‹ Saint-Etienne et son district pendant la RevolutionChapitre 64 sur 220 · MOIS DE 93 — LE « MAXIMUM · texte numérisé non relu

MOIS DE 93 — LE « MAXIMUM

Les conditions de la vie allaient être singulièrement modifiées par la législation commerciale dite du Afaxhnum si audacieusèment promulguée. Conséquence inévitable du cours 'forcé de l'assignat, garantie contre son avilissement, les lois du A/aximum resteront comme le plus gigantesque edbrtqui ait été tenté pour redresser, administrativement, le crédit public qui, sous la pression d'extraordinaires circonstances, lléchi.ssait jusqu'à la ruine.

La première mesure date du 26 juillet. Ce qui avait été fait jusque là en matière de tarification ne dépasse guère ce qui avait été le constant usage de l'ancien régime et du régime nouveau : la taxation du pain (2). Fin juillet 93, apparaît la loi sur Taccaparement.

« L'accaparement est un crime capital », dit cette loi et elle qualifie « accapareur » celui qui garde denrée ou marchandise sans les mettre en vente journellement ou publiquement et celui qui anéantit des marchandises de première nécessité. Puis, la loi

(1) V. le District, 5 frimaire an III (25 nov. 94). — Décision pour Antoine n ru y as.

(2) Décret du 3 mai sur le prix tics graius et farines, si -peu applique.

énunnère les marchandises de première nécessité (1), et dit que tout détenteur en doit déclaration à la Commune, en doit la vente publique sous peine de voir la Commune vendre à sa place, « au prix courant ». Puni de mort le détenteur qui ne déclare pas; puni de mort'le détenteur qui déclare faussement ou qui trompe par « suppositions de noms de personnes ou de propriétés »; puni de mort le fonctionnaire qui favorise Taccapareur. Les biens des condamnés sont confisqués, les denrées ou marchandises vendues au profit de la Nation et, pour un tiers, au profit du dénonciateur. Tout marchand doit afficher « en dehors » le tableau, avec les quantités, des denrées et marchandises qu'il offre à la vente. Tout fabricant doit déclarer la nature et la quantité des matières premières qu'il détient et ces déclarations doivent être fréquentes.

Cette loi du 26 juillet 93 n'est que la préface. Elle ne vise que la circulation commerciale; elle n'intervient pas dans le prix de la marchandise vendue. La première loi du Maainium est celle du il septembre, sur le prix des céréales et des fourrages.

La loi du 11 septembre, par les mesures les plus précises et sous des peines sévères, organise le recensement général des céréales et des fourrages dans toute la France (2), en proscrit la vente ailleurs que sur les marchés publics, en établit le prix maximun au lieu de culture i^3) et fixe aussi le prix maximum des transports (4). On

(1) Pain, — viaiulc, — vin, — grain,— farine, — légnmes, — fruits, — beurre,— vinaigre, — cidre, — eau-de-vie, — clinrl)on, — suif, — bois, — liuile, — soude, — savon, — sel, — viandes el poissons secs, fumes, .«-aies ou inannés, — miel, — sucre, — chanvre, — papier, — Jaines ouvrées el non ouvrées, — cuir, — fer, — acier. — cuivre, — drap, — toiles et généralement toules les étolTes ainsi que les matières premières qui servent à leur fabricalion, les soieries exceptées.

(2) Par des visites domiciliaires chez les cultivateurs, propriélaii*es, etc., sous peine de confiscation des grains non déclarés. Les états doivent être réunis et totalisés au Disirict dans le délai d'une semaine, au Département et au Ministère dans les délais d'une seconde et d'une troisième semaine. Des amendes de 100 à 200 liv. punis.sent les municipaux et les administrateurs négligents; elles sont doubles pour les procureurs.

(3) Prix du quintal, poids de marc.

Froment Ne pourra excéder i\ li v .

, Plus belle farine de froment •... . — '20 —

Blé méteil (moitié froment et seigle) — 12 —

Seigle, 1^« qualité — 10 —

Orge, 1" qualité — 9 —

Maïs, 1^ qualité — 8 —

Sarazin, blé lioir, 1" qualité — 7 —

Avoine, l""» qualité — 14 —

devine les difficultés d'application ; les ventes clandestines particulièrement redoutées sont durement punies: marchandises confisquées au profitdu dénonciateuretamendede valeurdouble partagée entre le dénonciateur et la Nation ; — tout transport de céréales et de fourrages doit être accompagné d'un acquit à caution nominatif, daté pour le départ et l'arrivée, mentionnant qualités et quantités : la caution égale à la valeur des marchandises transportées n'est remboursée que sur la production d'un cerlificat d'arrivée, etc , etc. En outre, la loi défendait absolument l'exportation.

