PRIX DES VENTES PRIX DES TARIFS
Viande Bœuf (la livre) » liv. 18 sols (1) 12, 10 et 8 sols (2)
— Veau — —
— Mouton — —
BeuiTe (12 avril) — 21 — (3)
— (ISavril) - 25 - (4)
— (14 mai) - 20 — (5)
Fromage. De Montbrison . . — 35 __ (6)
— De Saint-Didier. ~ 30 — (7) Huile d'olive — 45- (8)
— de noix — . 28 — (9)
Savon - 34 — (10) 25sols(ll)
- - 51iv. 10-(12)
(1) Jugements Mirandon et Frécon (5 et 9 floréal). — (2) Selon la qualité. Arrêté de la Commune (16 ventôse). — (3) Thomas, de Saint- Victor-8ur-Loire
712 POUCE MUNICIPALE — ft MAXIMUM » — COCARDES
Ce tableau est véritablement trop incomplet pour renseigner utilement. Mais les jugements ne rapprochent jamais les tarifs officiels des prix qui ont motivé les condamnations.
On voilbien, par exemple, qu'un paysan, officier municipal de sa commune, ThomaSy de Saint-Victor-sur-Loire (23 germinal) a son beurre confisqué, au profit des domaines, simplement parce qu'il a voulu le vendre 20 sols la livre ; mais on ne voit pas de combien il dépassait le prix du Maximum. Et les jugements racontent d'autres histoires très semblables. — Pour avoir voulu vendre son beurre 20 sols au petit poids, la femme Brun (25 floréal) est condamnée aussi; sondénonciateurencaisseralavaleurdedeux molettes et en outre elle payera 20 liv. d'amende. — Pour avoir ambitionné de le vendre 25 sols, Marie Paretj femme Jacob j de la Fouillouse (29 germinal) est condamnée : « que le beurre soit confisqué et donné au dénonciateur i> ; il semble que la peine soit douce puisque le Tribunal vise les « marques de patriotisme » qu'a données Jacob, le mari. — Etc., etc.
Il en est de même pour le savon. On peut cependant présumer le prix du tarif par lo jugement des <r citoyennes Gauthier » (5 ventôse). Sur une dénonciation, pour avoir vendu du savon à 34 sols la livre, elles sont successivement condamnées d'abord à une amende double du prix de la vente dénoncée, en outre à une amende de 100 liv. et enfin à céder, en une vente publique, le savon «c qui existe encore dans les caisses... sur le prix de 25 sols ». On a là, évidemment le prix maximum du tarif, prix indiqué déjà dans la loi du 29 septembre 93. Mais les autres jugements ne donnent que les prix de vente pour lesquels les condamnations sont encourues : Lijonnel et la citoyenne Giraud (18 germinal) ont traité à 5 liv. 10 sols la livre; — la citoyenne Marguerite Colard (12 floréal) a vendu 4 liv. ; — la citoyenne Carrière (13 floréal) a vendu 4 liv. « et quelques fois plus » ; — les mariés Liogier (18 floréal) 4 liv. ; — le cabaretiér Peyrard (18 messidor) 4 liv. 10 sols. Pour ces ventes, les condamnations prévoient des amendes diverses et des confiscations.
Je veux, maintenant, citer quelques-uns des jugements qui montrent la désertion du marché public, et la poursuite du revendage, qualifié « accaparement y>.
(23 germinal). — (4) Femme Jacob, de la Fouillouse (29 germinal). — (5) Femme Brun (23 floréal). — (6) Femme Bougy (25 germinal). ■— (7) Veuve Deshommes (28 ventôse). — (8) Lacour Louis, de Firminy (5 prairial). — (9) Ibid. — (10) Femme GauHiier (5 ventôse). — (11) Ibid. — (12) Lyonnet Denis (18 germinal). — (13) Colard Marguerite (12 floréal). — Femme Carrier (13 floréal). — Logier (18 floréal). — (14) Peyrard (18 messidor).
Marguerite Bon et Catherine Desmarets (23 germinal). — c Réellement coupables d'avoir accaparé des œufs, du beurre et du fromage pour revendre dans des maisons particulières :». — Vingtquatre heures de prison ; les marchandises saisies seront vendues au marché au prix du Maximum et le produit de cette vente sera laissé aux condamnées « qui ont donné des marques de patriotisme et qui sont dans la plus grande misère :». — Le ministère public dit:
Considérant que nombre d'autres citoyennes font le même commerce d*aller dans la campagne enlever tout ce qui peut servir à l'approvisionnement de Commune-d'Armes, de manière que les marchés cessent d^étre approvisionnés.
