SECOURS AUX « PATRIOTES OPPRIMÉS
enquêtes, on dressa des tableaux où les plaignants sont divisés en catégories gratifiées de 2.000, 750 et 350 liv. Le travail fut laborieux : s'il était facile d'ajouter il était fort difficile de rayer. Les Archives de la commune conservent les quatre grandes feuilles (1), très maculées, d'un tableau qui porte les traces d'une délibération contestée : ratures, pointages, 'repointages, radiations, etc. De 212 on descendit, cependant, à 189. En regard de chacun des noms est mentionné le motif de l'indemnité : on lit le plus souvent : prosant, obligé de fuir. On aurait là une véritable enquête sur les agissements des Lyonnais à Saint-Etienne s'il n'était assuré que les déposants ont exagéré leurs dommages.
Trois de ces réclamations portent sur des morts violentes : celle de la veuve de Ode, celle du père d'Antoine Rousset, tué par les Lyonnais rue Saint-Jacques, et celle d'un citoyen Soulavier € à cause que les rebelles tuèrent sa fille ». A côté de ceux — c'est le plus grand nombre, la généralité — qui ont été proscrits, obligés de fuir, réduits à la misère par la fuite, d'autres font valoir quelques titres particuliers : des perquisitions domiciliaires dites € violations de domicile » ; des incarcérations. On exagère les dangers courus: la tête de Reynard a été mise à prix; les Lyonnais voulaient conduire Pupil à Téchafaud; les contre-révolutionnaires voulaient se baigner dans le sang de Pignon. Les services militaires sont acceptés : des réclamants ont été prisonniers, d'autres blessés ; Louis Soupat a sonné le tocsin à Saint-Chamondet Etienne Egalon l'a sonné à Saint-Etienne; Martin Luzier a mis en joue Lesterpt- Beauvais; Jean-Louis Revollier a héros républicain », a coupé « le boyau destine à faire sauter le pont de Perrach'e ». Quelques-uns réclament pour avoir « soutenu le parti de la Convention » dans une affaire dite « de la vogue de Saint-Roch ». Il y a enfin quelques mentions pittoresques : le notable J.-B. Gonon est « approuvé pour martyr de la Liberié » ; un autre Gonon dit la Marre est inscrit comme « prédiquant de la Révolution »; J.-B. Vincent a « sauvé les registres des Sociétés populaires », etc. (2).
(1) Une feuille pour chaque Section.
(2) Voir tome I, pages 562 et suivantes.
A Saint-Etienne, les enquêtes furent plus longues et plus difficiles qu'à Monlbrison. Les secours dans ce district furent ainsi répartis :
Montbrison 166.209
Boën 120.106
Feurs 153.140
Chazelles ^ 60.545
500.000 L'état nominatif des secours fut affiché en trois grandes pancartes sur sept
FiÊCOÙRS AXit « PATRIOTES OPPRIMÉS )) ^1^
Ces tableaux dressés du 6 au 7 ventôse (24-25 février), repris et retravaillés, furent enfin arrêtés. Conformément aux instructions du District, le 29 ventôse (19 mars), en séance publique, la Commune répartit 161.300 liv. entre 189 patriotes « opprimés par les brigands lyonnois ». Une grosse part fut aussitôt payée.
Nombre d'administrateurs figuraient dans la première catégorie, la mieux rétribuée (2.000 liv.). On ne peut en être surpris. Mise à part l'explication naturelle des faiblesses humaines, le fait s'explique aisément : en constituant les administrations, Javogues n'avait-il pas appelé aux affaires les patriotes que les Lyonnais avaient traités en ennemis ?
Aussi, cette répartition, comme toutes les répartitions faites et à faire, ne satisfit pas tous les demandeurs. On trouva là une preuve de la fragilité du pouvoir révolutionnaire : derrière quelques patriotes mécontents, les haines, en un instant, furent, pour quelques heures, groupées. Il y eut des scènes orageuses qui nous sont connues par une proclamation municipale du 2 germinal (22 mars).
Des hommes sans pudeur et des femmes éhontées ont osé crier dans les rues A bcu (es ctubs ! A bas la municipalité ! et des patriotes précieux qui n'ont cessé de donner des preuves du plus ardent républicanisme ont été publiquement insultés.
