LE TRAVAIL — LA SOIE
Autant dire qu'en ce moment, il n'était plusquestion des travaux de la soie. Tous les ouvriers de ces professions, sans espérance de reprendre leurs métiers, quittaient leur industrie de luxe si fort méprisée par l'austérité des sans-culottes et se faisaient armuriers.
(1) Archives de la Loire.
Par ordre des représentants, il était attribué à ces passementiers, apprentis de l'un des métiers des armes une indemnité quotidienne de vingt sols pendant la durée de l'apprentissage. Le 30 octobre, un registre fut ouvert et c'est Fauriel qui fit les premières inscriptions.
Pour les dépenses de cet ordre, le District avait donné, le 27 octobre, 6.000 liv., une goutte d'eau.
Le 17 brumaire (7 nov.), la Commune prend des mesures pour l'exécution d'un arrêté des représentants qui attribue 50.000 liv. « au secours des infortunés qui ont souffert des incursions des rebelles et qui, auparavant, occupés aux travaux de luxe, c'est-à-dire travaillant sur la soie, sont sans ouvrage et qui, en conséquence, voudront se livrer au travail des armes ».
Quand, le 2 frimaire (22 nov.), la Commune réclame le demi-million promis par la Convention nationale, elle dit qu'elle a besoin de 50.000 liv. pour les ouvriers « ci-devant employés aux objets de luxe ». Le demi-million venu, on y prit, en effet, l'indemnité des passementiers armuriers (3 ventôse-21 février) qui avait été avancée.
Mais si le travail offert aux passementiers de la ville et des environs était l'atténuation de la misère du chômage, que devenaient les passementiers si nombreux des campagnes? Que devenaient surtout les femmes qui avaient perdu leur gagne-pain ?
le travail — les armes — mission de girard
(de l'aude)
Avant de dire les efforts pour l'armement de la Nation, il convient d'écrire ici l'épilogue de l'histoire de l'ancienne Entreprise des armes pour le roi dont le contrat avait été renouvelé en 1788.
La société de l'Entreprise s'était effondrée dans les désastres de la guerre civile. L'arrestation de Charles Carrier, le 27 octobre, arrêta l'action sociale; son exécution (26 ventôse-16 mars) entraîna la liquidation de la société Carrier la Thuilerie^ Dubouchet père et filSy liquidation à laquelle l'Etat était intéressé pour la confiscation des biens du condamné à mort.
Plus tard, le 13 nivôse an III (2 janvier 95), la société sollicita la liquidation sur l'inventaire de fin 92; elle offrait pour la part de
210 LE TRAVAIL — LÉS ARMÉS — MiSSiON DE GIRARD
Carrier — compte de fonds et compte courant — la somme de 203.679 liv. Un arrêté du District, considérant la possibilité d'un inventaire postérieur, appela devant le Tribunal de commerce le règlement de cette liquidation dont le District acceptait cependant
— par provision — le quart de la somme proposée.
Pour raconter convenablement les travaux de nos ateliers pendant cet héroïque an II, il faudrait les archives de la Manufacture brûlées par les Autrichiens en i815 et qui auraient pu si facilement être sauvées. Les Archives du Ministère de la Guerre fournissent peu. Ce qu'en disent les archives locales suffit à cette place.
Le plus extraordinaire c'est que Saint-Etienne ait conservé le privilège de la fabrication de l'arme de guerre alors que, de toutes parts, on essaya de créer des manufactures d'armes.
La plus importante de ces créations était prévue à Paris au moment même où la municipalité Praire-Royet s'engageait dans la révolte. Le 12 juillet, le jour de l'entrée des Lyonnais à Saint- Etienne, par décret, la Convention mettait à la disposition du Ministre de la Guerre le vaste hôtel de Bretonvilliers et une somme de 100.000 liv. pour aménagement d'une manufacture d'armes à feu. Un décret du 23 août — Saint-Etienne aux mains des Lyonnais
— agrandit singulièrement le projet :
Le Comité de Salut public est chargé de prendre toutes les mesures nécessaires pour établir sans délai une manufacture extraordinaire d'armes en tous genres qui réponde à l'élan et à l'énergie du Peuple françois et il est aulorisé, en conséquence, à former tous les établissements, manufactures, ateliers et fabriques qui seront jugés nécessaires à l'exécution de ces travaux ainsi qu'à requérir pour cet objet, dans toute l'élendue de la République, les artistes et les ouvriers qui peuvent concourir à leur succès; et il sera mis, à cet effel, une somme de 30 millions à la disposition du Ministre de la Guerre à prendre sur les 498 millions de livres en assignats qui sont renfermés dans la caisse à trois clefs. L'établissement central de cette fabrication extraordinaire sera fait à Paris.
Trente millions, les ressources scientifiques et industrielles de Paris, le droit de réquisition sur tous les ouvriers utiles de tous les ateliers de France, voilà ce que la Convention donnait pour créer à Paris, une manufacture d'armes qui semblait devoir faire oublier très vite les ateliers stéphanois, entre les mains des « rebelles ». On peut voir dans les actes du Comité de Salut public les nombreuses mesures en faveur du nouvel éiablissement. Le 29 septembre, c'est la réquisition de tous les ouvriers de Paris en état
LE thAVAlL — Les armes — MISSION DE GIRARD 211
de travailler sur les armes : chacun des ouvriers lié par un marché; c'est le Ministre de la Guerre, le Département et la Commune qui devront faire exécuter l'arrêté « sans lequel il seroit impossible d'assurer la fabrication considérable d'armes qui doit être fabriquée à Paris ».
Le résultat de cette réquisition montra bien vite le côté faible de l'entreprise. Les marchés passés avec les ouvriers, indiquant la nature et la quantité du travail, révélèrent que les canonniers manquaient. Le 31 octobre, le Comité fait savoir que la nouvelle manufacture avait besoin de 250 canonniers a poursouderl.OOOcanonsque doit produire la fabrication extraordinaire de Paris » et qu'elle n'en avait que 22. Et il arrête qu'il sera donné à ces canonniers des apprentis ayant au moins trois années de forge et que, pour chaque apprenti, le maître recevra 100 liv. de gratification. Mille canons par jour ! quatre fois la production de Saint-Etienne.
Les efforts pour aboutir furent énormes. Le 22 brumaire (12 nov.), l'organisation administrative est fixée; mais, depuis, en brumaire, en frimaire, les ateliers de Paris sont constamment à l'ordre du jour du grand Comité : réquisition de matières premières, construction de chantiers, discipline des ateliers, règlements, tarifs, etc. L'argent n'est pas épargné : les ouvriers gagnent de 3 à 5 liv. (21 frimaire-11 décembre). Un citoyen Charpentier ayant inventé une machine « à forer et émoudre » les canons, le Comité met 24.000 livres à sa disposition pour qu'en vingt jours il ait réussi une installation (17 frimaire-7 déc). Comme on donnait 100 liv. aux canonniers, on en donne 50, pour chaque apprenti, aux ouvriers des autres parties de l'arme. Les ateliers de forage et d'aiguisage, moulés sur des bateaux vers l'île Saint-Louis, étant menacés de chômage par les gelées on prévoit l'installation de machines à bras (17-24 frimai re-7-14 déc.) On essaie d'affecter à ce travail « la machine à feu de l'île Louviers y> (23 frim.-13 déc), etc., etc. L'activité est dévorante. La discipline est militaire; les coalitions d'ouvriers sévèrement poursuivies ; le règlement donne à chaque ouvrier le moyen de faire parvenir sa plainte; mais toute réclamation formulée en groupe, en « attroupement » est interdite et les instigateurs « arrêtés et punis ».
Toutes les autres manufactures devaient contribuer au succès de la grande entreprise. On verra comment le représentant Girard eut mandat d'envoyer, de Saint-Etienne, toutes les pièces qui ne pourraient être immédiatement utilisées sur place. De Charleville, en frimaire, on fait venir des pièces d'armes et notammentl.660canons. On eut aussi la pensée d'appeler à Paris le personnel compétent.