Un article 24 de la section II dut frapper les municipaux stéphanois :

Tant que la guerre durera, la ville de Paris sera approvisionnée de la même manière que les armées de la République et les places de guerre.

Ce fut, plus tard, l'ambition de ces municipaux d'obtenir pour Saint-Etienne — place d'armement — une faveur semblable.

Cette loi du 11 septembre fut-elle, comme on l'a dit, un caprice d'inspiration socialiste. Aucun jugement ne serait plus injuste. L'histoire de l'hiver de l'an II, la famine apparente sur tous les points du territoire témoigne assez que la loi du 11 septembre eut le caractère des mesures obsidionales. A l'entrée de l'hiver, la Convention prévoyante voulut que toutes les ressources de la France fussent réparties avec quelque équité de telle sorte que personne ne mourût de faim ; elle voulut encore empêcher que la rareté de la marchandise en haussa le prix à ce poiïit que les pauvres gens et les communes pauvres ne pussent acquérir. Une aussi énorme dérogation aux lois économiques les plus élémentaires n'était, après tout, que l'application générale des mesures prises en tous temps par tous les commandants de places assiégées. Que l'assimilation soit justifiée, qui pourrait le contester?

Son Ne pourra excéder 7 liv.

Foin et sainfoin, l""" qualité — 6 —

Luzerne et autres fourrages de prés artillciels. — 5 —

Paille de froment — îJ —

Les communes feront établir un Inbleau comparatif du quintal poids de marc avec les mesures locales.

(i) Le transport du (juintal de marchandises, par lieue de poste, ne pourra excéder :

Sur la grande roule 5 sols

Sur les chemins de traverse 0 —

Sur les bateaux en montant 3 —

Sur les bateaux en descendant 2 —

La loi autorisait la réquisition des rtjuliers et baleliei*s.

C'est pourquoi, dès septembre, la' Convention ordonna l'inventaire des ressources en grain, voulut contraindre à la vente publique qu'on peut surveiller et enfin limita le prix. Pour si utile qu'on tienne la mesure, il est impossible d'en méconnaître l'injustice évidente. Quoi ! le papier monnaie était déprécié, en ce mois de septembre à ce point qu'il ne valait guère que le tiers de son titre et, d'un coup, par décret, tous les paysans de France allaient se voir contraints de l'accepter presque comme argent comptant en échange du grain, fruit de leur travail ! Non seulement, il leur était interdit de profiter, par la hausse de la rareté de leur produit, mais il leur était imposé en le vendant, de ne tenir compte de la dépréciation du papier que dans la limite fixée par la loi ! Alors qu'eux-mêmes, en achetant les produits industriels, devaient payer la hausse du produit plus rare et subir la dépréciation entière du papier !

L'inégalité était intolérable et la Convention en eut si vite conscience que dix-huit jours après, ellegénéralisait la mesure, étendait le Maximum à tous les objets « de première nécessité ». Conséquence inexorable.

C'est la loi du 29 septembre 93. Déjà, le 27 une loi spéciale avait appliqué, le Maximum aux combustibles : les bois à brûler et les charbons de terre et de bois ne pourraient être vendus au-dessus des prix de 1790 majorés d'un vingtième et diminués des droits abolis de l'octroi. La loi du 29, pour toute une série de denrées et marchandises qu'elle énumère et qu'elle qualifie de première nécessité (1), prend pour base les prix de 1790, permet de les majorer d'un tiers et fixe à ce prix ainsi majoré le prix maximum qui ne doit sous aucun prétexte être dépassé (2). Les tableaux des prix devaient être, par les Districts, rédigés sur cette formule et

(i) La viande fraîche, — la viande salée et le lard, — le beurre, — l'huile douce, — le bétail, — le poisson salé, — le vin, — l'eau-de-vie, — le vinaigre, — le cidre, — la bière, — le bois à brûler, — le charbon de bois, — le charbon de terre, — la chandelle, — l'huile à brûler, — le sel, — la soude, — le sucre, — le miel, — le papier blanc, — les cuirs, — les fei*s, — la fonte, — le plomb, — l'acier, — le cuivre, — le chanvre, — le lin, — les laines, — les étoffes, — les toiles, — les matières premières qui servent aux fabriques, — k»s sabots, — les souliers, — les colza et rabetle, — le savon, — la potasse, — le labac.