La proclamation dit encore qu'il a été c< déjà > pris des mesures pour faire la part des Sans-culottes qui ont droit à des secours ; puis, elle laisse tomber de terribles menaces qui donnent la mesure du libéralisme du temps :
Mais que personne ne se permette des propos contre les autorités constituées, contre la Société populaire ! qu'aucune nouvelle insulte ne soit faite à des citoyens I Ceux qui seront surpris à enfreindre ainsi la loi seront emprisonnés sur le champ comme ennemis de la Pairie.
La mesure qu'avait <s. déjà )) prise la municipalité était le conseil, donné à ceux qui avaient reçu, de rapporter le secours pour se soumettre à une nouvelle répartition. Le 7 germinal (27 mars) appel nouveau : on fait savoir que quelques-uns ont rapporté et on insiste avec des phrases sur le désintéressement, la vertu, les frères, etc. Peines perdues : les administrateurs furent probablement seuls à restituer. Le 28 germinal (17 avril), encore un appel et, cette fois, l'invitation prend la forme d'un ordre ; après ce considérant
colonnes portant des centaines de noms. Au bas de Tafflche, Timprimeur « Marc Magnien prévient ses frères opprimés que les frais d'impression des présentes 8ont compris dans la somme portée à son nom t.
574 LE DEMl-MÎLLlOK DE LA TAXE RÉVOLUtlOMNAmË
que des Sans-culottes ont rendu l'argent <ic lorsqu'ils ont vu la tranquillité de cette commune menacée », on arrête que ceux qui ont perçu seront sucessivement appelés devant trois officiers muni-' cipaux ((qui les inviteront, au nom des intérêts les plus précieux pour des républicains et du désintéressement que doit manifester tout citoyen dans un gouvernement où la vertu est à l'ordre du jour de céder une partie des secours ]»..,etc. Le 13 floréal (2 mai), on a retrouvé plus qu'on ne croirait : 34.000 liv. sur 161.300, un bon cinquième.
Je ne connais pas les états de remboursement, mais on peut supposer que les 34.000 liv. furent rapportées parceuxqui tenaient des mandats administratifs et qui, en cette qualité, se crurent obligés d'obéir aux prescriptions qu'ils avaient eux-mêmes édictées.
On nomma alors, pour une nouvelle enquête, trente-deux commissaires — huit par section. — Je ne vois plus rien si ce n'est que, trois mois plus tard, par arrêté du 11 thermidor (29 juillet), Reverchon ordonna de verser à la Caisse de bienfaisance 32.000 liv. de la somme destinée aux c patriotes persécutés ».
Le parti a patriote » sortit de l'aventure diminué en considération. Cependant, le 18 frimaire an III (8 déc. 94), quand Charlier et Pocholle firent donner, sur le reliquat, 2.000 liv. de secours à un citoyen Gelas de Rive-de-Gier, la Commune constate :
Qu'il reste dans la caisse des sommes assignées aux patriotes perséculés environ vingt-six mille livres dont partie y a été volontairement laissée par des patriotes persécutés à qui elle avoit été accordée et destinées pour venir au secours des citoyens indigens de cette commune.
J'ai dit que le 7 pluviôse (26 janvier) les assignats avaient été soigneusement mis sous clef. Le 28 (16 février), le Comité révolutionnaire — saisi sans doute des plaintes des pauvres gens qui avaient espéré l'assistance — se décida à demander « communication du résultat des opérations de la municipalité relative au payement des secours ». La Commune répondit que l'état des versements, le ce Tableau de la souscription », allait être imprimé et affiché.
Le 17 ventôse (7 mars) l'état est dressé et envoyé en triple expédition au Comité révolutionnaire, aux représentants du peuple à
Le DEMI-MILLION hÉ la taxé RÉVOLUTIOKNAlftE 575
Lyon et au Comité de Salut public à Paris. La lettre aux représentants mérite d'être citée.
17 ventôse (7 mars).
Vos collègues, Javogueset Girard, pendant le séjour qu'ils ont fait dans cette commune, ont pris un arrêté par lequel ils ont chargé toutes les municipalités du département de la Loire d'obliger les riches dont les fortunes excédoient 100.000 livres pour ceux qui sont mariés et 50.000 pour les célibataires, de verser le surplus de leurs richesses dans une caisse consacrée au soulagement de l'humanité souffrante ; c'est en vertu de cet arrêté qui est à la date du 6 nivôse et d'un arrêté précédemment pris par Javogues seul, qui s'étoit chargé de le faire exécuter lui-même, que nous avons reçu des riches de cette commune une somme de 453.650 liv. en assignais et une somme de 467.650 liv. en promesses ; suivant l'état détaillé que nous joignons à la présente.