'il2 LE TRAVAIL — LÈS ARMES — MISSION DE GlRARD
Le 21 pluviôse (9 fév. 94), Girard prie le Ck)mité de ne pas enlever le contrôleur Chauvin aux ateliers de Saint-Etienne où il dit sa présence indispensable (1).
Toutes ces difficultés n'eiTrayent pas le tout puissant Comité. Le 24 frimaire (14 déc), il réclame des plans pour l'organisation de nouveaux ateliers qui, à la fabrication journalière de 1.000 fusils, devront ajouter celle des a carabines » dont Turgence parait extrême.
Les destinées de celte entreprise sont peu connues. Il est sûr qu'elle réussit mal et qu'elle ne survécut que de bien peu à la chute du gouvernement révolutionnaire décapité le 9 thermidor. On en trouve la preuve dans les nombreuses circulaires de VAdniû nislration centrale de la fabrication extraordinaire des fusils et sabres qui, toutes, expriment avec emphase le désir de multiplier les manufactures d'armes en province et d'en centraliser le travail à Paris ; toutes reconnaissant la nécessité de commencer par le commencement et, par exemple, de recruter des ouvriers capables de faire l'outillage de l'armurier.
La cause de l'échec est évidente : c'est l'impossibilité de constituer assez vite le personnel des forgeurs de canons. Ce sont ses canonniers qui ont conservé à la Fabrique stéphanoise le privilège de l'arme de guerre. Toute la science industrielle de la fin du xvin'aété impuissante à improviser à Paris le travail des petites boutiques de Saint-Etienne et de la vallée de Rochetaillée.
L'arrêté suivant du 9 pluviôse (28 janvier) le prouve du reste :
Le Comilé de Salut public,
Considérant qu'il est nécessaire de connoîlre les procédés dont on fait usajje à la Commune d'armes pour fabriquer des canons de fusil dont le procédé est difl'érent de celui que l'on emploie à Paris et à Libreville (2), Arrête :
!•> Qu'il sera fabriqué à Commune d'armes des détails de la fabrication des canons de fusil ;
2« Que ce détail présentera les fers préparés pour fabriquer des canons ; le premier travail de ces fers préparés ; le second travail ; le troisième et, cela, pour tous les degrés de fabrication depuis le commencement du travail jusqu'au dernier ;
3» Que le représentant du peuple Girard donnera les ordres nécessaires pour faire exécuter celte fabrication et envoyer à Paris, au Comilé de Salut public, tous les états de cette fabrication dans le plus court délai possible ;
4» Que les dépenses... (etc.).
(1) Le 20 nivôse (9 janvier), le Comité de Salut public est informé qu'un citoyen Guéroult doit faire venir à Paris des ouvriers de Liège. Le 25 nivôse (14 janv.) le Comité apprend que d'Autun on enverra aussi trente ouvriers.
(2) CharleviUe.
LE TRAVAIL — LES ARMES — MrSSION DE GIRARD 213
On ne saurait se méprendre. Ce n*est pas un souci d'instruction industrielle qui fait agir le Comité, mais bien le désir de surprendre des procédés qu'on se propose d'appliquer et sans lesquels on ne peut fabriquer aussi vile et aussi bien. Il faut d'ailleurs que la question soit jugée importante pour que le grand Comité qui gouverne la France intervienne et ordonne qu'on lui adresse^ à luiy des spécimens de fabrication.
Je ne veux pas faire ici l'histoire des manufactures concurrentes de Charleville et de Tulle où la fabrication était poussée à outrance (1), mais, de toutes parts^ en France, on essaya de faire des armes. On en fit réellement à Autun et à Movlins. Je ne sais rien de ces deux manufactures. Le i5 messidor (3 juillet), de Moulins, on réclame, au District de Saint-Etienne, quatre plalineurs stéphanois qui, embauchés et installés, étaient revenus dans leur pays ; une pièce de cette réclamation porte la signature de l'entrepreneur Hérissé et sur le timbre ; Manufacture nationale d'armes, — Moulins. Hérissé succédait à un citoyen Brillanton (2).
Je ne suis pas assuré de signaler toutes les tentatives d'installation d'ateliers pour les armes. J'en dirai quelques-unes :
Montauban. Une création fut ordonnée par décret du 24 juillet 93 (SaintrEtienne aux mains des Lyonnais). Dans les prévisions, on devait obtenir 30 à 40.000 fusils par an, plus que la production normale à Saint-Etiehne dans les premiers jours de la Révolution. Je ne vois pas la suite du projet.
Périgueux. Roux de Fazillac, député de la Dordogne, en mission dans son pays, donne au Comité de Salut public, le 29 frimaire (19déc.) des renseignements sur ces ateliers : on est sur le point d'obtenir un fusil fini ; le citoyen Rrugière qui dirige « va s*ocuper uniquement de faire des platines », etc. Roux de Fazillac réclame des ouvriers au Comité et il fait remarquer que le pays a des mines de fer, des forges, des bois et que des ateliers d'armurerie
(1) L« 17 nivôse (6 janvier) le Comité de Salut public écrivait à Roux de Faziliac en mission à Tulle et à Périgueux :
tt Consacre tous tes moments à cette manufacture ; abandonne pour elle toutes « les autres occupations. Des armes ! des armes ! voilà la mesure du Salut • public, essenlielle; voilà celle qui exige les soins les plus assidus des repré- « sentants du peuple. Kcris souvent et que chaque lettre nous annonce des « succès -. (Arch. nationales. — AFii411).
(•2) Comité de Salut public, 41 pluviôse (,'îO janvier). — Voir un décret du 10 septembre 93 sur Tadminisl ration de la manufacture de Moulins.
seraient bien placés là. Il demande raiitorisation défaire des fouilles, sur les indications « d'un homme de Tart » pour la recherche du charbon.
Bergerac. Le 24 brumaire (14 nov.), la Convention décrète rétablissement d'une manufacture d'armes à Bergerac et charge Lakanal de Texécution du décret. La lettre suivante que l'illustre représentant adressait à la Convention, douze jours après, montre sa célérité et aussi ses illusions :
6 frimaire '•JUi novembre).
Un décret du 24 brumaire m'ordonne de suivre à Bergerac rétablissement d'une manufac'turo d'armes ; un autre, du 27 du même mois, m'enjoint d'aller à l'armée de l'Ouest m'occuper de son organisation.
.l'espérois, en peu de mois, donner à la Hépubiicpie une ressource considérable en armes. Déjà le local, les usines nécessaires étoient aciietêes ; le premier mouvement étoit donné aux travaux et je me promeltois de créer facilement cette manufacture sans qu'il en coûtât un sou au Trésor national, ni un murmure îi la Justice.
Mes moyens puisés pre.s(jue en entier dans la bourse resserrée des égoïstes, justifioient mes espérances, quand tout à coup ma destination cbangée a paralysé ma marche...
Lakanal fut maintenu à Bergerac (12 frimaire-2 déc); mais la manufacture de sa création n'en eut pas un avenir bien plus glorieux.
Grenoble. En brumaire, la commune de Saint-Etienne fit incarcérer deux délégués chargés d'eiTibaucher des ouvriers stéphanois. Cette arrestation motiva une plainte- au Comité de Salut public qui demanda des explications à Javogues. Celui-ci répondit :
18 frimaire (8 déc).
J'avois autorisé les citoyens Movion et Duroux, qui m'avoient demandé six chefs d'atelier, pour l'établissement d'une manufacture d'armes à Grenoble, à les choisir dans Arnit^s-Coumunie. .l'apprends que ces commissaires trahissent la confiance que je leiu* avois donnée, débauchent soixante ouvriers, qui, déjà, avoient quitté leurs foyeis, en leur j)rometlant un h)uis par jour, .le crus voir dans celte manonivre une désorganisation qui auroit pu devenir très préjudiciable à la chose publique, surtout dans ini moment où l'on a le plus besoin d'activité. J'ai cru devoir m'assurer de ces deux commissaires. D'après le rapport exact, vous ferez ce (pie vous ju^'erez convenable.
