LE TABLEAU DU VŒU
Les heures de la grande et manifeste intolérance approchaient.
On doit rendre cette justice au Conseil général de la commune de Saint-Etienne qu'il eût le sentiment des nécessités de la situation. Le 2"> brumaire (15 novembre), sur la demande du curé de la Grand, il arrêta que, suivant l'ancienne coutume, on ferait la procession du vœu de la ville, le jour de « la Présentation de Notre-Dame », le 21 novembre :
Sur la pôlition du citoyen Dukic curé de la paroisse de Saint-Elienne conc<»maiit la procession qu'il est nccoutuniê de faire le jour de la Présentation de Notre-Dame,
Le Conseil général de la commune arrèle que ladite procession svnx faite à la manière accoutumée et suivant l'ancien v(pu de la commune.
Et au procès-verbal du lendemain :
Le Substitut du procureur de la commune ayant pris connoissance de rarrèté du jour d'hier sur la procession du vœu de ville a dit qu'il adhéroit à rarrctc du Conseil général et a ajouté qu'il motivoit son adhésion sur son désir do maintenir la tranquillité publique.
Et on intercale dans Tarrêté : i< Oui le substitut du procureur».
Le désir de ce substitut nommé par Javogues valait, à lui seul,
bien des considérations philosophiques appliquées à la politique I
(I) I>a dénomination des poids el mesures «l'août 179ÎI était, on se le rap|)elle, assez diirérente de celle que nous pratiquons et qui est de germinal an III : le M t/Zairc (kilomètre), I»î Grade, la Pinie (le litre , le Ccufc (métré cube), le Gtnve (granune), le fîar (poids du mèlre culx; d't'au), le (ivcwct (fxiids du centimètre cube). On disait DiU'icade^ Cenlicailc ; Di'cibai', Cenlibar ; Dëcigtavû^ Ccnligrave.
(•2) Le jour de 10 heures de 100 minutes ; la minute de 100 secondes.
Cette délibération témoigne que la chapelle des Capucins n'avait pas cessé d*être affectée au culte ; elle témoigne aussi — on peut le croire — que dans les objets mobiliers vendus n'avait pas été compris le tableau que les Stéphanois'du xvii<^ avaient fait peindre pour la commémoration du vœu des Consuls.
Ce tableau, je crois qu'il en est question dans une délibération du District en date du 7 fructidor (24 août 94). A cette date, la Terreur passée, le District affirme sa volonté de laisser à la Commune, qui avait acheté le monastère, certains objets de cette chapelle réputés immobiliers et ainsi désignés : « les boisages et deux grands tableaux ». Vente avait été passée « environ un mois » auparavant par un membre du District, Toulieux, régulièrement délégué, moyennant 210 liv. Le District arrêta que les 210 liv. seraient remboursées :
. . . Cest par erreur que l'administrateur chargé de la vente des mobiliers nationaux a procédé à celle des objets happés et incrustés dans le mur de la maison des ci-devant Capucins et vendus à la municipalité de Commune d'Armes.
Le régime de la Constitution civile devait prendre fin dans ces tourmentes du commencement de l'an II (derniers mois de 93). Après s'être avancée dans le mouvement hébertiste jusqu'à solliciter les abdications des prêtrises, la Convention revint à une politique plus justifiée : elle proclama la liberté, TindifTérence de TEtat, sa séparation d'avec les églises.
Le mouvement hébertiste est de la fin de brumaire. Le 19 (9 novembre), la Convention décrète :
Aht. l''^ — ïoules les autorités constituées sont autorisées à recevoir des ecclésiastiques et ministres de tout culte la déclaration qu'ils abdiquent leur qualité.
Art. 2. — Les listes certifiées de ces déclarations seront, tous les quinze jours, envoyées au Comité d'insliniction publique.
Le 20, décret qui fait de Notre-Dame, à Paris, le temple de la Raison.
Le 25, les prêtres insermentés étaient relevés de la peine de la déportation s*ils se mariaient; les presbytères, dans les communes
GUERRE AU CATHOLICISME i51
OÙ la municipalilé aurait renoncé au culte, étaient affectés à Tinstruction publique ou à des services hospitaliers (« à Thumanité souffrante »). Le 2 frimaire (22 novembre), l'Etat accordait des secours aux évêques, curés et vicaires qui auraient abdiqué leur état (i). Officiellement, cependant, la liberté des cultes ne fut pas dénoncée. Robespierre, très opposé au mouvement hébertiste, le proclama bien haut le 1»^ frimaire (21 nov.) dans un discours aux Jacobins (2).
