les horreurs de la famine r* ; à Sainl-Victor, on est sans ressources et on craint l'émeute; à Rive-de-Gier, on ne peut rien donner aux communes voisihes qui manquent de grain, etc., etc.
C'est fin janvier que, de Saint-Etienne, on envoya à Paris une délégation chargée d'une mission pour la Manufacture, mais chargée surtout de quelque profitable réquisition, .le parlerai plus loin de cette mission. Je n'en veux dire ici que le résultat. Une lettre du 23 ventôse (13 mars) fait connaître que le Coniité des subsistances de la Convention accorda^ sur la demande des délégués stéphanois,
une réquisition de 50.000 quintaux au département de la Loire : 30.000 en Côte-d'Or et 20.000 en Saône-et-Loire. Mais la répartition faite par le Département entre les trois districts ne devait donner au district de Saint-Etienne que 20.000 quintaux soit, pour la ville elle-même, la moitié, environ, 10.000. En la supposant réalisée, cette réquisition donnait le pain d'une cinquantaine de jours. Mais quelles difficultés la réalisation n'entratnait-elle pas? La plus sérieuse était de trouver des grains à acquérir dans le département de Saône-et-Loire fouillé déjà en tous sens par les réquisitions des représentants à Lyon. Si bien qu'à bout de ressources, le commis* saire de Saint-Etienne s'en alla à Paris réclamer qu'on fit porter la réquisition sur un autre département. A Paris, le Comité de la Convention maintint la réquisition et écrivit aux districts de Charolles et d'Autun :
22aoréal(llmai).
Est-ce ainsi qu'on sert la Patrie ? vos frères du district de Commune-d' Armes souffrent de vos lenteurs et cette idée ne vous accable pas ? Réveillez en vous les sentiments d'humanité et de fraternité si nécessaires pour le soutien de rindivisibilité de la République I Redoublez d'efforts pour procurer au district de Commune-d'Armes les grains que vous lui devez... Craignez d'encourir les peines portées par l'article 4 de la cinquième section du décret du 14 frimaire. Songez que cette loi n'admet ni prétexte, ni retards... Ne perdez pas un moment pour y satisfaire (1).
Mais, de toutes parts on crie misère. Au commencement de prairial, le Gouvernement est obligé de réserver toutes les réquisitions en Côte-d'Or pour l'armée du Rhin. Le district de Mâcon dit qu'il a cinquante communes sans ressources. Les expéditions même ne sont pas sûres. Il faut lire le cri de douleur poussé par le Comité stéphanois des subsistances, le 11 prairial (30 mai) quand, au passage, les commissaires de Rive-de-Gier et Saint-Chamond lui saisirent 450 quintaux de blé, seigle et maïs, alors que le pain manquait. Il écrit au District :
Ils ont prétendu que votre réquisition étoit impérieuse et qu'il ne leur étoit pas permis de se dispenser de la remplir et, bien plus, ils ont exigé que ladite quantité leur fût livrée un tiers froment, un tiers seigle, un tiers maïs et ne nous ont laissé que 400 quintaux de blé noir, orge, maïs, fèves et pois...
Ils n'ont même pas pour motif le prétexte du besoin... il leur reste encore
des grains pour plus d'une décade ! Cette commune (Saint-Chamond) est
aujourd'hui en possession de montrer à notre district entier le spectacle d'un
, pain blanc insultant à la misère publique, non seulement, elle en fournit à ses
habitants', mais encore l'exportation journalière qui s'en fait est considérable
(1) Archives de la Loire, L, 155,
LE PÂÎN bÀUS LES PREMIERÔ MOlS DE ô^ 52$
. . . Toutes les fois que nous avons eu des provisions pour deux ou trois jours, nous n'avons jamais refusé de donner aux communes dans le besoin... Avec quels capitaux acquitterons-nous cette dette sacrée? Notre grenier renferme à peine pour trois jours de subsistances pour cette commune el le blé de Turquie en fait la plus forte partie. Notre collègue à Commune-Affranchie nous marque qu'il ne lui reste que 400 quintaux de blé noir, orge, maïs, fèves et pois et que, pendant huit jours, il n'attend l'arrivée d'aucun bateau (1).
Une lettre en date de germinal (2) raconte la bataille à Givors, autour d'un bateau chargé de grains, trop large pour pénétrer dans le canal. Les réquisitions pleuvent : Saint-Chamond, Saint-Paulen-Jarez, etc. ; tous les commissaires font approcher leurs voitures ; le bateau est arrivé à dix heures du soir; à cinq heures du matin, tout est distribué. . .
Et c*est vainement qu'on essaie de faire quelque ordre en ce désordre. Le Département écrit aux Districts :
19 germinal (8 avril).
Chaque jour nous fait sentir davantage la nécessité d'avoir sous les yeux les recensements de grains prescrits par notre arrêté du 4 pluviôse. Les réclamations se succèdent sans cesse. Comment y satisfaire si, d un côté, nous ne pouvons pas nous assurer des besoins et, d'un autre, connaître les ressources qui nous restent pour les faire disparaître ? (3).