Je ne vois pas la suite. Les deux délégués avaient été relâchés.
On fabriquait des sabres à Grenoble.,
Angoulème. Cet essai de manufacture ne m'est connu que par Tarreslation, à Saint-Etienne, de délégués iiiii, avec ceux de Grenoble et en même temps qu^eiix, essayaient d'embaucher des ouvriers. Comme les délégués dauphinois, ils avaient élé vite relâchés; mais le recrutement ne fut pas permis.
Clermant'Ferrand. Cette manufacture m'est connue par une monographie très précise publiée par M. Fr. Mège (1). Deux armuriers associés de Glermont, Meynadier et Desmonteils, fin juin 93, sollicitèrent du département Tautorisation d'installer, dans Tex-couvent des Jacobins de Glermont, une manufacture d'armes à feu portatives. On leur céda les bâtiments des Prémontrés à Saint- André près Glermont. La levée en masse des mois d'août et de septembre suspendit tout: mais bientôt il y eut quelques résultats : on obtint quelques fusils. Les entrepreneurs avaient embauché des forgerons dans les Vosges, des horlogers à Paris (pour la platine), et des armuriers en Autriche et à Liège. Au passage, on avait arrêté les Autrichiens pour les diriger sur Paris (quatorze ouvriers), mais les Liégeois (au nombre de vingt-huit) étaient arrivés avec leurs familles. Le 11 thermidor (29 juillet 94), les entrepreneurs demandaient à Saint-Etienne des monteurs qu'on leur refusa (2). Tout sombra pendant l'an III (95).
Une fonderie de canons fut aussi installée à Glermont par un jeune industriel, Philippe Boyer. Elle donna des canons en métal de cloches.
Tliiers. Meynadier et Desmonteils établirent dans cette ville de couteliers la fabrication des platines et des bayonnettes. Mais là, toute l'activité était tournée vers les lames de sabres de cavalerie dont on fondait les poignées à Lyon (avant la révolte) et à Paris. 600 ouvriers étaient occupés à ce travail si semblable à celui de l'industrie locale. Thiei*s était un important atelier de la Guerre.
Avignon. Vn sieur Glaude Verne, de Valence, fut arrêté à Saint- Etienne le 29 fructidor (15 sept.) ; l'écrou dit: w Gonvaincu d'avoir apporté des entraves à la manufacture » ; à la Gommune on dit : pour avoir embauché, ou plutôt essayé d'embaucher des ouvriers armuriers pour Avignon.
Arles, On tenta la fabrication des bayonnettes.
Marseille, Il n'est pas jusqu'à Marseille où on ne se soit occupé à faire des armes. Les 27 frimaire (17 déc.) et le 1" nivôse (21 déc), on demande des tailleurs de limes.
Montpellier. On tenta la fabrication des bayonnettes.
Le Puy, Plus près de Saint-Etienne, le représentant Reynaud,de la Ilaute-Loire, en mission dans son département, avait installé au
(1) Chrun'ujues et n'cUs de la Hêvolution dans la ci-devant hasse Auvergne dêparte^nent du Puy-de-Dônie. — Les fabritfues d'armes {HO J-iHHi). Clermoiit, 1868. I11-8», 39 pp.
(•2) Comnuiue de Sainl-Elieniu'.
Puy un atelier pour la réparation des armes. Il en prévenait le Comité de Salut public, le 23 septembre 93.
Roanne. Et enfin, dans la Loire même, on poursuivait toujours, à Roanne, le projet d'une fabrique d'armes à feu et de limes, pour laquelle on se proposait d'utiliser la petite rivière Renaison, de Roanne à Riorges. Carrier (la Tbuiierie), l'auteur responsable du projet, était incarcéré, pour complicité dans la révolte lyonnaise, depuis près de deux mois (du 25 octobre), quand le Département écrivait au District de Roanne :
Fenrs, ce 28 frimaire (18 dôc).
Ciloyens, nous nous empressons de vous faire passer copie de la letire de Tadministralion de-* domaines nationaux sur l'êtalilissement d'une manufaclure d'armes à feu et une rabricjue de limes dans votre commune. Nous vous invitons d'en faire incessanmienl passer extrait aux municipalités y dénommées. Nous avons écrit au citoyen Carrier associé de cette entreprise qui bientôt .se rendra dans le sein de notre administration pour, avec elle, se concerter et prendre des mesures propres et efficaces à la célérité de ce nouvel établissement.
Salut et fraternité. Ghana vice-président (1).
La qualification « associé de celte entreprise d donnée à Carrier (la Tbuiierie) autorise à croiie qu'il s'agit bien là de l'installation poursuivie par le contrôleur Blanc qui voulait y fabriquer, par des macbines-outils, des platines dont les organes devaient être interchangeables. Carrier exécuté à Lyon le 26 ventôse (16 mars), l'atTaire fut, cependant, continuée. V Annuaire de la Loire de 1809 dit à ce sujet:
Parmi les ressources que présentait la France pour la fabrication des armes tie guerre, on comptait, il y a deux ans, l'établissement de Hoamie dirigé par le sieur Ulanc...
Il obtint que l'établissement delà Manufacture de platines à pièces uniformes serait placé à Roanne dans le ci -devant monîistère des Ursulines, local vaste et commode qu'on lui céda à des conditions avantageuses. Mais, soit les frais considérables de transport de ses outils et macbines, soit les changements (fu'il a fallu opérer pour approprier le local à sa nouvelle destination, soit l'inexactitude des paiements, cet établissement a toujours langui jusqu'à la mort du sieur Blanc, dont les successeurs n'ont pu le soutenir.
Rien de sérieux dans toutes ces tentatives et ces installations industrielles à coupsde décrets et d'arrêtés. Elles nous sont connues par quelques réquisitions de charbon, de limes et de marteaux conservées dans nos archives locales. En frimaire, aucune d'elles n'était en mesure de fournir quoi que ce soit : le Comité de Salut
(I) Archives de la Loire. L. 79.
public ne réclame d*états de production qu'à Saint-Etienne, Charleville, Tulle, Moulins et Autun.
Mais le travail stéphanois menacé par tant de concurrences éventuelles, on est surpris de l'inaction des députés de Saint- Etienne : Marcellin Beraud se faisait oublier et Noël Pointe faisait le diable à quatre dans la Nièvre contre les « fanatiques ». Il est cependant sûr qu'avec la moitié des efforts donnés à Paris, on eût obtenu ici d'extraordinaires résultats et créé un incomparable centre de fabrication, en plein pays houiller, loin des atteintes de l'ennemi. Mais, il faut bien le dire : les ouvriers seuls ambitionnaient ce développement du travail. Les fabricants d'armes ne pouvaient voir avec joie Textension de l'industrie d'Etat qui, absolument, supprimait leur action et leurs bénéfices.
L'insurrection de Lyon — c'est ceriain — a éloigné de notre Fabrique les projets officiels d'armement national : à ce point de vue seul, elle a été pour les intérêts stéphanois la plus désastreuse calamité. Bien qu'elle ne put tomber sous le coup d'un décret du i'^^ brumaire ('22 octobre) interdisant tout établissement public dans les villes révoltées, la Manufacture de Saint-Etienne, pour être restée au service de la révolte pendant deux mois, resta suspecte. Si sa très importante production lui* rendit le premier i-ang, elle perdit cependant à la politique lyonnaise de Praire- Ruyet et des bourgeois ses amis, l'immense développement que n'eut pas manqué de lui mériter une solide adhésion du pays à la toute-puissance de la Convention.
Je vais maintenant donner mes notes sur la fabrication des armes de guerre à Saint-Etienne pendant la plus grande partie de l'an H. Je les rapporterai à cinq sujets.