('2) Exceptions : l« le bois à brûler, les charbons de terre et de bois qui restent majoi-és d'un vingtième seulement ; 2» Le tabac à fumer, 10 sols la livre ; le tabac en carotte, 20 sols ; 3« Le sel, 2 sols la livre ; i« Le savon, 25 sols la livre.

publiés pour avoir force de loi dans toute l'étendue de la circonscription. Toute vente au-dessus des prix inscrits en ces tableaux donnait lieu, envers les deux parties rendues solidaires, à des amendes au profit du dénonciateur (1) et entraînait — ce qui était plus grave -> Tinscriplion sur la liste des suspects. Les marchands étaient tenus d'afficher le prix de leurs marchandises et de tenir toute leur comptabilité sur des livres cotés et paraphés. Une exception était faite pour les salaires, gages, prix de main-d'œuvre et de journées de travail qui devaient être fixés dans chaque commune, par le Conseil général de la commune sur les prix de 1790, majorés de moitié. Les municipaux pouvaient «c mettre en réquisition )» et même punir (jusqu'à trois jours de détention) les ouvriers et « différentes personnes de travail » qui n'accepteraient pas les conditions nouvelles et « se refuseroient, sans causes légitimes, à leurs travaux ordinaires ». Les tarifications étaient ainsi arrêtées pour un an : « jusqu'en septembre prochain i», dit la loi. Elles devaient être revisées bien avant. Je le dirai plus loin.

La nouvelle législation allait se heurter à des impossibilités d'application et faire crier à l'injustice.

Pour être entrée dans la réglementation des échanges, la Convention était entraînée à aller jusqu'au bout d'une complète organisation, à un socialisme nouveau. Voilà donc maintenant que le marchand devra livrer sa marchandise à un prix déterminé, et accepter en échange du papier déprécié des deux tiers, alors qu'il a acheté, lui, avec du papier beaucoup moins déprécié — d'un tiers seulement au commencement de 915? Aussi, voit-on les bourgeois, à l'affût des bonnes affaires s'emprosser d'acquérir à bon marché, d'échanger les assignats de 30 pour 100 contre les meilleures marchandises à leur usage personnel.

Mais l'ifnpossibilité d'application éclate plus encore que l'injustice. C'est la France qui va être employée à surveiller la France. Les administrations feront, sans doute, les tableaux réclamés, mais qui donc osera en réclamer l'exécution ? Qui va se mettre, au nom de la Loi, en tiers dans tous les marchés? Va-t-on se surveiller entre voisins, entre parents ? Personne ne s'en soucie On sent qu'il y a là source d'inimitiés mortelles. Les quelques Sans-culottes zélés et capables de faire intenter des poursuites, très connus, tenus en suspicion, ne trouvent guère à dire, toute preuve échappant dans la complicité commune.

(1) L'acheleur dêiiunçaiit le vendeur était exempt de poursuites.

LK PAlN Et LES SUBSISTANCES — Ltt « MAXIMUM » 237

Je n'ai pas trouvé les Tableaux du Maximum rédigés par le District de Saint-Elienne. Je n'ai pas trouvé davantage le tableau des salaires et gages que dutrédiger la Commune de Saint-Etienne : ce dernier serait d'un grand intérêt. Sur le registre de Saint- Pierre-de-beuf (octobre 93), je trouve le suivant :

(1® Salaires).

Domeslique mâle — Année 162 liv.

Domestique femelle — Année 60 liv.

Petite journée (1), de seplembre à mars 12 sois

Grande journée, Id. 1 liv. 10 sols

Pelite journée, de mars à seplembre 18 sols

Grande journée, . Id. 2 liv. Tailleurs d'habits et couturiers. Toul l'an,

nourris et 12 sols

Maçons, charpentiers et menuisiers, lonneliers

el benniei-s. Petite journée. 1 liv. 2 sols 6 deniers.

Id. Grande journée 2 liv. 5 sols

(2o Façons).

Veste ronde d'homme 30 sols

Veste croisée d'homme 2 liv. 10 sols

Culotte ordinaire à jarre! ière. 18 sols

Grande culotte ou pantalon 1*2 sols

Gilet d'homme 15 sols

Habit ordinaire i liv.

Guêtres d'homme 1 liv.

Guèlres d'hommes ou camache 10 sots

Galoches 7 sols

Jupon et corset (corset 12 sols — jupon 8 .sols). 1 liv. Tablier avec sa bavette 7 sols

(3« Vin au détail).