« C'est pour établir ces recensements que Voytier fut chargé par le District d'une mission dans les communes qu'on peut assez bien suivre par ses lettres (4). On le voit se plaindre des résistances. Pour ce faciliter » un enlèvement de grains à Saint-Héand, il demande une « force armée de 150 hommes » (6 germinal-26 mars); il va à Saint-Genès-Malifau où il ne voit rien à prendre ; à Marlhes où il ne trouve que la provision nécessaire ; à Saint -Sauveur^ la commune ne veut pas que son grain aille sur un autre marché (25 gerxninal-14 avril) ; et, cependant, Saint-Sauveur et Burdignes lui donnent 250 quintaux pour Bourg-Argental (27 germinal). De ces pressions sur quelques communes mieux partagées, on
(1) Archives de la Loire. L. 155.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid. — Envoyé à Saint*>Héand par arrêté du 27 ventôse (17 mars), à Marlhes (9 germinal*29 mars), à Burdignes (19 germinal-8 avril), etc. Le 2 floréal (21 avril), il lui est payé 216 liv. « pour ses frais de voyage, sa nourriture et t celle de son cheval pendant vingt-sept jours par lui employés à faire le recen- « sèment des grains dans les communes de Montpailloux (Saint-Héand), Malic faux, Marlhes, Saint-Sauveur, Burdignes, Ârgental et Thélis, y compris deux c jours pour faire arrêter des citoyens de Jonzieu ».
526 LE PAIN DANS LES PREMIEBS MOIS DE Ôi
obtient quelque chose, mais si peu ! Le 9 veotôse (27 février), 50 quintaux deMaleval ; le 28 (18 mars), 100 quintaux à la Valla(l); pas même le pain d'un jour pour la seule commune de Saiot- Etiennel Au profit de Bourg-Argental, Voytier trouve 250 quin- . taux. Mais que sont ces gouttes d*eau ?
La famine était là. Les représentants, à Lyon, signalent <ac TelTroi des communes sur les disettes » (2). J'en reparlerai.
De plus, les marchés étaient déserts. On a vu plus haut que le District, le 7 pluviôse (26 janvier), conjurait les municipalités de faire revenir à Saint-Etienne les paysannes et leurs paniers de beurre, d'œufs et de fromage. Peine perdue. Quelle municipalité peut agir? Les paysans se verraient au marché contraints de vendre au A/oxtmam, alors que les ventes clandestines doublent, triplent le prix de la marchandise rare. Puis, ces braves gens ne s'exposentils pas à être malmenés par ces acheteurs irrités ?. . . Quelles mesures prendre? Le 14 germinal (3 avril), le District décide que les pouvoirs des deux commissaires de police de Saint-Etienne, Marcelin Peyron et Jean-Bapt. Chovet, auront le droit d'exercer dans les communes voisines pour empêcher, surprendre et faire punir les ventes clandestines. . . Résultat : rien qu'un peu plus de colère.
La farine n'était cependant pas la seule denrée dont la privation fut pénible et dure. Tout manque et tout s'arrache dans les boutiques à des prix fort élevés.
Et les tarifs du Maximum ? La Commune constate le 5 pluviôse (24 janv.) que le Maximum est lettre morte dans les communes voisines où « toutes les denrées se vendent à un prix « excessif i>. Elle aurait pu ajouter qu'il en était de même à Saint-Etienne où les acheteurs ne trouvaient rien en offrant le prix légal.
Le savon était d'une extrême rareté. Déjà, en frimaire, au recensement des marchandises comestibles, on avait ajouté le recensement du savon. Le 28 frimaire (18 déc), les citoyens Salichon père et fils avaient été incarcérés pour une fausse déclaration de quantité de savon et de chandelle (3). Il y a exemple de réquisitions de savon et d'huile (4).
(1) District,
(2) Archives de la Loire. L. 155. — *26 germinal (15 avril).
(3) La servante qui, en l'absence du propriétaire, avait guidé la perquisition, avait déclaré et montré trois pains de savon et deux livres de chandelle. On avait trouvé cachés 39 pains de savon et 150 liv. de chandelle. (Procès- verbal. — Archives de la Loire).
(4) Du 20 «ivôse (9 janvier) : réquisition, par Javogues et Girard, de 40 caisses de savon, 10 tonneaux d'huile, 6 sacs de cassonnade sur le District de Vienne qui devait les prélever sur des marchandises séquestrées ù Condrieu.
t-*HÔPITAL ET LA. CHARITÉ EN L'AN II 527
Le 5 pluviôse (24 janvier), des citoyennes Gauthier tenant boutique à Saint-Etienne ont reçu, de Marseille, du savon qu'elles se proposent de vendre 34 sols la livre. Pour cette vente, elles se voient obligées de réclamer à la Commune un piquet de garde nationale. Et, la Commune, après avoir vérifié le prix, accorde le piquet.