A) les Commissaires du Gouvernement ;
B) la Direction ;
C) la main-d'œuvre et les ouvriers ;
D) la production ;
E) la police de la imbrication et les réquisitions des matières premières.
A) Les Commissaires du Gouvernement.
Après le départ des Lyonnais, le Gouvernement n'envoya pas, comme on eût pu l'attendre, un représentant pour succéder à Noël Pointe ou plutôt à Lesterpt-Beauvais puisque Pointe n'avait pu entreprendre le sujet de sa mission. Bouillet avait, sans doute.
gagné la conflance du ministre de la Guerre, à ce point qu'on le crut capable de tout diriger.
On le voit, en effet, s'occuper de tout, présider la Commune et diriger la fabrication pendant un mois et demi (du 29 août au milieu d'octobre). Son arrestation, le 46 octobre, certainement, le surprit. Le Gouvernement avait, cependant, je l'ai dit plus haut, délégué à Saint-Etienne — dès les premiers jours de septembre — un commissaire nommé Hubert sur la mission duquel je n'ai aucun renseignement; puis un autre commissaire, Jean Bourgeois, dont les pouvoirs, datés du 16, étaient sans influence sur la fabrication (1).
En octobre, le Gouvernement, prévenu, sans doute, de la nécessité d'incarcérer Douillet, décida une grande mesure. Le 17, le lendemain de l'arrestation, le Comité de Salut public prit l'arrêté suivant :
Considérant que la Manufacture de Saint-Etienne est enfin délivrée de la tyrannie que les fédéralistes éveilloient contre elle;
Que cette Manufacture a élé, en partie, désorganisée pendant la durée des troubles que les contre-révolutionnaires ont fait naître dans le département de Rhône-et-Loire ;
Que, s'il est nécessaire d'armer les défenseurs de la Patrie, il ne Test pas moins de réorganiser cette Manufacture et, s'il est possible, d'en rendre les travaux plus utiles encore qu'ils ne l'étoient auparavant ; Arrête :
1° Que le représentant Romme sera envoyé à Saint-Etienne ;
2® Qu'il prendra toutes les mesures que le salut de la République exigera pour donner à la Manufacture établie dans cette ville toute l'activité dont elle sera susceptible ;
3» Qu'il se réunira aux autorités constituées du déparlement de Rhône-et- Loire et à une députation d'ouvriers travailleurs à la fabrication des armes pour fixer le prix de chaque pièce de travail, en prenant pour base de cette fixai ion la valeur des marchandises et celles des journées évaluées par la loi du 29 septembre 1793 {vieux style), le tout sans avoir égard aux prix déterminés dans les autres Manufactures (2) ;
4« Qu'il emploiera tous les moyens les plus eflîcaces pour mettre à la disposition du ministre de la Guerre tous les fusils qui seront fabriqués dans les manufactures de Saint-Ktienne et pour qu'il ne se fabrique que des fusils uniformes ;
5« Qu'il pressera les travaux de tous les ouvriers sans s'arrêter au défaut d'aucune espèce d'assorliment (3) ;
6o Qu'il enverra à la Manufacture de Paris toutes les pièces, qui dans le moment ne pourroient pas être assorties, et qu'il disposera tout, pour que,
(1) Voir plus haut, tome I", p. 7fM.
(2) La loi du 29 septembre est la loi du Maaimum. Voir ci-après, p. 232.
(3) Sans limiter la fabrication des pièces à celle des fusils achevés. L'article suivant dit que les pièces fabriquéi^s (mi sun-roil devront être expédiées à Paris.
dans la suite, cette mesure qui doit donner la plus grande activité à la fabrication des fusils soit exactement suivie.
On se rappelle que Romme était déjà venu à Saint-Etienne avec Soubrany en septembre 92 et que sa mission avait donné des résultats jugés importants. En lui ordonnant de la reprendre, le Comité pouvait avoir de grandes espérances.
L'arrêté cependant ne fut pas enregistré. Romme ne vint pas et la Manufacture resta à peu près sans commissaire (je compte pour peu Hubert et Bourgeois) jusque vers la fin de frimaire.
Un décret du 16 brumaire (6 novembre) donnait au Gonïité de Salut public le pouvoir de nommer des Commissaires pour surveiller la fabrication des armes.
Tout entier à sa création d'ateliers à Paris, le Comité — Carnot plutùt — trouva le temps de s'Qccuperde Saint-Etienne où il envoya le représentant Girard (de l'Aude), brave homme de bonne volonté, vite réduit à devenir un sous-Javogues. C'est au procès-verbal de la séance du Comité du 20 frimaire (10 décembre) que Carnot lit inscrire son arrêté qui témoigne du soin et du souci des détails avec lesquels, au grand Comité, on préparait les aflFaires.
Le Comité de Salut public considérant:
1« Que le prix du fusil que l'on paie aujourd'hui à Armesville est le même que celui qui exisloit avant la loi du Maximum^ quoique, d'après cette loi, le prix il<îs matières premières et des journées de travail soit diminué et (pie, conséquemment, le prix des fusils auroit dû l'être dans la même proportion ;
2» Que, depuis la délivrance du département de Rhône-et-Loire par les troupes de la République, les représentants du peuple qui se sont succédés dans cette commune et les commissaires qu'ils y ont envoyés s'étant plus occupés des moyens d'avoir promptement des armes que d'organiser cette manufacture, elle est tombée dans un état de langueur qui exige pour ainsi dire une création nouvelle, uno réorganisation complète ; Arrête :
1» Que le représentant du peuple Girard (du département de l'Aude) (1), se transportera à» Armesville, déparlement de Rhône-et-Loire (2) ;
2« Qu'il fera fixer le prix de chaque partie du fusil ;
3® Que, pour parvenir à cette fixation d'une manière équitable, il le fera débattre par une représentation d'ouvriers et d'entrepreneurs stipulant pour eux et par une députation des membres du Conseil d'administration de la Manufacture et des autorités constituées sti[)ulant pour les intérêts de la République ;
(1) (firard Antoine-Marie-Anne, député i\v. l'Aude à la Convention, puis aux Cinq-Ceids, rentré dans la vie privée en 1797 ; — né à Narbonne le 7 décembre 1753, mort dans celte ville le 16 août lt?08.
fi) Carnot ne se souvenait pas de la récente création du département de la Loire.
4<> Que la députai ion des ouvriei*s et des entrepreneurs sera composée de deux canonniers, deux maîtres d'usine, deux garnisseurs» deux platineurs, deux furgeurs et limeurs de garnitures, deux monteurs et ajusteurs et quatre entrepreneurs ;
5» Que la députation stipulant pour les intérêts de la République, sera composée de dix membres de l'administration, cinq membres de la Commune et cinq membres du District ;
tV> Que la discussion pour cettte fixation se fera dans la salle du Directoire du District, en présence du représentant du peuple Girard (de l'Aude).
7» Qu'après avoir fixé les prix de toutes les parties de l'arme, on délibérera sur le prix que les entrepreneurs qui recueilleront ces parties des ouvriers pour livrer les fusils finis, recevront de la République ;
8» Qu'il établira un ordre de réception d'armes, tel que tous les fusils fabriqués à Armesville seront reçus par la République livrés au ministre de la Guerre et payés par lui ; que les fournisseurs n'éprouveront aucun retard dans la réception et dans le payement des armes qu'ils fournissent;
9« Qu'il prendra des mesures pour que tous les ouvrière puissent travailler sans interruption et que, quelle que soit ^'opinion du fournisseur, ils soient assurés de la réception et du payement de leur travail ;
1(>> Que, quel que soit le rapport du travail des ouvriers de chaque espèce, il les pressera tous également ;
•ll« Qu'il prendra des mesures pour envoyer à Paris l'excédant de ce qui pourra se trouver dans quehiues parties et qui ne pourroit pas être employé de suite à monter et à ajuster des fusils ;
12" Qu'il fera déterminer quelle proportion sur le prix accordé aux ouvriers on donnera aux entrepreneurs qui enverront à Paris les parties excédantes;
13» Qu'il fera rassembler sur le champ toutes les parties de fusil existant à Armesville et aux environs qui excéderont ce dont les apprèteurs-monteurs ont besoin dans le moment actuel pour compléter les fusils qu'ils peuvent monter et qu'il enverra cet excédant à Paris en prévenant la direction centnile, quai Voltaire, n« 4, de l'envoi et du prix de ces pièces ;
li« Que le repréîjentaiit du peuple Girard du département de l'Aude rendra compte, tous les cinq jour^', au Comité de Salut public^ du résultat de ses opérations. Carnot.
