L*ARGENTERIE DES ÉGLISES ET LES CLOCHES
Les regrets dont les fidèles étaient à coup sûr pénétrés auraient pu être modérés par cette considération que les trésors des églises étaient neufs et que la vieille argenterie, celle des vieux souvenirs, avait été enlevée quarante-quatre ans plus tôt, pour le service du roi, en des circonstances bien douloureuses aussi. En 1759, en une année d'effroyable niisère pour le peuple qui mourait de faim, le roi par des lettres patentes du 8 février, « autorisa » les fabriques, corps et communautés à porter leur argenterie aux hôtels des monnaies. Beneyton rapporte ainsi ce que valut cette autorisation aux églises de Saint-Etienne.
1759. Par ordre du roy, MM. les fabriciens de l'église de Saint-Elienne et les autres communautés et les bourgeois de cette ville ont remis la vieille argenterie pour faire une fabrication d'espèces. Sa Majesté en paye présentement le quart du montant et intérêts du reste.
Les fidèles auraient pu se rappeler aussi que, pour certaines âmes pieuses, la richesse du sanctuaire pouvait être à certaines heures le salut des malheureux. Dans la biographie manuscrite de Pierre Molin (1) un prêtre stéphanois qu'on peut considérer comme le fondateur des Petites écoles de filles et qui laissa réputation de sainteté, je relève ce trait qui se rapporte à la misère du terrible hiver de 1709.
Il dit l'hiver dernier : « Si Dieu ne nous donne pas une bonne saison, il faudra vendre les vases sacrés ». Il avoit plusieurs fois tenu le même langage et certainement il l'auroit fait car on n'ignoroit pas que plusieurs saints l'ont pratiqué, que c'est l'esprit de l'Eglise, que la miséricorde a droit de prendre les vases sacrés, de rompre et de vendre les calices, de dépouiller nos temples et les autels pour conserver les temples animés du Saint-Esprit et les membres vivants de Jésus-Christ, dans un cas de nécessité.
Les cloches furent expédiées avant le dépouillement des églises, le 22 brumaire (12 nov.). Une délibération de la Commune, du 19, apprend qu'il fut conservée « la moyenne cloche » de la Grand et ce la grosse » de Notre-Dame. Une lettre de la Commune au District fait connaître que vingt-quatre cloches furent descendues des clochers de Saint-Etienne et une pièce des Archives de la Loire (L. Q. 208) donne le poids du métal, en livres de Lyon :
De la Grand 12.812 liv.
De Notre-Dame (9 cloches) 7.045 —
.4 Reporter 19.857 liv.
(1) Bibliothèque de Saint-Etienne. Manuscrit N® 535 de mon Catalogue,
t/ ARGENTERIE DES ÉGLISES ET LES CLOCHES 191
Refmt 19.857 liv.
De la Charité f de Sainle-Ursulc, de Sainte-Catherine, des
Capucins, de Polignais, de Sainte-Barbe 7 .572 —
De l'Hôpital, de Sainte-Marie, de la Sainte-chapelle, de Saint-
Roch, de la Ricamarie, de Valbenoite 3.835 —
Total . 31 .264 liv.
Soit plus de 13.000 kilogr. de métal de cloche.
Ces cloches furent emmenées au port de Saint-Just-sur-Loire moyennant 5 sols de transport par quintal et par lieue(3i3 quintaux à la livre de Saint-Etienne x 3 lieues x5 sols=234 liv. 9 sols). Elles furent emmenées avec celles de Marihes, de Saint-Genès-Malifau, de Firminy, du Chambon, de Roche-la-molière, de Saini-Genès- TErpt, de Villars, de la Fouillouse, de la Tour, de Saint-Priest et de Doizieu (1). Une lettre du District au Département, en date du 15 nivôse (i janvier 93) dit qu*il ne reste plus à attendre que les envois de cloches de huit paroisses.
On les brisait, ces cloches. Le 23 germinal (12 avril), en même temps qu'on payaità Moulin, menuisier, 1.676 liv. pour le transport on lui payait, à 4 liv. Tune, a 80 journées employées à les briser pour en facijiter le transport et l'embarquement ». Tout ne fut peut-être pas expédié, ou il en fut amené après l'expédition, puisqu'on voit au registre de la Commune le 11 brumaire an VII (!'' novembre 98) qu'il restait à Saint-Etienne, à ce moment, six cloches pesant 1.200 liv.