Le retour à une meilleure politique religieuse est marqué par le décret du 21 frimaire (11 décembre) :
Art. 1"". — Toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes sont défendues.
Art. 2. — La surveillance des autorités constituées et Taction de la force publique se renfermeront, à cet égard, chacune pour ce qui la concerne, dans les mesures de police et de sûreté publique.
Par le même décret, la Convention prenait le soin d'affirmer qu'elle n'abrogeait aucune des « précautions de salut public contre les prêtres réfractaires ou turbulents ».
Cette politique est soulignée par une décision du 8 nivôse (28 décembre). A cette date, la Convention refuse de discuter une pétition de la société populaire d'Amiens qui sollicitait la fermeture officielle des églises.
Il y a plus : cette politique de liberté religieuse est particulièrement recommandée dans les lettres du Comité de Salut public aux représentants.
A Lanot et Brival, à Tulle, il écrit le 26 frimaire (16 décembre) :
Vous connaissez quels sont nos principes à cet égard et nous vous invitons à les répandre : c'est d'éclairer et de ne jamais aigrir, persuader et ne jamais violenter. Que chacun croie ce qu'il lui plaît, pourvu que sa conduite ou ses erreurs ne troublent point l'ordre public... On nous a parié des inquiétudes conçues sur la prétendue suppression du traitement des prêtres. C'est à vous à apprendre aux citoyens alarmés ou incertains que la Convention n'a point, prononcé sur cet objet, que par conséquent le traitement des prêtres est provi-
(1) 800 liv. au-dessous de cinquante ans, 1.000 de cinquante à soixante-dix, 1.200 au-dessus. La rente était importante.
(2) t On a supposé qu'en accueillant les offrandes civiques, la Convention avait pro.scrit le culte catholique. Non, la Convention n'a point fait cette démarche téméraire. La Convention ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté des cultes qu'elle a proclamée... On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe : ils la diront plus longtemps si on les empêche de la dire. Celui qui veut les empêcher e.st plus fanatique que celui qui dit la messe ».
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soiremeiit consorvé et que c'est la Nalion et non les communes qui continue a en faire les frais.
A Leqainio le 2 nivôse (l^»" janvier) : il rappelle l'article l*^*" du décret, et ajoute :
Le Comité de Salut public n'a pas reconnu le même esprit dans les dispositions que tu lui as communiquées. Tu aurois dû pressentir que, moins que toutes autres, les opinions religieuses cèdent à la force. Ton expérience auroit dû te rappeler qu'en matière de culte, la persécution ne tend qu*à donner au fanatisme une énergie plus lerrible, parce que les annales des peuples attestent toutes cette vérilé désastreuse. Le Calvaire conduit le Christ au Capitole.'Les tyrans et les prêtres font cause commune; c'est par le martyre qu'ils eïjpèrenl opérer la contre-Hév()luti()n ; c'est en faisant fermer les temples qu'ils espèrent recruter les camps de la Vendée...
Et dans une circulaire aux « Autorités constituées » :
28 nivôse (17 janvier).
La liberté des cultes doit élre l'olyet de \o\re sollicitude : le fonctionnaire public n'appartient à aucune secle, mais il sait qu'on ne commande point aux croyances; il sait que l'intolérance et l'oppression font des marlyrs, que la voix seule de la raison fait des prosélytes.
La fermeture des églises ne fut donc prescrite par aucune loi. C'est même une cliose digne de remarque que, jusqu'au bout, le gouvernement révolutionnaire voulut garder l'apparence du respect de la liberté religieuse. C'est par des conseils et des menaces plus ou moins sous-entendus ou clairement formulés qu'on obtint des municipalités l'abandon du culte, la fermeture des églises et, dans quelque lieu, leur transformation en temples de la déesse Raison.
Dans les départements du lUiône et de la Loire, le conseil et les menaces furent répandus par cette Commission temporaire qui siégeait à Lyon sous la haute protection de CoUot et de Foucbé.