On voit dans oet arrêté, intéressant à plus d'un titre, que, dans l'esprit de Carnot, rien n'était prévu pour l'extension des ateliers stéphanois. Au contraire, la réquisition des pièces en surabondance est faite au profit des ateliers de Paris qui doivent devenir le grand centre de fabrication, celui qui, avec l'argent du Trésor, devait éteindre toute entreprise d'arquebuserie de guerre en province.
Girard avait eu et il eut par la suite un rôle fort effacé à la Convention. A la Manufacture, il devait être dominé par ce violent Javogues. Méridional sans défiance (1) il eut vite des sympathies dans le peuple des ateliers.
(1) A ce point qu*il avait accepté près de lui, pour secrétaire, un citoyen Périer employé de la mairie de Lyon pendant le sièj;e et très compromis dans la révolte. Javogues le fit arrêter.
Il vint aussitôt à Saint-Etienne.
II y rencontra, arrivant en môme temps que lui, un autre commissaire envoyé celui-là par les représentants en mission à Lyon. Ce commissaire était Dorfeuille. Les pouvoirs de Girard sont du 20 frimaire (10 déc); ceux de Dorfeuille du 22 (1:2 déc). Dorfeuille quittait la présidence de la (( Commission de Justice populaire» de Lyon. Les représentants lui confièrent une mission à Saint- Etienne qui avait un double caractère industriel et politique : en voici le titre enregistré au District le 26 frimaire (16 déc.) :
Les représentants du peuple
Considérant qu'il importe de ne pas perdre de vue un seul instant la fabrication des armes à Ârmes-Commune et de maintenir Tesprit public à la hauteur de la Révolution jusqu'à son entier et parfait complément dans toutes les communes des districts environnants ;
Arrêtent ce qui suit :
1. — Le citoyen Dorfeuille, ci-devant président de la Commission de Justice populaire établie à Commune-Affranchie pour juger les conspirateui-s, se transportera à Armes-Commune pour y surveiller l'exécution des différents arrêtés pris par les représentants du peuple pour activer la fabrication des armes.
2. — Il veillera principalement à ce que les états de fabrication soient envoyés aux représentants du peuple à la tin de chaque décade dans la forme prescrite par leur arrêté du. . . (1).
3. — Il adressera aux représentants du peuple la liste de tous les agents de la République près la Manufacture, prendra les renseignements les plus exacts sur leur civisme et leurs capacités et fera note, en marge des noms de chacun d'eux, pour être pris à leur égard tel parti qu'il appartiendra.
4. — Il vérifiera et surveillera l'emploi des fonds mis à la disposition desdits agents pour l'achat des armes fabriquées et rendra compte aux représentants du peuple du bon ou du mauvais emploi ainsi que des besoins de fonds qui pournùent survenir.
5. — Conformément à notre arrêté de ce jour, il empêchera à tous ouvriers, pouvant travailler aux armes à feu, de fabriquer des piques ou toutes autres armes que des fusils ou pistolets de munition : les conti-evenants seront arrêtés comme des suspects.
6. — Il travaillera à la destruction du fanatisme, donnera le mouvement aux différentes autorités et maintiendra l'esprit public à la hauteur de la Révolution, non seulement à Armes-Commune mais encore dans toutes celles du district et, s'il le juge convenable, dans celles des districts environnants.
7. — Il fera soigneusement examiner par les gens de l'art les moyens les plus efficaces et lés plus prompts de réunir les deux rivières du Furens et de Semène et faire tourner cette réunion au plus grand avantage de la République.
8. — Il rendra compte de ses opérations aux représentants du peuple à la fin de chaque décade. . .
Fait à Conmiune-Afrranchie (22 frimaire).
ALBITTE, — LaPORTE, — FOUCHÉ, — COLLOT d'Herbois.
(1) Je ne connais pas cet arrêté, signalé aussi à l'article 5 : « notre arrêté de ce jour ».
222 LE TftAVAlL — LES ARMÉS — MISSION DE GlhARD
Les textes montrent assez que les missions de Girard et de Dorfeuille ne sont ni contradictoires, ni semblables. L'une est temporaire, limitée à une organisation, à une tarification ; l'autre permanente est une sorte de direction et de contrôle. Mais la force des choses, mieux encore que la situation des personnes, fil de Girard le grand directeur. Bien que Dorfeuille plus tard ait attribué à son action la grande activité de l'hiver de l'an II, il est apparent que cette action fut surtout et presque exclusivement politique.
Les pouvoirs de Dorfeuille lui commandaient de faire étudier le déversement des sources de la Cemène dans le bassin du Furan. C'était la reprise d'un projet ancien. Le Département venait d'en être saisi également puisque, le 23 frimaire (13 déc.) il arrête que l'un de ses membres, Perrochia, d'Izieu, et l'ingénieur en chef des Ponts étudieront sur place cette jonctien « pour mettre un plus grand nombre d'usilïes en activité ». Le 5 nivôse (25 déc). Millet et le président du District Misson procédèrentà un examen des lieux : le 22 nivôse (11 janv.) le Département pressait l'étude définitive du projet dont je dirai plus loin l'exécution (1).
Girard et Dorfeuille n'étaient pas seuls chargés de mission à la Manufacture. Des deux commissaires de septembre, l'un Hubert, dut partir fin frimaire, mais exerçait encore le 15 (5 déc.) (2) ; l'autre, Bourgeois, élevé à la présidence du Tribunal criminel attendait — en faisant de la politique — l'installation de son prétoire.
Un autre « commissaire national », Millet, me semble avoir remplacé Hubert. Le 29 nivôse (18 janvier), avec Girard, il arrête les tarifs. Mais sa mission était purement politique : j'en donnerai le titre ailleurs (3). Ni Dorfeuille, ni Millet ne restèrent à Saint- Etienne : le 11 pluviôse (30 janvier) Albitte les signale tous les deux dans le département de l'Ain (4).
Il est assez difficile de dire comment Girard remplit sa mission. Sa bonne volonté est hors de cause : il fut bienveillant pour la population stéphanoise et désira le développement des ateliers. Je n'en voudrais pour preuve que la lettre qu'il adressa à la Convention, de
(1) Voir livre huitième, chap. 2, § XXIII : Les sources de Cenume dans le Furan.
(2) Une délibération de la Commune dit que les cuivres, plombs, étains, etc., apportés par les citoyens pour le service de la Nation seront payés sur les fonds que Hubert doit faire parvenir au District à cet eiïet.
(3) Voir plus loin, livre septième, chap. 2, § V : Les lieutenants de Jai'ogues.
(4) Lettre au Comité de Salut public.
Le travail — LES ARMES — MISSION DE GlRARU 'J23
Narbonne, le 23 ventôse (13 mars 94) après son départ définitif de Saint-Etienne (1) et dans laquelle il recommande la Manufacture et ses ouvriers affirmant qu'elle pouvait donner 180.000 fusils par an (plus de 500 par jour). Javogues lui créa des embarras et le compromit dans sa politique d'intransigeance. Je dirai plus loin quelle impérieuse domination il fit peser sur lui au point de se permettre des menaces d'arrestation. Le 29 nivôse (18 janvier) il avait accompli l'acte important de sa mission et arrêté les tarifs des pièces d'armes {2); par bonté de cœur, évidemment, il institua le 13 pluviôse (l**" février) un système de primes au.\ ouvriers armuriers qu'il dut rapporter sur un avis du Comité de Salut public du 3 ventôse (21 février) (3).