Le même jour^ on charge le Bureau d'exécution de la Commune de faire venir de Marseille du savon, de l'huile et du sucre, et comme on apprend l'arrivée de voitures chargées d'huile de noix, le Conseil municipal arrête que l'huile sera distribuée, par les soins des Sections, entre les citoyens les plus indigents dans la proportion d'une livre pour chaque famille.
Une autre vente de savon, faite le 22 ventôse (12 mars) chez les mêmes citoyennes Gauthier, occasionne une violente bagarre ; la garde intervient, la vente est suspendue et la municipalité fait une proclamation pour calmer les esprits.
l'hôpital et la charité en l'an h — l'assistance
L'assistance publique était tout à fait insuffisante. Les familles ne pouvaient ni soigner leurs malades (nombreux à cause des privations), ni venir en aide à leurs vieillards. L'Hôpital et la Charité étaient assiégés et la situation des administrateurs, tous les jours, était plus pénible.
On songeait, naturellement, à agrandir ces institutions catholiques où les « Sans-culottes » malheureux et malades trouvaient le secours aménagé par la piété des pères et aïeux. Le 12 pluviôse (31 janvier), le député Girard décida l'agrandissement de la Charité
— on disait alors a Maison de secours » — et réglementa les admissions (par un Comité). Le 23 (il février), on recueillait, jusque dans les communes voisines, des lits, du linge, des denrées. Le 25 floréal (14 mai) on fait encore une nouvelle « cueillette de lits » et on ouvre de nouvelles salles dans les appartements dits « de la Pièce ronde »
— occupés jusque-là par la Manufacture d'armes. Cette mesure fit, sans doute, décider l'annexion de la Pièce ronde au jardin de l'Hospice.
A l'Hôpital, on décide de consacrer au service les salles occupées par les ci-devant religieuses (25 floréal-14 mai) : on dit que les
Sâ8 L*HÔPITAL Et LA CHARITE EN L*AN II
malades y auront plus d'air. Le 5 prairial (24 mai), la Commune s-impose de déléguer, tous les jours, un de ses membres, à tour de rôle, pour surveiller les distributions de vivres aux malades. Le 15 (3 juin), on dit qu'il faut aérer les salles, bien encombrées.
Le personnel médical de l'Hôpital était composé de deux médecins : Ricateau et Foujols et de deux chirurgiens, Girard et Pitiot. Sur une pétition personnelle, lo docteur Ricateau se dit à la fois « médecin de l'Hôpital et officier de santé de la Maison de secours ^.
Le personnel de l'Hôpital et de la Charité était toujours le personnel religieux, congréganiste. Javogues n'en avait probablement pas entendu parler. La loi du 14 août 1792 exigeait de ce personnel le serment dit « de la Liberté et de l'Egalité » ; un décret du 9 nivôse (29 décembre) précisait l'obligation. On prévoyait des refus et, malgré tout, l'éventualité d'un changement de personnel en ce temps de misère était redoutée. On attendit les derniers jours d'un délai récemment prescrit. Vers le milieu de ventôse, il fallut agir.
Le 13 ventôse (3 mars), sept officiers municipaux et le substitut de l'agent national Piaud se rendirent à l'Hôpital pour y recevoir les serments. Ils réunirent <k les filles et femmes employées au soulagement des malades y> et les mirent au courant des exigences de la loi : le serment devait être prêté dans les cinq jours. Mises ainsi en demeure, les sœurs demandèrent à réfiéchir encore : on leur accorda un dernier délai.
Ici se place un incident. Les municipaux disent en leur procèsverbal qu'ils s'aperçurent alors qu'il se faisait « quelques mouvements dans cette maison » qui pouvaient faire augurer un déménagement hâtif, « des soustractions et enlèvements d'effets ». Ils ordonnèrent la surveillance la plus attentive des insermentées et du matériel : une garde de vingt hommes fut chargée d'empêcher de sortir a aucune d'elles, ni aucun effet :»,
Mais déjà des sœurs de la communauté étaient parties, celles sans doute qui n'étaient pas du service de l'Hôpital. Sans indications bien précises, sur les papiers des Hospices, je crois pouvoir nommer: X. . . Celard sœur Sainte-Claire^ — sœur Saint-Etienney — X... Girard, — X... Gonon sœur Sainl-Darlhélemy, — X... Bedot, — Ma.rthe Roux, — sœur Saint- Antoine y — X... Roux, —7 sœur Sainte-Monique, — X. . . Baraille, — sœur Sainte-Hose,
Le 18 (8 mars), la Commune écrit aux administrateurs que sous leur responsabilité, ils doivent remplacer un grand nombre de a femmes ï> qui ne veulent point prêter le serment, « fanatisées par quelques mauvais prêtres ».
L*u6p1TAT. Et LA CriARITÉ EN l'aN tt SâO
Le 19 (9 mars), à l'expiration du délai accordé, les municipaux procédèrent à la dernière mise en demeure et en recueillirent le résultat en un second procès-verbal.