Dans V Instruction adressée le 26 brumaire (16 novembre) par cette Commission, un cinquième paragraphe intitulé : Extirpation du fanatisme donnait aux communes des indications aussi précises que menaçantes. C'est avec de cauteleuses précautions oratoires qu'on y demande la sui)pression du culte catholique. Pour justifier la mesure, on la fait précéder d'un réquisitoire violent contre le clergé et la liturgie et d'un exposé de la doctrine nouvelle. Le document a eu de trop graves conséquences pour qu'il n'en soit pas rnp[)orlé ici les alinéas importants :
Les prétivs sont les seules causes des malheurs de la France ; ce sont eux qui, depuis treize cents an*5, ont élevé par degrés l'édifice de noire esclavage, l'ont armé de tous les colifichets sacrés qui pouvoient en dérober les défauts à
rii»il de la raison el à la faulx de la philosophie ; ce sont eux qui ont asseni Tesprit humain sous leui*s imbéciles préjugés et qui, pour comble d'inTamie, ont sanctifié par leurs impostures bénites les erreurs dont ils ont enivré les siècles
Et d'abord, Citoyens, les rapports de Dieu à l'homme sont des rapports purement intérieurs et qui n'ont pas besoin, pour être sincères, du faste du culte et des monuments apparents de la superstition. Vous commencerez par envoyer au Trésor de la République tous les vases, tous les ornements d'or et d'argent qui pouvoient flatter la vanité des prêtres, mais qui sont nuls pour tout homme vraiment religieux et pour l'Etre qu'il prétend honorer. Vous anéantirez tous les symboles extérieurs de la religion qui couvrent les chemins et les places publiques, parce que les chemins et les places publiques sont la propriété de tous les François el que tous les François n'ayant pas le même culte, en flattant inutilement la crédulité des uns, vous attaqueriez les droits et vous choqueriez les regards des autres ; parce que la France ne reconnoit pas de religion dominante et qu'en les tolérant toutes, elle ne doit permettre à aucune d'usurper, sur ses rivales, une suprématie, une autorité prépondérante, ni par conséquent aucun des signes extérieurs qui la supposent.
Républicains, nous vous parlons ici le langage de la vérité ; nous vous la devons toute entière. Lorsque la France n'étoit qu'un royaume, lorsqu'il n'exi.stoil point pour vous de pairie, vos âmes ardentes et sensibles avoient besoin peut-être d'un aliment extraordinaire et vous le trouviez, cet aliment, dans les pratiques superstitieuses de quelques vertus que vous vous étiez forgées ; et, dans ces moments d'alfaissement et de fatigue, votre cœur, votre c(jpur généreux se reposoit avec plaisir dans les idées d'un bonheur que vous ne pouviez trouver sur la ten*e ; mais il est pour le républicain des jouissances indicibles qui emplissent l'àme et qui relèvent, par des sensations nobles et grandes, au-dessus d'elle-même, la rapprochent réellement de cette essence suprême d'où elle dc»coule ; le républicain n'a d'autre divinité que sa Patrie, d'autre idole que la Liberté ; le républicain est essentiellement religieux, car il est bon, juste, courageux ; le patriote hon<n"e la verlu, respecte la vieillesse, console le malheur, soulage l'indigence, punit la trahison. Quel plus bel hommage pour la Divinité ! le patriote n'a pas la sottise de prétendre l'adorer par des pratiques inutiles à l'humanité et funestes à lui-même ; il ne se condamne pas il un célibat apparent pour se livrer plus librement à ses débauHies... .
Apprenez enccn'e que ces scélérats avoient encore l'auilace de damner éternellement les hommes qui s'étoient dévoués à votre bonheur, qui se sont occupés de votre liberté, qui ont prêché et rétabli la restauration de vos droits. A la vérité, plusieurs ont déjà fait réparation d'honneur au genre humain des impostures qu'ils lui avoient prêchéos, plusieurs ont abjuré la profession sacrilège qui leur imposoil l'obligation de trimiper et de persécuter leurs semblables ; bientôt leur exemple sera suivi par tous ceux chez qui le bonnet sac€»rdolal n'a pas encore éteint toutes les lumières de la raison, ni étouH'é même la voi\ de leur intérêt, bien entendu. Quant aux autres, ils ue tarderont pas à apprendre i\uv la République ne veut plus nourrir ni fainéants, ni traîtres, ni imposleurs, et toutes les communi's de la Républuiue ne larderont pas à imiter fclle ilr Paris ipii, awv les ruines crtuie églisr j:othique, vient délever ini Ivniple à la Raison.
Républicains, en vous traçant rapidement cet aperçu de vos devoirs, la Cotntuission temporaire de surveillance républicaine vous répète qu'elle n'a pu, ni prétendu, tout vous dire ; il est des choses qu'on ne peut qu'indiquer, mais
qui sont saisies par Tœil pénétrant du patriotisme et dont il sait bien faire son profit.