Ih^evet Jeanj dit la Plante (23 floréal). — « Convaincu d'avoir été dans la campagne acheter du fromage et du beurre ». — Un tiers des marchandises saisies lui sera rendu ; les deux autres tiers seront vendus au marché, prix du Maximvm, et le produit en sera donné au condamné, qui est pauvre. — Le ministère public dit :
Considérant que les marchés de Commune-d' Armes sont entièrement déserts ; que le grand nombre de citoyens et de citoyennes qui se répandent dans la campagne pour acheter des provisions portent un préjudice réel au marché qui se trouve désert de manière que le citoyen se trouve dénué de toute provision...
CatJierine Beraud^ Marie Jacoh et Benoîte Duclos^ toutes trois de la Pareille (7 prairial). — « Convaincues d'avoir été sur la route acheter des denrées ». — Ces denrées saisies seront vendues au marché au prix du Maximum ; le produit de la vente sera donné aux condamnées qui sont pauvres (Benoîte Duclos est la femme de Jean Denis <l meneur de barre »). — Le ministère public dit encore :
Depuis longtemps les marchés ne sont pas formés comme ils Tétoient cidevant et la cause en est principalement en ce que les ciloyen% de celte commune vont jusqu'à une heure au-devant des approvisionneurs.
Françoise Périery de la rue de Lyon (21 floréal). — « Accusée et convaincue d'avoir proposé au citoyen Peyron, commissaire de police, qu'elle lui donneroit quelque chose pourvu qu'il ne lui fit pas de la peine». — Condamnée à 4 liv, d'amende pour cette tentative de corruption. Ses marchandises (c'était une revendeuse pauvre) vendues à son profit au marché au prix du Maximum. Le ministère public dit :
Françoise Périer est réellement coupable d'avoir été dans les campagnes voisines acheter des denrées pour les revendre à des particuliers...
Je ne puis prolonger ces citations. Beaucoup d'autres jugements seraient intéressants à bien des titres, comme, par exemple, celui d'une femme Reverchon (21 germinal) arrêtée portant 193 œufs dans son panier, ce qui « étoit plutôt un accaparement » ; comme celui encore d'une veuve Jalaberi (23 germinal) qui, déclarée « réellement coupable d'avoir acheté une si grande quantité de provisions » (on ne dit pas quelle), est condamnée à quatre jours de prison et à l'entière confiscation de ses denrées ; — comme celui de Marguerite Besson (5 floréal) qui, pour avoir acheté une molette de beurre de quinze livres, & trop grande quantité pour un ménage » s'en vit débarrassée par le tribunal qui la fit vendre et ne lui laissa qu'un tiers du produit ; — comme celui de PresscU (1" prairial) qui avait fait acheter vingt livres de beurre dont on lui laissa moitié et le produit de la vente de l'autre moitié parce que, dit le jugement, il a « plusieurs personnes à nourrir » ; — etc. etc.
Il me parait que certaines de ces poursuites ont un caractère méchant. J'en prends à témoignage la condamnation d'une paysanne de la Fouillouse, Benoîte Merley (24 germinal) à qui on confisque beurre et fromage parce qu'elle ne se proposait pas de « le vendre publiquement )>, mais de le porter <c à un particulier » son client; et, en outre, comme Benoîte Merley n'avait pas de cocarde, elle gagne par surcroît vingt-quatre heures de prison. — Je vois une autre condamnation du même genre contre une paysanne de Périgneu, Anne Faure^k qui on confisque du beurre parce qu'elle le portait aussi à un client, ^ à un particulier ». Je veux citer encore une invraisemblable imputation : Catheinne Thevenon (24 germinal) est « accusée d'avoir voulu porter une livre de beurre chez le citoyen Callandra » : les juges n'osèrent cependant pas condamner pour l'intention : le beurre qui n'avait pas été porté,
mais qui était saisi déjà, fut rendu.
Les six contraventions pour l'abatage et l'entrée en fraude des viandes présentent peu d'intérêt. Une ou deux peut-être ont l'air d'une recherche de bénéfice ; mais j'en vois deux autres qui concernent de pauvres gens désireux simplement de manger à meilleur compte. Courhon armurier (22 pluviôse) se proposait de tuer un veau qui devait être partagé entre six familles ne comptant pas moins de vingt enfants : le Tribunal refuse de sévir. — Veyrière, un faiseur de fiches, et les deux autres délinquants n'ont ni l'apparence, ni la situation de gens qui fraudent avec expérience.