Prêtèrent le serment :
Sept sœurs hospitalières : Catherine Laroa, — Jeanne Boudinhon, — Antoinette Âugand, — Antoinette Coignet, — Jeanne Fromage, — Claudine Faure, — Marie-Elisabeth Frotton,
Une fille servante : Jeanne-Marie Bonnand.
Refusèrent le serment :
Six sœurs hospitalières : Marguerite Gallien (la prieure), — Françoise Favier, — Jeanne-Catherine Tézenas, — Louise- Victoire Tézenas, — Gabrielle Vialleton, — Anne Renard.
Quatre sœurs servantes : Pierrette Jenouvé, — Jeanne Jenouvé,
— Benoîte Grange* — Pierrette Doitrand.
Les assermentées crièrent : Vive la République I Leurs compagnes acceptèrent la prison, car, telles étaient les mœurs du temps que, pour avoir refusé le serment, ces religieuses devaient, aux termes de la loi, être emprisonnées pendant la durée de la guerre; ces municipaux signèrent donc des choses comme celles-ci :
En conséqueuce, nous les avons fait conduire dans une maison d'arrêt. Nous avons apposé les scellés sur Técusson des serrures des portes des chambres de chacune de celles qui n'ont pas voulu prêter le serment.
Le même jour, 19 ventôse (9 mars), une huitième sœur hospitalière, Catherine Labrosse, se présenta à la Commune pour prêter le serment.
A la Charité, les choses furent un peu difTérentes :
A une première sommation, le 14 ventôse (4 mars), les municipaux obtinrent des serments :
Un frère : Jean-Bapt. Larcher.
Six sœurs et ec sous-sœurs :^ : Marie Badinand, — Antoinette Jacod, — Anne Mirandon, — Marie Biachon, — Catherine Milliand,
— Marguerite Verney.
Les autres demandèrent un dernier délai qui leur fut aussi accordé.
A la dernière sommation, du 19 (9 mars). Prêtèrent le serment :
Les « citoyennes » Cerizier, — Crapanne, — Perret, — Ranchon,
— Bergier, — Lefèvre.
Refusa le serment : Marceline Davril.
Une des sœurs, nommée Laforge, avait pris la fuite.
530 L*HÔPfTAL ET LA CHARITÉ EN L*AN II
Là aussi, le serment fut prêté aux cris de : Vive la République! Là aussi, la réfractaire fut dirigée sur la maison d'arrêt (1).
Marguerite Gallien, sœur Marie-Thérèse^ ne fut mise en liberté que le 15 novembre 94 (25 brumaire an III) par un arrêté, après une détention de huit mois. Ses sœurs ne subirent pas, il semble, une captivité moins longue. Un arrêté du 27 brumaire (17 novembre) en libère deux : Gabrielle Vialleton, sœur SainUDotninique et X. . . Tézenas, sœur Sainte-Marie.
Le même arrêté du 27 libère aussi Marceline Davril, qui était pharmacienne de la Charité, et Catherine Girard qui était attachée à la lingerie de la même maison, dont je ne connais pas l'arrestation, mais qui avait dû quitter la maison.
Je ne sais pas comment furent remplacées les prisonnières. Cependant, je vois à la Charité, quatorze mois après, en pleine réaction de floréal an III (mai 95), deux femmes, Marie Montverney et Benoîte Dumas, quitter des services où elles n'étaient venues que pour suppléer les absentes ; leur sentiment religieux est manifeste.
Le résultat de la mesure d'exclusion des insermentées semble peu encourageant. Le 15 prairial (3 juin), la Commune écrit aux administrateurs qu'il se commet des a dilapidations », des ^ enlèvements », et on est obligé de rappeler la pénalité contre « les administrateurs insouciants ». En messidor, la Commune fait ouvrir un« registre pour l'inscription des candidatures à l'emploi d'infirmier et d'infirmière. Mais l'exclusion des religieuses fut de courte durée : les insermentées furent bien vite, de nouveau, dans la maison (2).
J'ai dit ailleurs (3) la situation légale des hôpitaux et hospices : je rappelle qu'en messidor de l'an II, le 23 (11 juillet) la Convention affirmait sa théorie : l'assistance dette nationale, les obligations des établissements hospitaliers à la charge de la Nation et leurs richesses immobilières propriétés de la Nation.
On devait des secours aux familles qui avaient leur soutien sous les drapeaux : elles eurent beaucoup de peine à obtenir ce que la loi leur avait attribué. On s'en occupait en brumaire, en frimaire, mais on leur fit passer l'hiver sans leur donner un liard. En ventôse,
(1) Registre de la Municipalité. — Archives de la Commune.
(2) Voir la délibération du 13 frimaire an III (3 décembre 94) concernant 1& §œur Saint'Paulf « citoyenne Tivet ».
f3) Voir au tome I" : Livre III, § XXVIII, L'Hôpital et la Charité»
LA ^ttSSION A t^ARIS ET PAURIËL SSl
les états ne sont pas encore bien faits ; en messidor, on n'a encore rien payé puisque le 22 (10 juillet), on écrit : o: il faut absolument que l'on commence aujourd'hui à payer les parents des défenseurs delà patrie :»,
Ce n'est que le 15 thermidor (2 août), que ces secours sont enfin distribués, en sommes importantes, pour les deux trimestres finissant en ventôse et prairial.