Veillez ; vous avez de grands torts à expier; les crimes des rel)elles lyonnois sont les vôtres. Si vous aviez eu celle altitude fière et républicaine qui annonce et qui caractérise l'homme libre, jamais des scélérats n'eussent osé tenter un elTort contre la Pairie, ou, du moins, ils n'eussent pas eu une seule minute à s'en applaudir. Regagnez donc prornptenient dans le chemin de la Liberté tout le terrain que vous y avez perdu. . .
Nous vous jurons que nos regards ne s'écarteront pas un instant de dessus vous ; que nous emploierons avec sévérité toute l'autorité qui nous est déléguée et que nous punirons comme perfidie tout ce que dans d'autres circonstances vous auriez pu appeler lenteur, faiblesse ou négligence ; le temps des de'mimesures et des tergiversations est passé. Aidez-nous à frapper les grands coups ou vous serez les premiers à les supporter.
La Liberté ou la Mort ; réfléchissez et choisissez.
L'aberration du fanatisme n*est nulle part plus évidente. Voilà un exposé des devoirs de neutralité de l'Etat en matière religieuse qui a pour conclusion le propagandisme le plus exalté d'un culte nou-veau ; propagandisme où le zélateur, armé de toutes les lois forgées contre les rebelles, n'hésite pas à montrer le couteau de la guillotine : « Aidez-nous à frapper les grands coups ou vous serez les premiers à les supporter ». On a la vision d*un fou travesti en phi- * losophe et on entend ses cris : Je suis la vérité ; renonce à ton dieu où tu meurs !
Cet abominable document n'a pas été — heureusement — écrit par des gens de ce pays. La Commission temporaire, je l'ai dit plus haut, était composée de politiciens importés à Lyon pour y « régénérer » l'esprit public. Mais après les signatures de la Commission, on voit les approbations de Collot d'Herbois et de Fouché.
C'est à celui-là, l'ex-moine, le futur duc d'Otrante, ministre de la Restauration royaliste et catholique, qu'on serait tenté de rapporter cette page hypocrite et méchante. Plus qu'aucun des autres, il est digne d'avoir trouvé ces insinuations par l'exemple (les abjurations et le culte de la Raison à Paris), ces jésuitiques sous-entendus (les choses qu'on ne peut indiquer, mais que le patriotisme saisit et dont il sait faire profit), ces arguments de la peur, et la terrible menace d'englober dans les suspicions de la révolte lyonnaise ceux qui feront sourde oreille.
Rien de plus opposé à l'esprit public. Les meilleurs patriotes pensaient et disaient le contraire. La commune de Saint-Etienne — — nommée par Javogues — la veille du jour où était signée Vinstruction^ arrêtait qu'il serait fait une procession en l'honneur de la sainte Vierge ! Le jour même où était signée Vlnstructioir, le Département — nommé par Javogues — disait très sincèrement en récla-
mant les cloches : la Convention ne veut pas détruire le libre exercice des cultes; elle les conserve tous, « spécialement le culte catholique » ; le traitement des curés fait partie de la dette publique ; c'est « l'urgence des circonstances » qui fait. envoyer les cloches aux fonderies de canon « et non le désir de détruire le culte extérieur » (1).
Ceux qui, dans les communes, lurent celte Inslruclion de l'occulte gouvernement de Lyon, comment expliquèrent-ils la conclusion de ce cinquième paragraphe si énergiquement formulée, les trois derniers alinéas si odieux ? Etait-il une autre explication à donner aux âmes simples que celle-ci : A être catholique, on s'expose à être traité comme un rebelle.
Certes, la Révolution avait subi, jusque-là, bien des assauts; la guerre lui avait été faite sans merci et on n'avait reculé devant rien pour lui enlever l'âme du peuple. On ne s'était fait aucun scrupule de calomnier les actes et de calomnier les intentions. Mais quand rinstraction se répandit dans le pays, ~ ah I je n'hésite pas à le dire, — le coup mortel lui fut porté. Tout ce que les calomniateurs avaient prédit se trouva vérifié. Toute la politique religieuse de la Révolution, brusquement désavouée, put apparaître comme une tortueuse préparation à la pire tyrannie.
L'héroïsme de la résistance n'était pas dans les âmes effrayées par les longues et douloureuses péripéties de la guerre de Lyon ; mais l'humiliation de l'obéissance fut si cruellement sentie que l'aversion en fut mortelle.