Girard fut rappelé assez vite : le 11 pluviôse (30 janvier) :
Le Comité de Salut public considérant que le représentant du peuple Girard (de l'Aude), envoyé à Gommune-d'Armes pour fixer le prix des pièces de fusil, a rempli la mission qui lui avoit été confiée,
Décrète que le représentant du peuple (iirard, envoyé à Gommune-d'Armes, reviendra au sein de la Gonvention. G.-A. Prieur.
On croirait qu'il en ait eu quelque regret. A la réception de l'ordre de rappel, il écrit au Comité de Salut public :
17 pluviôse (5 février).
. . . Mais les travaux commencés ici sembleroient nécessiter le séjour d'un mois de plus ou, du moins, l'arrivée d'un successeur qui se mettroit au courant du travail. Je ne crois pas qu'on puisse sans danger abandonner dans ce moment une manufacture qui, je l'espère, sera avant peu l'atelier le plus conséquent de la République (4). . .
Girard ne tenait pas à rentrer à Paris. Dans cette même lettre il demande un congé pour s'en aller à Narbonne.
Repris brusquement par la politique au moment du rappel de Javogues, ce n'est qu'au milieu de ventôse (premiers jours de mars 94) qu'il quitta Saint-Etienne. Je dirai ces choses plus loin (5).
Après le départ de Girard, il y eut comme un interrègne jusqu'au 17 prairial (5 juin 94), à l'arrivée d'un nouveau commissaire national, Claude Boyer.
(i) Archives nationales. — AFii259. Analyse.
(2) District. 29 nivôse.
(3) Voir une lettre de Girard au Gomité de Salut public du 24 ventôse (14 mars).
(4) Archives nationales. — AFii 186.
(5) Voir livre huitième, chap. I", § IV : Girard {de VAude) parti.
224 LK TRAVAIL — LES ARMKS — MISSION DE GlRARD
B) La Direction,
Le fonctionnement de la Manufacture fut, pendant Tan II, fixé dans la forme socialiste de l'industrie d'Etat que les nécessités de la guerre avait inspirée. Nul ne pouvait fabriquer des armes que pour l'Etat et aux conditions fixées par l'Etat.
Loin que cette industrie d'Etat fut semblable aux usines d'Etat que nous connaissons, elle continuait le vieux système de l'Entreprise. C'était l'Entreprise offerte à qui désirait l'exercer pour son compte. Sur des prix de matières premières dont le maximum était arrêté, sur des prix de main-d'œuvre tarifés (l'ouvrier portant la responsabilité de l'épreuve et du contrôle), les fabricants faisaient monter des armes qui leur étaient achetées à des prix limitant et assurant leurs bénéfices, toutes conditions bien remplies. Les fabricants qui avaient continué leur profession étaient donc en réalité autant de petits entrepreneurs de la Manufacture, fournissant matière, main-d'œuvre, frais généraux et faisant établir, sous leur responsabilité, des fusils reçus, après examen, et payés un prix déterminé.
L'administration était ainsi constituée :
1*» Un comité de direction, Commission des armes et ateliers ;
2^ Un corps de contrôle, le Jury des armes, composé d'ouvriers experts désignés par leurs confrères ;
3^ Un secrétariat (1).
Je ne reviens pas sur ce que j'ai dit plus haut de l'organisation de Romme et Soubrany très peu changée (2). J'ajoute simplement quelques détails.
La Commission des armes et ateliers étudiait et préparait les transformations et extensions désirables, sollicitait des pouvoirs publics les mesures utiles, assurait l'activité des ateliers. Ses membres pre-
(1) Un citoyen Diibost en était le chef. — Ce Dubost fut un moment soupçonné. Il fut écroué le 2 nivôse (22 déc.) en même temps (ju'un citoyen Vernay, payeur de la Commission des armes, et un citoyen Chaleyer. Le procès-verbal d'apposition des scellés chez Vernay, de la main de Fauriel, dit que Vernay s'était laissé surprendre avec une caisse en déficit de 191 liv. 12 sols et t) deniers. I»ubost et Chaleyer étaient au moins soupçonnés de complicité. Dubost fut mis en liberté le 8 nivôse (28 déc), Chaleyer le 5 (25 déc.) et Vernay le 6 ventôse (24 fév.).
(2) Voir tome I", pages 370-371. Les appellations étaient différentes : en 1792 on disait Conseil d'cuiministralion et Contrôle.
naient le litre de Directeurs (1). L'un d'eux président, dit particulièrement Directeur^ sous l'impulsion des commissaires nationaux, était le chef de rétablissement parlant au nom de la Commission. On voit,Ie8prairial('27 mai), la Commission réclamer l'exemption du service militaire pour les ouvriers des molières et martinets « attachés à la fabrication des armes, même tous les forgeurs et aiguiseurs de sabres ». Elle fournissait au District — pour le Gouvernement — tous les mois, des états de situation (-2). Elle décidait sur les afTaires des ouvriers considérés ou individuellement, ou en catégories : par exemple, sur la situation de ces ouvriers sans travail à Lyon, envoyés à Saint-Etienne pour aider à la fabrcalion des armes et qui, sans aptitude professionnelle, n'étaient qu'un énorme embarras (3).
Les directeurs, membres de la Commission des armes étaient rétribués : 250 liv. par mois. Des patriotes, comme Johannot et Fauriel, trouvaient dans cetle rétribution toutes leurs ressources domestiques.
Le contrôle, le Jury des armeSy était le régulateur de la bonne fabrication. Peu sévère certainement, peut-être parce qu'il était institué de par le suffrage des ouvriers et surtout parce que les circonstances exigeaient une production plutôt considérable que parfaite. Les contrôleurs, jusqu'en pluviôse, furent payés 10 liv. par jour; à ce moment, le prix fut abaissé à 7 liv. : les canonniers seuls reçurent 8 liv. (4). Plus tard on les paya tous 3 liv. par chaque séance d'expertise. Outre le serment politique exigé des fonctionnaires, ils prêtaient un serment professionnel.
(1) Au ^i frimaire (11 déc): iohsinnoiy directeur ; J. Dubost, J. Merley, Vernay, Ferrandin ; — Cl. FaurieU conimissawe ordonnateur des paiements.
An 8 prairial (27 mai) : Chovet-Peyronnel, directeur ; Desgrands, Allary, .Tean- Bapt. Thomas, Jean-Bapt. Bonnaiid, Bizaillon, une signature illisible; — AUois, secrétaire, — Archives de la Loire.
(2) On les conserve de cinq mois : germinal-lhermidor. (Archives de la Loire).
(3) Après la prise de Lyon, on avait dirigé sur Saint-Etienne une certaine quantité d'ouvriers réputés .susceptibles de travailler aux armes. On les payait 2 livres 10 sols et sur les registres de la Commission des armes et ateliers, on ffouve une certaine quantité de mandats pour 1062, 819, 11.") journées, etc. Le 5 floréal (21 avril), la Commission réclame un délégué du District pour faii*e, avec elle, le triage des ouvriers lyonnais qui, par vieillesse, enfance ou inaptitude, ne peuvent être employés : la Commission avait obtenu des représentants l'autorisation de « renvoyer ».
(4) Je trouve un tableau des contrôleurs en prairial : Canonnier$ : Joseph Berthéas, — Jean Meriey-Bontemps.
C) La main-d'œuvre et les ouvriers.