Je ne vois pas sur quelles ressources financières on paya ces deux trimestres; mais le suivant, fin fructidor, fut acquitté par un moyen très simple. On dressa le rôle d'une contribution spéciale et on l'imposa — aux riches, naturellement. Les cotes de cette contribution n'allaient pas à moins de 400 à 1.000 liv. selon le degré de fortune. Le registre des arrêtés de la Commune contient ce rôle approuvé le 14 vendémiaire an III (5 octobre). De son côté, le Gouvernement donnait sa part. Au commencement de vendémiaire, la Convention vota 10 millions sur lesquels le district de Saint- Etienne reçut 100.000 liv.
J'ai essayé de montrer dans quelles anxiétés on avait passé l'hiver et quelles privations on avait dû s'imposer. Je vais reprendre cette histoire de la famine dont la mission de Fauriel est un épisode important.
J'ai dit que le Conseil de la Commune assuré après la déclaration de Girard (27 nivôse-16 janvier) que l'argent ne manquerait pas, n'eut plus qu'une pensée : trouver du grain ; qu'en même temps qu'il faisait courir les marchés, il aidait h envoyer à Paris une délégation chargée de poursuivre auprès des comités de la Convention le classement de Saint-Etienne au nombre des places de guerre. J'ai dit aussi que cette mission avait été confiée à Fauriel de la Commune et à Catelan et Desgrands du Comité révolutionnaire.
La question des subsistances était l'important du mandat de la délégation : la correspondance le prouve du reste. Mais, elle avait aussi pour mission d'obtenir l'accroissement de la production à la Manufacture.
De celte mission, il ne m'est connu que cinq lettres écrites aux délégués par la Commune. Les lettres écrites par les délégués, fort
532 LA MISSION A PARIS ET tkVBltt
intéressantes pour nous ne sont plus dans les archives municipales. Deux lettres de Fauriel, écrites de Paris à son intime ami Arnaud (1), n'apprennent rien. Les cinq lettres de la Ck>mmune me semblent constituer le seul renseignement sur l'action de Fauriel à Paris. Elles portent l'expression navrée et presque désespérée du malheur public. Les voici :
!• A Fauriel. Du 26 pluviôse (14 février). — Non parvenue.
Il n'est que trop vrai, notre cher collègue, que cette Commune a été indignement persécutée et calomniée par la malveillance et Taristocratie ; mais nous espérons que le Comité de Salut public et la Convention nationale reconnoitront la fausseté de toutes les imputations qui ont élé dirigées contre nous. Nous t'envoyons des pouvoirs pour en poursuivre la réparation et pour obtenir que notre commune soit approvisionnée de sutisistances.
Nous t'annonçons avec bien de satisfaction que le peuple de cette commune a rendu justice à tes talents, à tes vertus et à ton patriotisme en te nommant à la place vacante d'agent national.
Salut et fraternité.
A la suite de cette lettre, il faut placer les alinéas suivants du procès-verbal de la Commune du 28 pluviôse (16 février) :
Il s'est élevé des réclamations sur la rédaction des pouvoirs donnés par le Conseil général de la commune dans la séance du 25 aux commissaires envoyés par la Commission des armes auprès du Comité de Salut public de la Convention.
Le maire a observé que la rédaction de ces pouvoirs s^mbloit compromettre cette commune en ce qu'on avoit mis trop d'importance à des calomnies absurdes qui ne peuvent pas atteindre les braves Sans-culottes de cette commune.
On a fait lecture de la lettre de Fauriel par laquelle il témoigne la plus grande inquiétude sur la situation de cette commune, et il a été arrêté qu'on lui écrira en interprétation de l'arrêté du 25 de ce mois pour lui témoigner la surprise des membres du Conseil général de ce qu'il a pu s'alarmer à ce point sur le sort de Commune-d'Ârmes pour des calomnies vagues et sans fondement que l'aristocratie a dirigées contre cette commune qui est, quoi qu'en puissent dire les ennemis de la Liberté, à la hauteur des circonstances ; on lui demandera au surplus d'où il tient les renseignements qui lui ont fait concevoir les inquiétudes qu'il a conçues relativement à notre situation morale.
Je ne puis que présumer la cause des graves Inquiétudes de Fauriel au sujet de la m situation morale i^ de la Commune. Les municipaux parlent d'imputation dont la fausseté sera reconnue, de calomnies absurdes, vagues et sans fondement ; ils disent la
(1) Dans les papiers de Fauriel à la Bibliothèque de llnsUtut.