A partir de cette fin de brumaire jusqu'au Consulat, on n'entendit plus ni les glas des funérailles, ni les carillons des noces, des baptêmes, des grandes messes et des vêpres.
Dans bien des communes, la résistance par inertie fit gagner du temps et quelquefois, réussit à conserver. Le 26 brumaire (16 nov.) le Département se crut obligé, pour exciter le zèle, de rédiger une curieuse adresse. . • Impossible de citer tout, même â moitié :
Citoyens, frères el amis,
Les siècles de la superstilion sont passés. Les François en commencent un nouveau où le règne de la Raison, de la Justice va prendre leur place. Hàtonsnous donc, chers concitoyens, d'en faire disparoitre jusqu'aux moindres vestiges.
(1) Par arrêté de Hubert, commissaire du Ministre de la Guerre à Saint- Etienne, en date du 17 brumaire (7 nov.), un citoyen Peyron, de Saint-Etienne, est fondé de pouvoirs pour faire descendre les cloches dans les clochers du district et les faire mener à Saint-Rambert. Les pouvoirs do Peyron furent prolongés par un arrêté du District du 12 nivôse (i*'' janvier).
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Les cloches tiennent encore à cette religion intolérante et persécutrice qui ne fut jamais celle du Sans-culotte Jésus ni de ses fidèles disciples. Les cloches n'éloient point en usage dans les premiers siècles du christianisme qui furent les plus beaux siècles du monde ; on se servoit alors pour assembler les fidèles dans les temples de tables de fer ou de bois que nous appelons aujourd'hui la bruyante crécelle dont les ministres du culte catholique font encore usage pendant deux jours de l'année (1).
Pénétrée de la vérité de ces faits, l'Assemblée législative qui étoit entravée dans sa marche par le vélo donné à un roi ennemi de son peuple, s'est contentée de chai-ger, par la loi du 22 avril 1792 relative à la fabrication des monnoyes, les Départements et les Districts d'employer tous leurs soins pour faire effectuer sans délai le transport des cloches et autres matières de cuivre provenant des biens nationaux, soit aux hôtels des monnoyes, soit aux ateliers... Il a fallu, pour couper la racine de la superstition, que la Convention nationale, qui a secoué le joug du tyran, ait ordonné le 2ii juillet 1793 qu'il ne seroit laissé qu'une seule cloche dans chaque paroisse...
N'allez pas conclure de là, chers concitoyens, que la Convention nationale veuille détruire le libre exercice des cultes ; elle les conserve tous, au contraire, et spécialement le culte catholique puisqu'elle a décrété, le 27 juin dernier, que le traitement des ecclésiastiques fait partie de la dette publique. Si donc la Convention a décrété postérieurement que l'on descende les cloches pour les fondre en canons, ce n'est que l'urgence des circonstances et non le désir de détruire le culte extérieur. . .
Si l'on fait actuellement attention au bruit ennuyeux et étourdissant des cloches, on sera convaincu de l'abus de leur existence. En effet, si l'on se conlentoit de nous étourdir à l'occasion des offices publics, il n'y auroit qu'un demimii\ ; mais il suffit quelquefois d'un baptême ou d'un enterrement, pour que tout un village soit pendu aux cloches et, ensuite, au cabaret toute une journée.
Cette adresse qui sert de préambule à un arrêté fut rapportée le 6 frimaire (26 nov.). On en perçoit facilement le motif. Elle porte la même date que VJiistruclion de la Commission temporaire, et elle est inspirée par un esprit tout différent. Le Département en est encore au libre exercice des cultes, au traitement garanti des ecclésiastiques, il n'entend pas détruire le « culte extérieur ». La Commission temporaire entendait que, comme à Paris, « sur les ruines d'une église gothique », on élevât « un temple à la Raison ».
Dans la plupart des communes tout fut enlevé ; de petites églises, dans des villages très catholiques, loin des centres révolutionnaires, furent dépouillées.
Pour la Fouillouse, Javogues donna Taccusé de réception suivant :
La munîcipaUté de la Fouillouse a fait don à la Convention nationale d'un
(l) Prenons du saint jeudi la bruyante crécelle. (Boileau. Le Lulnn IV).