Pot de vin rouge vieux 12 sols

Pot de vin blanc vieux et nouveau 12 sols

Pot de vin rouge nouveau 10 sols

Au registre de Saint-Jean-de-bonnes-fonts, je trouve (11 messidor- 29 juin 9i) le tableau du salaire de la journée dans les champs :

Du l*»" messidor (19 juin) au 15 fructidor (l*"* septembre).

Petite journée 1 liv. 5 sols

Grande journée 2 liv. 5 sols

(1) Petite journée : on nourrit l'ouvrier; grande journée : l'ouvrier se nourrit. On voit par les différences qu'en hiver la nourriture de l'homme est estimée 18 sols et 1 liv. 2 sols en été.

238 LE PAtN ET LES SUBSISTANCES — LE <{ MAXIMUM »

Du 16 fructidor (2 septembre) au 41 brumaire (l®*" novembre).

Petite journée 18 sols

Grande journée 1 liv. 15 sols

Ensuite, la journée des hommes au charbon :

« Charbonniers »

Piqueura 2 liv. 10 sols

Traîneurs 2 liv. 5 sols

Et, enfin la journée des femmes :

Petite journée 10 sols

Grande journée 20 sols (1)

Des recherches plus attentives donneraient probablement un assez grand nombre de documents de ce genre.

L'application des lois du Maximum à Saint-Etienne est du milieu d'octobre. Ce fut d'abord la loi du 11 septembre sur les céréales intéressant les paysans et les boulangers; mais, dès ce moment, on connaissait la loi du 29 septembre qui généralisait la nouvelle législation et le premier arrêté municipal y fait allusion :

16 octobre.

Le Conseil...

Voulant faire jouir le peuple sans retaiti de la loi du Maximum des grains ;

Considérant que tous les propriétaires et fermiers sont nécessités de faire des sacrifices à l'acquisition de la Liberté ;

Considérant que ces sacrifices apparents et momentanés n'en sont véritablement pas un puisque la baisse prochaine des aulres denrées promet une indemnité équivalente pour tous ;

Considérant que, jusqu'ici, les boulangers ont vendu le pain à des prix que la classe des indigents a eu de la peine à atteindre et que les citoyens boulangers doivent participer aux sacrifices comme tous les citoyens ;

El ayant égard au peu de farines et grains que les boulangers peuvent avoir acheté au dernier mar^é.

Arrête provisoirement que le pain de première classe sera vendu 5 sols e 4 sols le pain moitié.

Je signale cette première mesure d'application du Maximum : elle ne se distingue guère des mesures habituelles de tarification du pain.

Ce qui était bien autrement inquiétant, c'était l'absence de grains

(1) A Saint-Jean, la nourriture de l'homme est estimée en été 1 livre, en automne 17 sols. La nourriture de la femme 10 sols.

LE i>AlN ET Les subsistances — LÉ c( MAXIMUM » 239

sur le marché, Tâbsence de farines chez les boulangers. Après l'extraordinaire sécheresse de Tété de 93 qui avait si peu mis dans les greniers, était venu le siège de Lyon qui les avait vidés. L'alimentation de l'armée du siège et le ravitaillement de la place prise (plus de cent mille habitants sans pain) firent un effroyable trou dans les provisions des pays lyonnais et foréziens et, de ce chef, la région paya cher l'insurrection royaliste. D^ns le Jarez, on se dispute le grain ; le paysan ne consent pas à laisser partir les sacs qui sont la vie des siens et les cache. Le mal est commun à toute la province. Le représentant Albitte écrit de Lyon au Comité de Salut public, le 26 octobre, que le peuple cherche du pain ; que le pain qu'il a est très mauvais ; que lui, député, en a manqué trois fois : « il m'est arrivé trois fois à moi-même de n'eji pouvoir trouver dans les auberges, ni chez les maîtres de poste ».

Aussi, la Commune de Saint-Etienne a-t-eile le constant souci de se préserver de la famine. Pour les services de la guerre, on avait constitué à Saint-Etienne, avec les réquisitions un approvisionnement qui fut, à un moment donné, important. Par arrêté du

20 octobre, la Commune, considérant qu'elle est obligée de pourvoir à sa subsistance, se déclare contrainte de ne plus rien laisser partir à Lyon et de se saisir de ce qui reste dans les magasins de la République pour compenser ce qu'elle a fourni à l'armée assié* géante. Elle ordonne, en conséquence, qu'il sera pris dans ces magasins des grains et farines pour être livrés aux boulangers dans la proportion d'un tiers de froment et de deux tiers de seigle Elle ordonne aussi que ces provisions ne serviront qu'à faire un pain «t moitié » et que ce pain sera vendu 3 sols 6 deniers à partir du

21 octobre.