Quelques autres jugements sont motivés par des exportations de
denrées hors de la ville insuffisamment approvisionnée. L'autorité municipale favorise bien l'entrée des denrées et des produits; mais elle défend expressément la sortie. Un boucher, J. F. Frécon (22 germinal) «c soupçonné d'avoir voulu conduire vingt-six moutons^ à Saint-Chamond, à présent Vallée-Rousseau », doit prendre l'engagement de les tuer à Saint-Etienne. — Un citoyen GuWemin (24 messidor) « prévenu d'avoir voulu faire passer sept saches de son dans la commune de Rive-de-Gier » est sévèrement puni de la confiscation des sacs, d'une grosse amende de 100 liv. et de l'affichage du jugement, parce que, dit le jugement, le son est réquisitionné <ic soit pour les besoins delà République, soit pour la nourriture des cochons destinés à l'approvisionnement des armées qui passent dans cette commune »!
Sous le prétexte de ne pas diminuer les ressources urbaines, on risque de criantes iniquités. Un habitant de la Fouillouse, Ploton pour son usage, avait fait acheter des chandelles chez son fournisseur habituel, Tépicier Cunit; celui-ci en avait fait un paquet et l'avait déposé chez un ouvrier nommé Ferréol où on devait le prendre ; or, voilà Texportation dénoncée, les chandelles saisies et les trois coupables, Ploton, Cunit et Ferréol emprisonnés préventivement et menés devant le Tribunal de police (27 ventôse). Le Tribunal les acquitte ; mais le jugement dit : a leur détention leur tiendra lieu de punition » ; l'Agent national avait bien voulu reconnaître que si les urbains veulent être approvisionnés par les paysans, ils doivent leur permettre, en échange, d'acheter en ville ce qu'ils ne peuvent se procurer chez eux.
Quelques condamnations contre les boulangers donnent l'occasion de constater des pénalités surprenantes. Ils étaient poursuivis pour avoir mis dans le pain quelques (c pesettes » en échange d*un prélèvementde farine dont ils tiraient profit. Le Tribunal de police punit ce délit par l'interdiction d'exercer la profession.
On sait que l'administration distribuait le grain. Il était distribué aux boulangers dans la proportion de leur clientèle nominativement établie et les boulangers allaient à la distribution à peu près quotidienne avec un (c sac ». Aux délinquants dont je viens de parler, on inflige cette peine de ne plus les admettre à la distribution. Exemple : citoyenne Maigret (27 fructidor) : « condamnée à cesser son état et son sac a été de suite remis à un autre boulanger ». Le suppléant prenait le « sac » et la clientèle. — Autre exemple : Lhospital, place Roannel (6 vendémiaire) :
^ . . . N'obtiendra plus de sac de grains au Comité de subsistances et ne pourra, plus faire de pain pour le public ; son sac sera de suite livré à un bou-
langer du voisinage qui sera obligé de servir toutes les pratiques dudil Lhospital.
D*autres délinquants sont plus simplement punis de Tamende.
Dans les pénalités à la disposition de cette police municipale, apparaît d'abord — on Ta vu — la saisie des marchandises et leur vente au marché public au prix dû Mciximum, C'est quelquefois la seule peine quand la police a découvert le délit, et qu'il n'y a pas de dénonciateurs à payer ; et quand le condamné est pauvre, il arrive que la vente est faite à son profit pour tout ou partie. En de telles conditions, la peine serait faible ou nulle si la vente au Maximum donnait l'équivalent. Il n'en était pas ainsi : en recevant au prix du McLximumy le revendeur condamné ne retrouvait pas son prix d'achat. Perte de sous puisqu'il s'agissait de tout petit commerce ; perte cruelle tout de même puisque ces pauvres gens se donnaient tant de peine pour les gagner, ces quelques sous, eu apportant leur marchandise de loin, la nuit, à l'aube, par les chemins abominables, dans des paniers qui leur martyrisaient les bras et les épaules.
Quand la poursuite était due à la dénonciation, le dénonciateur recevait une amende double du prix de la vente dénoncée. Ce n'était pas sans doute ce qui exaspérait le moins les condamnés. Véritable ferment de haine. J'en trouve un exemple dans un jugement. Un citoyen Gourgouillat, qui semble avoir été un exalté de la politique, avait dénoncé une dame Alibert ; le mari de la dénoncée fil au dénonciateur une scène où, après les « mauvais propos », il le somma de se battre, offrant les pistolets. Gourgouillat se mit sous la protection de la police, qui le défendit; elle condamna Aiihert (13 floréal) à huit jours de prison et à l'affichage du jugement.