La mission a paris et fauriel 533
Commune persécutée et calomniée par l'aristocratie; mais le thème
de ces calomnies est passé sous silence. Fauriel^ dès son arrivée
à Paris, avait été certainement instruit des démarches pour le
rappel de Javogues, des plaintes toujours plus instantes apportées
contre lui ; peut-être était-il à la Convention le 20 pluviôse et fut-il
témoin du mouvement provoqué par le discours de Couthon. En
conçut-il des inquiétudes pour les municipaux qu'il put juger
compromis, sinon par la participation à des abus de pouvoir
violemment dénoncés, du moins par une communauté de vues
politiques, une association, une similitude de sentiments telles
qu'elle autorisait l'accusation de complicité ? J'ai parlé plus haut
(pages 488-489) de ces inquiétudes qui, on vient de le voir, furent
mal accueillies par la Commune surprise de ce que Fauriel ait pu
c s*alarmer ». Les municipaux eurent peut-être dans la discussion
quelques appréciations peu courtoises à l'adresse de leur délégué.
Cette supposition expliquerait le second alinéa qu'on va lire
d'une lettre de Fauriel à son intime ami Arnaud qui venait de
l'informer. Cette lettre, je l'ai dit, ne rapporte rien de la mission ;
mais j'en veux transcrire les premières lignes qui font allusion à
des faits de politique générale, et très certainement, aux incidents
municipaux dont je parle. On peut voir entre les lignes quel degré
de confiance inspirait à Fauriel la discrétion de la poste.
Au citoyen A. -P. Arnaud,
Paris, le 4 ventôse de Tan 2* de la Bép. française, une, indivisible et démocratique.
Tu t'étonnes sans doute, mon cher ami, que je ne t'écrive pas, suivant la promesse que je t'en avais faite ; mais, outre que je n'ai que peu de moments disponibles à mon gré, je dois te dire que j'aime infiniment mieux garder jusqu'à mon retour ce que j'aurais pu te dire de loin et par écrit. Ce parti est peut-être le seul qu'il convienne d'embrasser et, dans ce cas, tu ne dois pas désirer que je t'écrive des lettres totalement insignifiantes pour te répéter des choses que tu sais comme moi et aussi bien que moi.
Ta dernière lettre ne m'a pas étonné. J'ai frémi d'indignation et d'un juste dépit. Je n'ai rien reçu de ce que tu me di.sais ; tant pis, j'aurais eu trop beau jeu. Mais cela peut revenir.
Bien des choses à tous ceux qui peuvent imaginer que je vaux encore la peine qu'on se rappelle de moi. . . Je t'achèterai, ainsi qu'à Piaud, un traité de Sténographie. Dem., phil.
2f* A Fauriel. Du 6 ventôse (6 marâ).
Nous sommes étonnés, notre cher collègue, que tu ne nous ayes pas encore éctit depuis si longtemps au moins pour nous accuser la réception des pouvoirs que noUs t'avons envoyés ainsi qu'à tes collègues le 26 pluviôse dernier. Nous t'invitons à faire usage de ces pouvoirs auprès de la Commi$sion des sub-
Bistances de la République {>our faire approvisionner notre commune comme ville de guerre et à presser les membres de cette Commission de nous accorder, sur le champ, un secours provisoire pour garantir nos braves Sansculottes, dont le travail est si précieux à la République, des horreurs de la famine qui les menacent. Au reste, nous sommes chargés parle Conseil général de la commune de te ]*eprésenter qu'il est instant que tu te rendes à ton nouveau poste et nous te prions, en son nom, de faire en sorte de terminer prochainement tout ce qui est relatif à la mission dont tu es chargé pour revenir bientôt dans notre sein.
Salut et fraternité.
30 A Fauriel, Catelan et Desgrands. Du 23 ventôse (13 mars).
Nous vous prévenons, nos chers concitoyens, que l'administration du département vient de faire la répartition des 50.000 quintaux dont nous ne pouvons guère espérer que la moitié. Il n'est pas besoin de vous expliquer combien cette répartition est injuste et arbitraire et nous vous prions de le faire remarquer à la Commission des approvisionnements et subsistances de la République, en lui exposant que notre district est bien plus populeux et moins fertile en blé que les districts de Roanne et de Boën qui ont d'ailleurs une partie de leur dernière récolte tandis que nous avons, nous, épuisé toutes nos ressources pour approvisionner l'armée de la République sous les murs de Lyon. Faites valoir ces puissantes considérations auprès de la Commission des subsistances et rappelez-lui celles qui résultent de l'importance de notre Manufacture pour qu'elle oblige le Département à nous accorder un supplément de 10 à 15.000 quintaux.
Nous recevons à ce moment une lettre bien peu satisfaisante des commissaires que nous avons envoyés dans le département de Saône-el-Loire pour lever les 5.000 quititaux de grains qui nous avoient été accordés par le District. Cette lettre nous apprend que les divers districts de ce département ont mis Venibargo sur l'exportation des contingents que doivent fournir les différentes communes et que les commissaires désespèrent pouvoir nous expédier le quart des produits de nos réquisitions ; et, cependant, notM n'at«on«, dans ce moment^ du blé que pour notre consommation d'un jour. Telle est la position pénible et alarmante où nous nous trouvons et qui ne cessera que lorsque la Commission de subsistances nous aura accordé des réquisitions assez considérables pour nous approvisionner pour plus de quelques jours ; et vous jugez bien que. dans une position pareille, nos ouvriera ne doivent pas être très disposés à se livrer tout entiers aux travaux pénibles de la fabrication des armes.