Nous attendions, pour nous occuper de l'application de ces secours, que le représentant Javogues nous eût fait passer un arrêté qu'il nous avoil promis, qui devoit en déterminer le mode de distribution lorsqu'il a été rappelé dans le sein de la Convention nationale.
Et, cependant, nous avons fait distribuer du pain jusqu'à ce moment, sur les fonds provenant de la souscription des riches, d'après une autorisation verbale de Javogues, aux citoyens les plus indigents de cette commune. Cette distribution de pain se monte déjà à une somme d'environ 15.000 livres qui, jointe à celle de 904 livres qui a été payée à différents particuliers sur des ordres des réprésentants du peuple.
Citoyens représentants, ce que Javogues n'a pas fait, nous venons vous prier de le faire. Notre commune pullule de malheureux qu'il est instant de secourir et nous avons des fonds destinés à leur soulagement desquels nous ne pouvons pas disposer.
Nous vous observons que quelques-unes des promesses que nous ont laissées les riches qui n'ont donné que des à-comptes sur leurs contingents, sont déjà échues et nous nous demandons si nous devons en poursuivre le remboursement. Veuillez donc nous tirer de cette position pénible et embarrassante. Nous vous observons qu'il est d'autant plus urgent de nous tracer la marche que nous avons à suivre au milieu des plaintes dont le malheur et l'indigence frappent journellement nos oreilles que la Maison de secours de cette commune, où nous avons fait placer depuis quelque temps grand nombre d'infortunés, manque absolument de fonds et que la mendicité n'est point encore éteinte dans notre commune.
On voit que la Commune n*ose toucher à la <c souscription ^ qu'avec des autorisations bien formelles. La lettre aux représentants à Lyon fut envoyée au Comité de Salut public avec cette prière ;
Veuillez jeter les yeux sur cette lettre et sur le tableau que nous y joignons.
Le 28 ventôse (18 mars) la Commune dans une lettre au maire J. Fromage — non installé encore — alors à Lyon, reprend Tidée d'attribuer la souscription àTHôpilal et à la Charité.
... Il s'agit de savoir ce que nous ferons du produit de la souscription des riches de cette commune en faveur de l'humanité soujQTrante ; il est d'autant plus instant que nous soyons autorisés à disposer d'une partie de ces fonds pour soulager les infortunés qui puHuUent dans cette commune que, dès longtemps, nous leur avons promis des secours et que nous ne pouvons plus ajourner les demandes de ces pauvres Sans-culottes. Les Maisons d'hôpital et de secours ont besoin d'ailleurs d'un supplément de fonds considérable, puisqu'elles ont perdu une grande partie de leurs revenus (1).
Le 21 germinal (10 avril) ea signalant au Comité de Salut public c Tétat de stagnation » des ateliera de la Manufacture, en lui demandant de donner un successeur à Girard, la Commune offre cette combinaison de prendre dans la « souscription des riches » les fonds nécessaires à l'extension de la Manufacture et aussi à celle des Hospices.
Le 24 (13 avril)^ elle insiste auprès du Comité sur la nécessité de venir en aide à l'Hospice et elle ajoute :
Il y auroit un moyen bien simple et bien expéditif de procurer à rétablissement dont nous vous présentons la situation, les fonds qui lui sont nécessaires sans gêner le Trésor public que les circonstances ordonnent d'économiser ; ce seroit de nous autoriser à prendre ces fonds dans la caisse de la souscripUon des riches de cette commune en faveur de l'humanité souffrante dont nous vous avons envoyé l'état le 18 ventôse dernier. Nous réclamerions aussi que vous nous permissiez de subvenir aux besoins de l'Hôpital en puisant dans la même caisse.