Puis, les poursuites de ces infractions avaient des circonstances pénibles. Elles étaient, le plus souvent, motivées par des flagrants délits constatés dans les chemins autour de la ville, dans les rues. Les accusés étaient alors conduits au corps de garde où ils étaient retenus jusqu'à l'arrivée d'un municipal et quelquefois conduits à la prison municipale du Château. Cette prévention de quelques heures devait être très pénible aux femmes, aux paysannes, et on ■ peut supposer des scènes d'émotion et des larmes. Les mariés Trahlaine cabaretiers (8 pluviôse), pour une fausse déclaration de quantité de je ne sais quoi, furent conduits à la prison a par quatre fusiliers et un caporal de la garde nationale j>.
Je dis que les délinquants étaient arrêtés. Il faut ajouter qu'ils Tétaient par n'importe qui. Un dénonciateur assez fort pour con-
POLICE MUNlClt>ALE — « MAXIMUM » — COCARDES ' 7l7
duire l'accusé au poste sufAsait. C'est un soldat du poste de la place de la Liberté qui rapporte au Tribunal l'arrestation d'Agathe Jamon (5 prairial). Quelques-uns de ces dénonciateurs étaient vraiment audacieux. Le jugement de Léon Massardier (22 pluviôse) rapporte qu'il était voiturier, qu'il transportait des fromages quand^ à six heures du soir en hiver, deux « citoyens sans qualité » s'informèrent de son chargement et, sur son refus, le dénoncèrent ; le Tribunal l'acquitta sur le refus de déclaration, mais ne manqua pas de lui rappeler l'obligation de vendre au marché et aux conditions du Mtiximum.
Aux peines encourues pour les délits, il faut bien ajouter celles que motivent les incidents des contestations et des perquisitions. J'en vois. Chez Bougy, place Roanuel (25 germinal), on avait vendu du fromage 35 sols la livre et Bonnet le notable perquisitionnait c revêtu des insignes de sa qualité )> quand il fut an insulté » par la marchande qui dut à cette impatience huit jours de prison. — Autre semblable affaire : La veuve Goutelle, rue Roannel (28 floréal) était poursuivie pour une vente de fromages, quand « le fils qui n'avait rien à faire dans la discussion. . . est venu au Tribunal pour insulter les membres qui le composent, notamment le président )) ; ce fils s'en tire avec vingt-quatre heures de prison, le Tribunal considérant qu'il « est républicain et que c'est par promptitude qu'il a insulté »...
On peut croire d'ailleurs qu'en matière de pénalité les juges laissaient quelque marge à leur imagination. Jeanne Clémenty femme Antoine Bayon (16 germinal) avait mis en vente une poule un peu avancée :
Condamnée d*étre conduite provisoirement dans la maison d*arrét avec la poule attachée à son col et qu'elle restera dans ladite maison d'arrêt jusqu'à ce que son mari se soit présenté audit Tribunal pour faire connoitre le montant de ses impositions.
Cette condamnation provisoire n'eut pas d'effet ; cédant peut-être à la menace, le mari se présenta aussitôt.
Au reste, la politique, même dans ces conflits vulgaires, a des répercussions inattendues. Un ivrogne de Polignais, Jean Rivière, dit Tout cru (12 germinal) pour avoir cassé des verres dans un cabaret a été conduit au poste d'où il s'est enfui ; le Tribunal le condamne à vingt-quatre heures de prison pour avoir faussé compagnie au corps de garde, mais l'acquitte pour sa conduite au cabaret : il avait cassé o: plusieurs chopines où il y avoit des marques de féodalité i>.
Ces dénonciations, ces poursuites au sujet des subsistances ajoutent à Timpression que donne la politique ; pays inquiet, irrité, où des rancunes s'attisent. Point de doute que les jugements de la correctionnelle, dont ceux de la police municipale sont la menue monnaie, ne confirment cette impression. A côté de gens blessés et repliés dans leur impuissance, s'agitent quelques poignées de remuants, de soupçonneux, prompts à s'émouvoir sur un incident, une excitation. Je vois Tune de ces petites émotions réglées par la police.
C'est le 28 messidor (16 juillet). Je copie au jugement qui condamne Marie-Anne Beraud à huit jours de prison et à raffichage :
V*u que le susdit procès- verbal constate :
Que la citoyenne Marie-Anne Beraud s'est présentée ce matin avec beaucoup d'autres citoyennes qui se plaignoient vivement de ce qu'elles manquoient de pain el qu'elles ne pouvoient pas s'en procurer chez les boulangers de celle commune ;
Que cetle citoyenne s'est plainte comme les autres ;
Qu'il est résulté d'une visite faite chez elle sur le moment qu'elle avoit environ vingt-quatre livres de pain dont la plus grande partie étoit cachée sous des linges et des bardes ;
Vu aussi les réponses de cette citoyenne ;
Considérant que la conduite de Marie-Anne Beraud prouve évidemment qu'elle avoit de mauvais desseins lorsqu'elle est venue réclamer du pain tandis qu'elle en avoit chez elle une provision plus que suffisante pour la consommation de plusieurs jours, d'elle, de son mai'i et d'un seul enfant. ..