L'action de cette Commission ne s'étendait pas seulement sur les ateliers de Saint-Etienne : dans les communes des environs l'industrie des armes occupait des quvriers très spécialisés qui fabriquaient et vendaient certaines pièces de l'arme. A Roclietaillée, par exemple, on trouvait des canonniers, à la Tour-en-Jarez des platineurs, etc. (1). Plus nombreux qu'on ne pourrait croire aujourd'hui, ces ouvriers étaient difficilement surveillés, soupçonnés de production clandestine. Certains d'entre eux avaient une réputation d'habileté professionnelle qui faisait honneur à la fabrique stéphanoise (2).
Cette Commission s'occupait aussi, naturellement, des industries auxiliaires et de leur production indispensable : on la voit s'occuper de la fabrication et de l'achat des enclumes (3), soufflets de forge, étaux, limes, etc., etc.
C'est sous son impulsion qu'on vit s'augmenter dans une énorme proportion le nombre des ouvriers des armes. L'avantage si exceptionnel au point de vue du recrutement avait appelé dans les ateliers nombre de jeunes bourgeois et paysans aisés. Pour échapper à la levée des hommes de 18 à 25 ans, ces postulants armuriers passaient des contrats d'apprentissage avec des patrons qui les présentaient — non sans bénéfice — comme utiles à leurs travaux et se destinant à la fabrication. Déjà, en mars 93, un état indique 31 garçons « armuriers » de la commune de Saint-Genès-Malifau « qui sont à Commune d'Armes ». Dans l'hiver de l'an II, d'octobre 93 à mars 94, le nombre des apprentissages devint considérable :
Plalineurs : Laroa, — Jean Montuclas, — Jean Vincent, — Pierre Montuclas, — Seilion, — Claude Boissieux.
Monteurs : MaUiieu Beilrand, — Antoine Blachon, — Marc Monnet.
Arme blanche : Gillier-Roynard, — Marsot, — Guiosson.
Pièces d'assortiment : Duon, — Fré(;on, — Roux.
Au 18 messidor, les indications suivantes :
Pierre Chapelle directeur^ — Auguste Merley, — Antoine Gillier, — Denis Descreux, — Romain Richard, — André Nicolas, — Pierre Reymond, — Jean* Bapt. Girard, — Chenet, — Durand, — Blachon, etc. (Archives de la Loire).
(1) A la Tour-en-Jarez, en ventôse de l'an II (mars 94) : Ouvriers très habiles, 47; — ouvriers moins habiles mais suffisants, 71.
(2) Les Murât de la Tour notamment.
(3) Les enclumes se vendaient 1 liv. 8 sols la livre (0,422 gram.) et, en plus, 6 livres d'étrenne. Une enclume de 123 liv. (51 kil. 906) est payée 178 liv. 4 sols.
les Archives de la Loira conservent des liasses de ces conirats. D'ailleurs, le Comité révolationnaire de Saint-Etienne fit imprimer et distribuer, fin 1793, une adresse à ses concitoyens pour les engager au travail des armes (1). Un arrêté de Girard contresigné de Chovet-Peyronnet, directeur, en date du 7 nivôse (27 déc), réglemente cette réquisition d'ouvriers pour les armes et dit formellement :
Art. 2. Les jeunes gens, sujets ou non à la réquisition déterminée par la loi du 23 août, qui, pour s'y soustraire, voudront se dévouer à la fabrication des armes et servir la République en travaillant assidûment à leur atelier, seront tenus de s'adresser à un armurier en état de les instruire, de contracter un engagement avec lui, par acte dûment enregistré, de travailler à l'armurerie tout le temps que durera la guerre.
8. Les chefs d'atelier qui seroient reconnus avoir toléré ou favorisé l'inaction de leurs ouvriers seront regardés comme suspects, ennemis de la République, et traités comme tels dans toute la rigueur des lois...
La production des ateliers n'augmentait pas en proportion du nombre des bras. Certaines opérations plus difficiles : la forge et le dressage des canons, par exemple, exigeant des aptitudes plus difficiles à acquérir, marquaient la mesure de la production.
Il devait être, d'ailleurs que ces apprentissages devinssent une source d'abus et, cela, malgré les menaces qui, même en ce temps, n'eurent qu'un mince effet. Un arrêté du représentant Reverchon le constate sept mois plus tard pour y remédier (2) :
4 thermidor (22 juillet 94'.
Considérant... que beaucoup de jeunes gens, abusant de l'exception en faveur des citoyens qui s'adonnent à la fabrication des armes, s'en sont fait un prétexte pour ne pas partager l'honorable devoir des défenseurs de la Liberté sur les frontières de la République ;
Considérant que cet abus seroit aussi scandaleux pour le district de Commune d'Armes qu'injurieux à la République ;
Considérant enAn que c'est dans le moment où la République triomphe des tyrans coalisés qu'il importe de songer à maintenir la victoire en permanence..
(1) Liberté, Egalité, Ftxtteimilé. — République française, une, indivisible et démocratique. — Le Comité révolutionnaire de Commune d'Armes à ses concitoyens. A Commune d'Armes, de l'imprimerie de Boyer, 1793. In-4«>, 4 pp.
Cette pièce est signée pour le Comité : Boissieux, président ; — Richard, J. Catelan, secrétaires ; ~ Reverdy, Troullier, Gillier-Renard, Chomel, Sauvage, Chovet, Desgrands.
Je dois communication de ce document à M. Testenoire-Lafayette.
(2) Archives de la Loire. L. 140. Imprimé chez Boyer, In-4o, 4 pp.
'228 LE TRAVAIL — LÈS ARMES — MISSION DE OtRARb
Et, sur ces motifs : mise en route des apprentis de moins de trois mois; examen des aptitudes et du travail des autres et, en cas d'insuffisance, obligation « de voler aux frontières » ; mise au rang des suspects des ouvriers qui « négligeroient le travail, qui s'adonneroient à la débauche », etc.
La condition de tous les ouvriers travaillant pour TEtat était relativement bonne. Les journées étaient longues et toutes les opérations de l'arme, faites sur des tarifs assez rémunérateurs, devaient donner des salaires élevés. Mais, dans les métiers du fer, ni l'épargne, ni la sobriété n'étaient considérées comme des vertus enviables.
La loi du 19 août 1792 sur les retraites des armuriers eût été un inappréciable bienfait si son application eût été générale et constante. Cependant, vers le commencement de l'an III (oct. 94), on en commença la première application. Dès floréal de l'an II (mai 94), on dressait les états des ouvriers ayant droit à la retraite. Pour établir l'ancienneté des services, les pièces comptables faisant défaut, on recourut à l'enquête, à une assemblée d'ouvriers. Les entrepreneurs n'avaient conservé aucun registre d'une gestion antérieure à 1775. Aucune indication certaine au delà de vingt ans. On dressa cependant un tableau des plus vieux ouvriers : ils comptaient de 37 à 57 ans de services à l'armement de l'Etat. On établit en même temps les services de ceux qui n'avaient pas encore droit à la retraite et « Dubouchet, l'un des propriétaires de la Manufacture depuis .vingt années» délivra de gros paquets de certificats.
Illusion qui allait s'efl'acer dans TelTondrement du régime révolutionnaire et qui ne devait prendre corps et se réaliser que plus de cent ans après (i).
D) La productioji.
Le développement des productions de la Fabrique stéphanoise sous l'impulsion révolutionnaire est accusé par ces chiffres relevés sur l'enregistrement des achats au compte de la République :
(1) Décrets de 1897 et 98.
LE TRAVAIL — LES ARMES — MISSION DE GIRARD ii29
Septembre 93 Floréal (avril-mai 94)
(25 jours de travail) (27 jours de IravaiJ)
Fusils 6.a42 (1) 9.727
Pistolets (paires) 631 639
Sabres 970 1.032
Hriquels 451 340
Lames » 4.128
Soit 265 fusils par jour en septembre et 360 en floréal.