Vous avez à peu près terminé la mission dont vous avez été chargés par la Commission des armes et les membres dé cette Commission nous ont prévenus que vous devez revenir bientôt. Faites une dernière tentative, nos cbers concitoyens, avant de décider votre départ, pour nous assurer du pain pour deux ou trois mois et si vous n'obtenez rien de la Commission des subsistances et du Comité de Salut public, présentez-vous à la barre de la Convention nationale et faites-lui le tableau fidèle de notre situation. Nous sommes intimement persuadés que cette dernière voie vous réussira et que la Convention sera assez juste pour ne pas laisser plus longtemps la perspective affreuse de la famine à des hommes qui servent la République au moins aussi utilement que les défenseurs de la Patrie qui combattent les satellites des despotes.
4® A Fauriel. Du 26 ventôse (16 mars).
citoyen collègue^ le cercle de nos occupations s'agrandit de jour en jour : chaque jour voit naître une multiplicité d'aflaires qui exigent impérieusement ta présence et qui éprouveront un retard préjudiciable à la chose publique si tu ne viens pas promptement remplir le vuide où ton absence nous a laissés. Nous te faisons donc d'itératives instances de terminer au plus tôt ta mission pour te rendre à ton poste d'agent national où t'appellent la confiance de tes concitoyens et le vœu de tes collègues. Nous te connaissons trop pénétré de tes devoirs pour ne pas compter, à cet égard, sur ton dévouement républicain. Nous te prions, avant de partir, de solliciter auprès du Ministre de Tlntérieur une collection complète des lois de la Convention nationale, collection qui nous est d'autant plus nécessaire que nous n'en avons qu'une très incomplète à la Commune et que, d'ailleurs, il nous manque toutes les lois qui ont été envoyées pendant le siège de Lyon ; de faire, en outre, l'acquisition de cinq à six exemplaires du Code des lois administratives, un Code des lois révolutionnaires s'il en existe un et, même, une Instruction sur le gouvernement provisoire dont nous ne pouvons nous passer.
Nous t'imposons cette tâche avec d'autant plus de plaisir que nous connaissons ton amour pour la Révolution et ton zèle ardent à concevoir tout ce qui peut favoriser et améliorer sa marche bienfaisante!
5^ A Fauriel, Catelan et Desgrands. Du 30 ventôse (20 mars).
Nous nous hâtons, nos chers concitoyens, de vous envoyer la pétition que nous venons de rédiger pour être présentée par vous à la Commission des subsistances et approvisionnements de la République. Recevez-la, citoyens, comme un monument déplorable de nos inquiétudes et de nos alarmes, comme le dernier gage de nos effoi'ts dans la lutte pénible que nous soutenons depuis si longtemps dans cette détresse épouvantable dont nous sommes les malheureuses victimes au point que nous venons d'envoyer des commissaires à Vallée Rousseau (1) pour solliciter quelque faible secours en subsistances auprès des habitants de cette commune ! Puisse-t-elle enfin être accueillie ! C'est l'enfant du désespoir et de la nécessité ; vous le reconnaîtrez sans peine et, sous ce rapport, quels titres de recommandation elle porte avec elle ! Continuez donc, nos chers concitoyens, de presser auprès de la Commission des subsistances, avec toute la chaleur et toute l'énergie que vous conmiandent les besoins de vos frères, la prompte concession à notre commune d'une quantité de grains suffisante au moins pour trois mois. Adressez-vous au Comité de Salut public et pour donner à votre pétition toute l'authenticité, tout le degré d'intérêt possible, faites-en imprimer des exemplaires à la concurrence que vous jugerez convenable pour être distribués soit au Comité de Salut public, soit aux membres de la Société des Jacobins, soit enfin dans la Convention. Transportezvous ensuite à la barre pour y plaider notre cause, vous ne serez certainement pas assez malheureux pour voir son sein paternel se fermer pour vous. Encore quelques efforts, nos chers concitoyens, et surtout de la constance ! et bientôt vous triompherez des obstacles que vous avez rencontrés jusqu'ici. Vous aurez, n*en doutez pas, bien mérité de vos concitoyens ; déjà leur reconnoissance
<i) Saint-Chamond.
vous attend et, ce qui esl pour des républicains la plus flatteuse récompense, la satisfaction bien douce d'avoir servi vos semblables.
P. -S. — C'est avec une profonde surprise mêlée de douleur que nous apprenons par votre dernière lettre que vous n*avez point reçu notre envoi du 26 pluviôse, les pouvoirs et les instnictions qui dévoient vous diriger dans voire mission et d'autres pièces subséquentes. C'est une de ces fatalités inexplicables qui s'acharnent à nous poursuivre dans tout ce que nous entreprenons pour le bien de cette commune.