La Commune ne manque pas de signaler en cette femme « l'instrument de la malveillance )> de la réaction perfide. L'explication de cet acte de mauvaise foi serait plus complexe, mais peut-être plus réelle, si on tenait compte des suggestions que subissent les gens, même avisés et prévoyants, au milieu des groupes excités.
La pure politique apparaît dans ce Registre audiencier en une série de condamnations visant le port de la cocarde. La règle en cette matière avait été édictée en une suite de proclamations municipales aussi pressantes que vaines, semble-t-il. Le 14 pluviôse (2 février), la Commune exprime sa douleur de constater que des citoyens et citoyennes « osent encore paraître dans les rues et dans les places publiques sans être revêtus de la cocarde nationale y^ ; elle dit que m cette infraction scandaleuse à l'une des lois les plus sacrées » ne sera plus tolérée :
Il a été arrêté hier au Conseil général de la Commune que les braves sansculottes des deux sexes de cette commune seroient invités de concourir à l'exécution de cette loi en arrêtant eux-mêmes tous les citoyens et citoyennes
1>0L1CE MUNICIPALE — « MAXIMUM » — COCARDES 7i9
qu'ils trouveront sans cocarde ; ils les conduiront au corps de garde où Tofficier de poste sera tenu de les faire traduire sur le champ dans la maison d'arrêt.
Le 23 ventôse (13 mars), nouvel et dernier avis :
. . . Les citoyens et citoyennes qui auroient Timpudence d'enfreindre la loi et de braver l'opinion publique seront emprisonnés sur le champ.
La municipalité invile de nouveau tous ceux qui ont quelque attachement pour les grands principes de notre sublime Révolution, d'arrêter eux-mêmes les personnes qu'ils trouveroient sans cocarde et de les conduire au corps de garde pour qu'ils soient traduits sur le champ dans la maison d'arrêt.
Môme avec des ordres aussi impéralifs, il n*y eut de jugement, c'est-à-dire de contravention constatée, que dans la seconde quinzaine de germinal (du 7 au 21 avril) : on en trouve à ce moment dix en quinze jours ; après, plus rien.
Le premier jugement fut celui de Claudine BontempSf rubanière du Chambon (18 germinal). La résistance énergique de Taccusée fut jugée digne du Tribunal révolutionnaire de Lyon qui terminait alors ses sanglantes opérations. Je copie :
Le Tribunal de police ayant fait conduire par-devant lui une citoyenne du Chambon arrêtée aujourd'buy dans cette commune pour n'être pas décorée de la cocarde nationale et avoir dit qu'elle n'en portcroit point.
Interrogée sur son nom,
A répondu qu'elle s'appelait Claudine Bontemps domiciliée au Chambon, où elle fabrique des rubans.
Interrogée pourquoi elle n'avoit pas une cocarde lorsqu'elle a été arrêtée et pourquoi elle a dit qu'elle ne vouloit pas en porter, ainsi que l'attestent le cit. Montmain notable, Jean-Pierre Paissonaux soldat invalide, ici présents,
A répondu qu'elle n'a jamais porté de cocarde et qu'elle n'en veut point porter.
Interrogée pourquoi elle n'en vouloit point porter,
A répondu qu'elle craint d'engager sa conscience.
Invitée à diverses reprises d'en mettre une qu'on lui a présentée à la coiffure, en conformité de la loy qui oblige tous les citoyens et citoyennes à porter la cocarde tricolore,
Elle a constamment refusé ; elle a même rejeté avec indignation celte cocarde qu'on lui avoit attachée.
Interrogée enfm si quelqu'un lui avoit conseillé de ne pas porter la cocarde nationale et si elle ne connaissoit pas la loy de la Convention qui veut que tous les citoyens des deux sexes la portent,
A dit que personne ne l'avoit conseillée, qu'elle ne connaissoit pas la loy de la Convention et qu'elle ne vouloit point porter de cocarde.
Sur quoy, le Tribunal de police,
Considérant que l'obstination de cette fanatique à ne pas vouloir porter la cocarde nationale doit être considérée comme un acte contre-révolutionnaire qui est du ressort du Tribunal révolutionnaire de Connnune-Affranchie,
Arrête que ladite Claudine Bontemps sera reconduite sur le champ à la
maison d*arrét et que copie du présent procès-verbal sera envoyée dans le jour au Comilé révolutionnaire pour qu'il fasse appliquer la loy.