C'est progressivement que la production avait atteint ce chiffre élevé de près de 10.000 fusils par mois. Les patriotes ambitionnaient davantage. On a vu plus haut que Girard croyait à la possibilité d'obtenir 180.000 fusils par an, 45.000 par mois. Le 16 ventôse (6 mars), la Commune écrit au Comité de Salut public qu'on pourrait en faire 500 par jour, 13.500 par mois (2). En floréal, on prévoyait les énormes agrandissements qui devaient s'appeler « les Travaux révolutionnaires » et que je raconterai plus loin. Mais l'industrie d'Elat de l'arme de guerre, ne devait pas atteindre le grand développement rêvé pour elle à Saint-Etienne : elle devait succomber assez vite sous les ambitions de l'industrie privée et se perdre dans la terrible épreuve de la France ruinée sous l'inondation des faux assignats royalistes.
Dans les chiffres que je viens de donner ne figure pas. la production des bayonnettes. Jusqu'en août 1793, on constate des paiements pour livraisons de bayonnettes : rien après ; mais sûrement parce que cette partie de l'arme dut motiver une comptabilité spéciale. V Annuaire de 1809 donne sur celte parlie de la fabrication les renseignements qui suivent :
La fabrication des armes blanches pour le compte du Ciouvernement était depuis bien des années concentrée à Klingenthal où l'on faisait des bayonneUes du modèle de 1777 qui, de là, étaient envoyées à Sainl-Ftienne, Maubeuge, Charleville et Tulle, pour être ajustées sur les fusils.
Kn l'an H, on conçut le projet de l'élablir à Saint-Ktienne. On envoya à Klingenthal déjeunes ouvriers pour s'y former à la forge, à la trempe et à l'aiguisage. A leur retour, on monta ce travail qui réussit assez bien. On lit quelques bons sabres de guerre.
(1) Les 6.642 fusils de septembre juslilient la grande réputation qu'eul à ce moment Saint-Klienne : le pays où les armes abondent. On fil courir le bruit que la pmduction antérieure, aussi considérable, avait été conservée et cachée. La Commune écrit à la Direction le 7 pluviôse (26 janvier) pour démentir qu'on ait trouvé, au départ des Lyonnais, 40.000 fusils et 500 pistolets dans les caves des aristocrates stéphanois.
(2) Sur 90 jours ce serait 15.000, le chiffre de Girai*d. Je compte sur 27 jours de travail (trois décades).
La vérité est qu'on a fait des bayonnettes à Saint-Etienne avant Tan II. Je ne conteste pas Tenvoi déjeunes Sléphanois à Klingen- Ihal, mais je n*en ai trouvé trace nulle part.
J'ai dit plus haut qu'on essaya de faire des bayonnettes un peu partout. Le dépôt central dans la région était Viilefranche-sur- Saône : les bayonnettes de Saint-Etienne y étaient contrôlées. Une preuve de Timporlance de la fabrication stéphanoise c'est qu'en pluviôse de Fan III (février 95), on reconnut la nécessité d'établir un contrôle à Saint-Etienne.
E) La police de la fabrication et les réquisitions
de matières premières.
On se donnait beaucoup de peine pour empêcher les expéditions clandestines d'armes et de pièces d'armes. Les fabricants auraient trouvé un gros bénéfice à vendre, à des arquebusiers de province qui les eussent assemblées, des fusils en pièces détachées. Le 3 frimaire (23 novembre 93), le Comité de Salut public, par une lettre signée Garnot et Robert Lindet, prévenait Javogues que beaucoup de pièces étaient expédiées dans les caisses de quincaillerie et Javogues répondait, le 18 frimaire (8 déc), que la Commune et la Commission des armes venaient d'être avisées.
Aussi, Girard (de l'Aude) dès les premiers jours de sa fonction, n*hésita-t-il pas à recourir aux grands moyens : à plusieurs reprises, il ordonna des recensements subits, immédiats, en une nuit, dans tous les ateliers. Cela se fit le 7 nivôse (27 décembre) : perquisition générale chez tous les fabricants, quatre commissions opérant à la fois, tous les magasins et boutiques éclairés et surveillés par la garde nationale. Le lendemain à midi, Girard était en possession de l'état de tous les canons aiguisés et éprouvés sur le marché sléphanois. Le 21 pluviôse (9 février) on recommença la même perquisition générale. Je ne vois pas bien à quoi répondaient ces perquisitions qui, toute la nuit, mettaient la ville en émoi.
La commune était d'ailleurs entourée d'une barrière aussi difficile à franchir que celle de l'ancien octroi disparu. Aucune caisse ne pouvait sortir de la ville que pourvue des plombs du Bureau de vérification (l).
(1) Tu arrélê du 8 tlierinidor an II (26 juillet 94), dit : « Toutes marchandises de fer, clincaille ou autres continueront, comme par le passé, a être visitées et plombées du Uiu'eau de vérilicalion des armes ».
 ce point, que certains marchés parfaitement autorisés ne pouvaient être exécutés. Un citoyen Bouvier, de (irenoble, qui, pour l'Etat, faisait des bellières et des poignées de sabre, se pouvait recevoir une commande de limes faite à Bernard Egalon et pour laquelle il avait payé 700 liv. à compte : Egalon ne pouvait obtenir le laissez-passer. Un autre fabricant de limes, Brazier, ne pouvait pas davantage faire son envoi au même Bouvier dont il avait reçu 34 quintaux d*acier. Ces deux commandes étaient de germinal ; cinq mois après, en fructidor. Bouvier réclamait toujours.
Mais toutes ces précautions étaient encore insuffisantes : à en croire un arrêté du 8 thermidor (26 juillet 94), le commerce des armes et pièces d'armes était encore pratiqué par Tintermédiaire de courtiers se disant commissaires d'armée ou de quelque établissement de fabrication en quête de canons ou de platines.
La fabrication des piques était, depuis quelques mois délaissée. Mais, l'elTet survivant à la cause, les réquisitions de vieux fers des « ci-devant églises et châteaux » étaient continuées. On enlevait, en démolissant, des ouvrages en fer, de valeur artistique parfois, pour accumuler « le riblon » dans les magasins de l'Etat. Des récapitulations témoignent qu'il en vint cinq quintaux de Sorbiers, trois de la Tour, cinq de Saint-Romain, neuf de Saint-Paul-en-Jarez, dix de Saint-Jean-de-bonnes-fonts, etc., soixante et un boulets du château de Saint-Chamond, etc., etc. On put trouver ainsi dans le district à peu près 20.000 kilogs de fer (1).
Les cuivres, les plombs, les étains n'étaient pas moins activement recherchés. Après la fermeture des églises, en frimaire, on dressa des inventaires : chandeliers, croix, vases et ustensiles de toutes formes tout est inventorié au poids du métal. Des dépôts généraux pour le Sud-Est de la France étaient désignés, pour les plombs à Avignon et pour les cuivres à Vienne. Un arrêté de la Commune du 15 frimaire (5 déc.) organise le dépôt de Saint-Etienne; prescrit les inventaires à l'entrée; ordonne aux citoyens d'y verser les ustensilesde cuisine en cuivre dans ledélai de quarante-huit heures et en promet le paiement (en assignats) sur les fonds que Hubert fera parvenir au District à cet effet. Les deux commissaires délégués à la réception étaient les municipaux Javelle et Dupré.
Un état du 8 germinal (28 mars) donne pour Saint-Etienne :
(1) Archives de la Loire.
i° Cuivre.
I)es églises.. .., 3.932 liv.
Des citoyens 1.728 — 4 onces.
2» Plomb.
Autolal. 20 liv.
L*élat ajoute que 173 livres de cuivre avaient été cédées « gratuitement » : il faut peut-êlre lire enlevées dans des perquisitions.
A la fin de ce paragraphe, je signale qu'il y eut à Saint-Genisterre-noire, quelque installation industrielle, des « ateliers des chariots d'artillerie ». Un t< employé » à ces ateliers était, par sa fonction exempt de service militaire (1).