La pétition, jointe à la lettre précédente, était ainsi conçue :
Le Conseil général de la Conimune-d'Amies aux membres de la Commission
des subsistances.
30 ventôse (20 mars).
Citoyens,
Nous venons encore une fois appeler votre sollicitude sur la situation pénible et malheureuse d'une des communes les plus intéressantes de la République par les ressources immenses qu'elle présente pour armer les bras de nos défenseurs. Par quelle fatalité se fait-il que Ton daigne à peine jeter les yeux sur les habitants de Commune-d'Armes lorsqu'ils redoublent d'eflbrts pour servir la Patrie en forgeant les foudres qui doivent terrasser ses ennemis? Il faut qu'ils aiment bien sincèrement la République pour ne pas se laisser aller au découragement.
Le secours que vous avez accordé au département de la Loire n'est pas à beaucoup prés suffisant pour faire cesser nos alarmes sur les subsistances. 50.000 quintaux de grains répartis entre les trois districts ne peuvent les alimenter pendant longtemps, supposé même qu'on puisse lever le contingent que doit fournir un département déjà épuisé (le département de Saône-et-Loire) par les enlèvements considérables que viennent de faire exécuter les représentants du peuple en mission à Commune-AlTranchie. Au reste, nous ne devons avoir qu'une pail très faible dans ce secours puisque l'Administration du département n'a assigné au district de Commune-d'Armes que 20.000 quintaux sur cinquante, quoique ce district soit beaucoup plus populeux que les deux autres et ait de bien plus grands besoins !<> parce qu'il est moins fertile en blé, 2« parce qu'il a épuisé toutes ses ressources pour approvisionner l'armée de la République sous Lyon. Vous jugerez d'après cela, citoyens, si nous pouvons nous tenir dans la sécurité, lorsque notre commune est à peine assurée de 10 à 12.000 quintaux de grains et que nous n'avons presque plus rien à espérer des réquisitions qui nous avaient été précédemment accordées sur le département de Saône-et-Loire, soit parce qu'elles sont épuisées à deux ou trois milliers de quintaux près, soit parce que les commissaires que nous avons chargé de les recouvrer ne trouvent rien à prendre depuis que les représentants qui sont à Commune-Affranchie ont fait enlever la plus grande partie des grains que possédait ce département pour l'approvisionnement de cette cité. .
Telle est notre situation que, depuis quelque temps nous pouvons à ( eine nous procurer du grain chaque jour pour la consommation du lendemafn et que nous avons été obligés déjà plusieurs fois de recourir à la générosité des communes voisines qui nous ont prêté quelques centaines de quintaux de blé.
Nous avons droit d'attendre, citoyens, que l'exposé fidèle que nous venons de vous faire vous convaincra de la nécessité de nous accorder des secours
plus considérables f si vous ne faites pas approvisionner bientôt notre commune comme ville de guerre.
Il nous semble que des raisons de justice et de politique commandeiit impérieusement cette dernière mesure. Car nous aussi nous faisons un service militaire, nous aussi nous concourons à la défense de la République contre les tyrans coalisés et nous osons dire que notre service est plus utile à la Patrie dans un moment où elle manque de fusils que le service du soldat.
Vous jugerez assez, d*ailleurs, que si la République veut tirer tout le parti possible de noti*e Manufacture (qui, seule, pourrait armer en moins d'un an tous nos braves défenseurs si on lui donnoit les nouveaux moyens d'encouragement que nous sollicitons auprès de la Commission des armes) il "faut commencer par assurer du pain pour quelques mois à la classe précieuse d'hommes qu'elle emploie.
La place éminente occupée par Fauriel dans la municipalité de Taq II est assez accusée dans ses lettres : on attend son retour avec impatience. Les événements grandissaient sa situation.
Je ne vois pas d'autre résultat de la mission que celui qui est accusé dans la lettre du 23 ventôse : ^ 50.000 quintaux de grains dont vous avez obtenu la concession ».
Malgré les instances de la municipalité, Fauriel resta à Paris au moins un mois encore ; il y séjourna donc pendant ces trois mois de pluviôse, ventôse et germinal qui virent le procès et la mort des Hébertistes (23 ventôse-4 germinal) et la grandiose tragédie qui fut le procès et la mort des Dantonistes (10-16 germinal). Ainsi se vérifie en somme ce que rapporte Sainte-Beuve :
A l'un de ses retours de l'armée, Fauriel eut occasion, pour je ne sais quelle aflaire, de visiter Robespierre, rue Saint-Honoré, en sa petite maison proche de l'Assomption ; un jour qu'il passait par là, il en lit la remarque à un ami.
En cette maison du menuisier Maurice Duplay, Fauriel put se présenter presque comme un compatriote : par sa mère qui était de Sainte-Sigolène, Fauriel n'était-il pas le compatriote de Duplay qui était de Saint-Didier-la-Séauve?
La mission qui lui fut confiée fut-elle Tincident qui orienta vers Paris la destinée de Fauriel ? Qui pourrait le dire?