Lecture ayant été faite à ladite Claudine Bontemps a déclaré ne sçavoir signer.
Conduite à la prison de la rue de la Ville, la courageuse fille y resta dix jours et fut mise en liberté le 28 germinal (17 avril). Cette ignorante était une catholique qui ne voulait, à aucun prix, c engager sa conscience i>. Admirable souci de spiritualiste. Elle avait vu fermer les églises, abjurer des prêtres pris de peur; la résistance n'avait pas été de la force de son bras ; mais, tout au moins, elle ne consentait pas à manifester une adhésion en piquant à sa coiffe la cocarde de la Révolution. On la menaça d'une autre juridiction qui avait fait tomber les têtes par centaines et elle ne fléchit pas. Quand elle parut devant le Tribunal, elle vit, assis à la place du greffier et rédigeant son propre interrogatoire, Julliard, le prêtre qui avait tremblé et qui avait accepté, pour sortir de prison, la plus méprisable apostasie ; elle lui infligea cette punition qu'elle l'obligea d'écrire le témoignage de sa haute dignité morale, à elle.
Aucune des autres affaires ne présente ce caractère de nette protestation. Deux condamnés à huit jours de prison, une citoyenne Faverjon rubanière, à Tardy (18 germinal) et François Duplay faiseur de bayonnettes(même jour), ne doivent cette pénalité plutôt forte qu'à des tentatives de se soustraire à tout interrogatoire. Tous les autres accusés invoquent ou laissent invoquer l'oubli. D'une accusée, Catherine Janisset (18 germinal), on dit qu'elle c ne jouit pas toujours de son bon sens y>.
L'un de ces jugements témoigne d'un zèle bien excessif : la femme Huot (25 germinal), sans cocarde, passait devant le poste de la place de la Liberté ; arrêtée et « consignée 2» audit poste, on dut la libérer assez vite : « elle étoit sur le point d'accoucher » sans cocarde.
En un autre, on trouve une facétie : la femme Coignet, de Tardy (25 germinal) avait été arrêtée par deux hommes de garde pour être passée, sans cocarde, devant le poste. On la conduisait escortée à la prison du Château, quand Anne-Marie Morard, une cocarde à la main, l'atteignit : Tu as laissé tomber ta cocarde ! Les gardes n'avaient vu tomber aucune cocarde ; mais le Tribunal accepta le récit et acquitta.
Un autre est aussi curieux. On arrête une petite domestique, sans cocarde, Marie-Anne Chaleyer (2 floréal) ; elle était de la famille Tranchant dont le chef était détenu à titre de contre-révolutionnaire. Elle attend ses juges en prison pendant plusieurs jours ; les
LA FAMINE DE L*ÉTÉ DE L*AN ît — LES ASSIGNATS 721
juges rinterrogent enfln et Ja condamnent à huit jours, la prévention comprise. Et ces juges qui veulent être généreux donnent de profonds motifs à leur magnanimité : a Elle est réellement d'un Âge où il y a tout à espérer qu'elle devienne une bonne républicaine... ; la maison où elle demeure peut lui avoir donné de mauvais principes »...
A appeler — comme le faisait la Commune -— la population sans-culotte à brimer la population réactionnaire, on ajoutait aux grosses raisons de haine de la grande bataille de petits motifs personnels aigus et envenimés qui furent quelquefois mortels.
LA FAMINE DE l'ÉTÉ DE L'aN II — LES ASSIGNATS
Plus on approchait des moissons, plus la situation devenait effrayante. Le 25 floréal (14 mai) on a peur à Saint-Etienne; et la Commune qui voit le jour où le pain va manquer demande un rapport, l'inventaire de ce qu'on a, de ce qu'on espère avoir.
A ce moment, je trouve au registre des délibérations un acte louable. Louis-Alexandre-Jérôme Charpin, de Feugerolies, vient le 16 floréal (5 mai) devant la Commune et annonce qu'il abandonne ce qui lui est dû pour les grains qu'il a fournis au Comité stéphanois des subsistances, à la condition qu'une moitié de la somme abandonnée reviendrait aux communes de Firminy et de Chazau (1). Cet acte de générosité n'est pas absolument isolé : le
(1) La délibération de la Commune porte :
« Le Conseil général a témoigné toute sa reconnaissance au citoyen Charpin « pour le don qu'il vient de faire en faveur des indigents de cette commune ». ■ Voici la lettre adressée par la Commune de Saint-Elienne à la Société populaire de Firminy :
« Frères et amis, le citoyen Charpin de votre commune s'est présenté ces « jours derniers à l'une de nos séances, où il a fait abandon en faveur c des indigents de celle commune et des indigents de Firminy et de Chazaux «t de ce qui pouvoit lui revenir pour le remboursement des grains qu'il avoit « fait remettre dans les greniers du Comité des subsistances.