Le 26 (15 avril), la Commune s'adresse aux représentants à Lyon et leur demande Tautorisation de se servir des fonds de la souscription pour soulager la misère publique dont elle fait un exposé où il est parlé de cris, de larmes, de souffrances, etc. Elle redit dans cette supplique que la souscription devait être répartie par Javogues alors qu'il a été rappelé ; elle informe qu'elle a employé 25.000 liv. en distributions de pain aux indigents et qu'il est urgent de continuer ces distributions puisque le nombre des malheureux ce croît en raison de l'abaissement du travail » ; elle fait remarquer, enfin que sur dix millions de secours votés par la Convention, 33.0(K) livres seulement ont été accordées au District de Saint- Etienne (2).
Le 21 floréal (10 mai), moins d'un mois plus tard, elle écrit encore au Comité de Salut public : 36.(XX) livres ont été prélevées sur la souscription pour les distributions de pain. Elle insiste pour pouvoir prélever encore.
(1) Par la suppression de l'octroi notamment.
(2) C'était cependant très proportionnel...
Personne n'osait toucher à cette richesse : rillégalité de son origine la rendait redoutable.
Plus de deux mois après, le 10 thermidor (28 juillet), Reverchon disposa de 300.000 livres des fonds de la taxe révolutionnaire de Javogues et les destina aux agrandissements de la Manufacture, aux. « Travaux révolutionnaires ]>. Je le dirai plus loin.
Mais il faut ajouter que, tenant compte de la destination de la taxe, Reverchon ordonna : <!c la rente toute entière provenant des trois cent mille livres sera destinée à soulager les patriotes indigents. » (1).
 ce moment, la Commune autorisa le Comité des subsistances à continuer, pour le pain des indigents, le prélèvement sur le capital de la taxe jusqu'à 70.000 livres.
Entre temps et à des époques différentes on avait payé sur cettef taxe de Javogues des dépenses ordonnées par Javogues et qu'après son départ la Commune refusait d'accepter :
1« Les 904 livres accusées par la Commune le 17 ventôse (7 mars) et payées « à différents particuliers sur des ordres des représentants )!>.
2<» 2.156 livres reliquat de la dépense pour le monument de Chalier dont une souscription, n'avait couvert qu'une faible part. Le 9 floréal (28 avril, la Commune avait refusé d'acquitter cette dette. (Voir plus haut, pages 186-187.)
3^ 2.617 livres dépenses de l'installation scénique faite dans l'église des Minimes. (Voir plus haut, pages 407-409.) C'est le 28 prairial (16 juin) que cette dépense fut acquittée.
4" 10.564 livres pour traitements au Comité de surveillance sur arrêtés de Fouché et Meaulle du 3 germinal (23 mars) et de Reverchon du 5 floréal et 21 prairial (24 avril et 0 juin).
5<> Quelques autres dépenses encore.
On fit, le 13 frimaire an III (3 déc. 94) le compte de cette taxe : je le rapporterai plus loin.
(1) M. Devet {Une taoce révolutionnaire^ 1884), dit que le reliquat du capital de la taxe fut affecté aux « Travaux » et n'indique pas la réserve. L'aiiicle 8 de Tarrété du 10 thermidor peut le faire croire :
« Pour subvenir sans délais aux frais de construction, il sera employé, « jusqu'à concurrence de trois cent mille livres sur la somme déposée à la « Commune provenant de la taxe révolutionnaire ».
Mais l'article 12 ajoute :
« La taxe révolutionnaire étant destinée à soulager les patriotes indigents, la « rente toute entière provenant des trois cent mille livres sera destinée à cet « objet ».
Je dois ajouter ici que la taxe révolutionnaire supporta ces dépenses par ce qu'il parut que les riches contre-révolutionnaires, amis des Lyonnais, devaient payer le Comité chargé de les surveiller, rinstallation de la Société populaire que la troupe lyonnaise avait démolie et le monument expiatoire en l'honneur de Chalier que les Lyonnais avaient exécuté.
Je renonce à suivre dans la comptabilité publique la rente de la taxe réservée aux indigents, à défaut du capital qui leur était enlevé. Il est assuré que, gardés en caisse, les assignats si péniblement recueillis n'auraient pas tardé à n'avoir d'autre valeur que celle du papier. En nivôse au moment de la taxe ils valaient 50 <>/o de leur titre ; ils ne valaient plus en thermidor que 34 V©; à la fin de l'an III, un an après l'arrêté de Reverchon, ils étaient à 2 o/o.