« Nous nous empressons, frères et amis, de vous faire passer la moitié de la « valeur de ces grains que vous répartirez entre les malheureux de votre « municipalité et de celle de Chazaux.
« Salut et fraternité »,
722 LA FAMINE DE L'ÉTÉ DE l'aN îl — LES ASSIGNATS
28 prairial (16 juin), J.-C. Chovet (de la Chance), le futur maire de la Terreur blanche, ofTrit le blé de la prochaine récolte de ses domaines de Rochetaiilée et de trois domaines à Valbenoite. Il ofiTrit en même temps de se charger de deux orphelins qu'on lui désignerait. On a expliqué plus tard ces générosités comme les rançons des persécutions toujours possibles : les douloureuses difficultés de rheure donneraient une explication plus naturelle et plus honorable. Le 7 messidor (25 juin), la municipalité prévient le District qu'on peut aller encore à douze jours, mais qu'on ne voit pas ce qui pourra survenir après ; elle ajoute qu'on procède à un inquisitorial recensement. Le 12 (30 juin), on écrit au représentant Reverchon à Roanne et on l'informe qu'on est au bout et que, dans cinq jours le pain va manquer :
... Tu peux seul relever nos espérances abattues... Daines l'occuper un instant, pendant ton séjour à Roanne, des besoins des Sans-culoUes de Commune-d'Armes et nous favoriser d'une réquisition sur les vieux blés, s'il en existe encore, ou sur les blés nouveaux déjà récoltés...
Les lettres du District montrent bien quelle conscience il avait du danger. Le 11 messidor (29 juin) : « Nous éprouverons certainement une disette affreuse avant la levée des récoltes d. Le 12, après avoir constaté qu'il n'y a à Saint-Etienne que pour six jours de vivre, il accuse la réquisition pour l'armée du Rhin qui a tari la source en Côle-d'Or et il réclame du Département le grain mis sous séquestre chez les suspects du Forez (1).
Le 18 messidor (6 juillet), la crise est violente. La (Commune écrit au District :
Faute de grains, le Comité des subsistances s'éloit vu forcé de cesser aujourd'hui la distribution journalière qu'il est en usage de faire aux boulangers. H ne reste plus dans les gi^eniers qu'une certaine quantité de maïs qui ne peut être livrée sans mélange. Ainsi, voilà le peuple de Commune-d' Armes à la veille de manquer de pain et nous voilà réduits à nous dévorer nous-mêmes...
Toutes nos ressources se réduisent en cet instant aux quatre cents mesures que nous attendons de Bonnet-la-Montagne et aux 2.000 quintaux d'orge qui nous ont été accordés, à titre de prêt, par le représentant du peuple Dupuy...
U n'existe pas un grain de blé dans nos greniers et, demain, le peuple peut manquer de pain... Nous regardons vainement autour de nous... Hâtons-nous, pressons-nous autour des moyens qui sont encore permis à notre espoir : notre devoir le commande, les besoins du peuple l'exigent impérieusement et dans des conjonctures pareilles, le délai est aussi fatal qu'irréparable...
Je ne vois pas comment la crise fut traversée et d'où vint le secours.
(1) Lettre de la Commune de Saint-Etienne à celle de Rochetaiilée.
LA FAMIKE DE L^ÉTÉ DE L*AN It — LES ASâiGMAtS 723
Déjà, on veut tirer parti de la récolte prochaine. Faire couper et battre les blés le plus tôt possible : tel est le problème. Les paysans ne seront pas maîtres chez eux. Les ouvriers qui peuvent travailler aux champs se rendent dans les communes voisines (1) pour y trouver leur nourriture plutôt que pour offrir un travail utile, les ouvriers n'étant pas « dans l'usage » de ce genre de travail. Mais dès le 26 prairial (14 juin), on avait dressé, dans les communes, des états pour la réquisition des travailleurs disponibles. Il fallait réquisitionner sans perdre un instant. Le 17 messidor (5 juillet), on tarife les journées des batteurs (2).
Le 28 messidor (16 juillet), la Commune annonce de nouveau au District que la ville va se trouver sans pain et qu'elle apprend ne pas pouvoir compter sur les 3.000 quintaux promis par les Comités de la Convention. Lyon aussi affamé que Saint-Etienne arrête tout.
Je ne vois pas davantage comment l'échéance fut franchie. Le 3 thermidor (21 juillet), on envoie de Lyon 50 quintaux de riz ; le 12 (30 juillet), les plaintes recommencent, on supplie le District : «i nos concitoyens sont à la veille de manquer de pain ». Ce même jour, le District envoie supplier Reverchon et vise une lettre du Comité des subsistances de Saint-Etienne qui «. expose qu'il n'a dans ses greniers que la subsistance nécessaire, pour la journée seulement, aux citoyens de cette commune et que, demain, il se verra forcé de suspendre les livraisons ». Le 15(2 août), la Commune écrit au Comité de Salut public : les secours accordés se réduisent à assurer du pain pour cinq ou six jours quand on aura rendu le grain prêté :
. . . L'arrivée du produit des réquisitions que nous pouvons espérer est si incertaine et si irrégulière que, depuis dix jours, nous avons été forcés, par intervalle, d'interrompre la distribution du blé sur laquelle le peuple de Commune-d' Armes s'alimente journellement.
On rappelle au Comité de Salut public les projets d'agrandissement de la Manufacture : <ic les mesures sont prises pour faire de notre commune l'arsenal le plus redoutable de l'Europe ». On lui fait remarquer que la consommation, qui est de 250 quintaux par jour, sera augmentée d'un cinquième ou d'un sixième et on le conjure d'approvisionner Saint-Etienne comme place de guerre : « au
(i) Archives de la Loire. L. 159.
(2) 3 liv. la grande journée (sans nourriture) et 30 sols la petite. En 1790, on avait payé '2 liv. et 1 liv.
l2i LA FAMINE DE t/ÉTÉ DE l'aN II — LES ASSIGNATS
nom de la Patrie que nous servons... au nom de la disette qui nous menace et contre laquelle il ne nous reste pas de ressource, au nom de ce que nous avons déjà souffert »...
Les mesures sont à ce moment précipitées. Le 19 thermidor (6 août), la Commune écrit aux quatre autres communes du canton pour leur demander l'état des blés qui vont être récoltés et, comme le 25 (12 août), la commune de Rochetailiée n'a pas répondu, on la menace du District qui « enverra la gendarmerie en garnison >.
Le 22 thermidor (9 août) on commence à répartir la récolte. Le Département a autorisé Saint-Etienne à acquérir 50.000 mesures de grain (de 27 litres) sur les communes voisines. Mais les municipaux se plaignent et répliquent : Quel moyen d'avoir le grain quand le blé n'est pas battu ? puis, on aura le blé « goutte à goutte » et vraiment a-t-on le temps d'attendre : c II n'y a que pour aujourd'hui!... il faut un courant de 7 à 800 mesures par jour ».
Le 24 (11 août] on écrit au District : « le Comité des subsistances n'a pas de blé aujourd'hui pour faire la distribution ordinaire aux boulangers i». Les renseignements qu'on a ne sont pas de nature à rassurer. Le Département, par arrêté du même jour, 24, a bien autorisé à prendre de suite 5.000 bichets (ou mesures) dans huit communes de la plaine du Forez (1), 3.000 revenant à Saint-Etienne : mais on ne fait pas battre le blé assez promptement; les paysans font preuve d'inertie ; par décade, ils ne battent que le blé mangé en deux jours ; il faut « révolutionner la battue des grains ». Pour permettre de réquisitionner, on fait dresser dans les communes des états de « batteurs » ; mais tout cela est long (2). La Commune fait savoir qu'elle envoie à Lyon pour solliciter des représentants un prêt de 2.000 quintaux.
Les grains viennent, mais en petite quantité. Le 28 thermidor (15 août), on donne ordre au Comité des subsistances de ne laisser moudre pour les particuliers qu'alors que la distribution des boulangers est assurée et on le prévient qu'il peut prendre de l'argent pour ses opérations sur les fonds de la taxe révolutionnaire ec la souscription des riches » jusqu'à concurrence de 70.000 livres.
(1) Moind 800, — Monirond 700, — Saint-Cyr-les-vignes 600, — Sury-la-chaux 600, — Chalain- la -plaine 700, — Craintiileu 590, ^ Romaln-le-puy 600, — Vauchette 500. — Total 5.000 mesures : 3.000 à Saint-Etienne, 1.200 àSaint-Chamond, 800 à Rive-de-Gier (District 26 thermidor 13 août).
(2) Ce n'est que vers la fin de vendémiaire (milieu d'octobre) que de Saint- Sauveur et Bourg-Ârgental on envoie les états de batteurs. ~ Archives de la Loire. L. 161 .