On devine si, en une telle situation, des offres comme celles de la municipalité de Jonzieu étaient bien accueillies. Le 21 octobre, un officier municipal de cette commune, muni d'une délibération, apporta l'offre de ses concitoyens de fournir d'abondantes provisions et notamment 200 « mêlants » de blé. La commune de Jonzieu était très patriote (i). Inutile de dire le bon accueil ; on vota une mention au registre ce du civisme et des preuves d'amitié des frères de Jonzieu » et « une lettre de remercîments aux officiers municipaux 7>. Mais la commune de Jonzieu est petite : son offre était une goutte d'eau.

Aussi, n'est-on pas surpris que, dans la séance même de son installation, le 22 octobre, après la lecture de l'arrêté de nomination,

(1) Sa municipalité dénonça l'aUitude du District au 14 juillet.

240 LE l'AIN ET LES SUBSISTANCES — LE « MAXIMUM »

la nouvelle Commune ait donné sa première pensée à la question du pain. Et les mesures d'état de siège sont aussitôt prises :

Défense expresse à tout boulanger de vendre un bout de pain à qui ne sera pas domicilié à Saint-Etienne.

Réquisition par le District (présent et acceptant) de la force armée révolutionnaire envoyée <( dans les lieux qui lui seront indiqués pour procurer à notre cité les secours en blé et farine ».

Deux jours après, recensement général des grains et farines. On l'avait déjà fuit huit jours avant ; mais, cette fois, de suite, à Theure même où est pris Tarrêté, on place dans chaque boulangerie un piquet qui devra garder toutes les issues jusqu'à la fin de l'opération, c'est-à-dire jusqu'au lendemain. On ne veut pas que le boulanger puisse rien distraire ou dissimuler de ses provisions.

Vingt jours plus lard (21 brumaire-11 nov.), on recense la population : les gens qui, sans provisions, achètent chez le boulanger; ceux qui font leur pain eux-mêmes ; on fouille chez tous ces derniers et on note les quantités infimes de farine et de grains.

Puis, la fabrication du pain est scrupuleusement surveillée. Dès les premières séances de la nouvelle Commune on apporte les soupçons : le 24 octobre, on dit que les boulangers réservent la farine de froment et font^ pour les bourgeois, des miches vendues à des prix élevés ; et la Commune décide que ces agissements seront punis d'une amende et qu'il sera statué sur le pain blanc nécessaire aux malades. Le surlendemain on décide qu'un seul boulanger dans chaque paroisse sera autorisé à faire le pain blanc des malades. Le contrôle sur les boulangeries est incessant, étant exercé par tout le monde et rigoureux, l'esprit public étant fort excité.

En frimaire, la Commune en arrive aux mesures héroïques.

Le !•''' (21 nov), elle ordonne le rationnement :

1® On distribuera du pain et non du blé ;

2° Le pain sera distribué : « deux livres, poids de marc, pour chaque tête de citoyen ».

Le 2 (22 nov.), la ration est diminuée : « une livre et demie, poids de marc, par tête de citoyen de cette cité ».

Le 9 (29 nov.), elle arrête :

i** On ne fera plus qu'une seule qualité de pain pour laquelle toutes les farines seront confondues, c'est le « pain de l'Egalité » (1).

(1) n y avait à ce siijel quelque prescription légale. Le 27 frimaire le Département recommande aux Districts : « Veiller à l'exécution de la loi sur l'uniformilé du pain, d'après nos arrêtés et nos invitations réitérées ».

LE PAIN ET LES SUBSISTANCES — LE i< MAXIMUM t» 241

2<> La fabrication du pain blanc ne sera plus autorisée que dans la boulangerie de la Charité où il sera délivré, pour les malades seulementy sur certificat de médecin.

Le 21 (11 décembre), la vente du pain n'est autorisée qu'aux acheteurs munis d'une carte nominative délivrée par la municipalité à tous les chefs de famille et à tous les isolés : cette carte mentionne les noms des personnes et les quantités qui doivent leur être vendues (I). C'est le rationnement. La ville assiégée par la faim compte les morceaux, ferme ses murs et se défend.

Mais, hélas ! que devenaient les ouvriers des quartiers qui entourent la ville, la Croix, l'Heurton, leVernay? où donc achetaient-ils le pain puisque le boulanger de la ville, depuis le 22 octobre, ne devait plus leur en livrer? C'était l'habitude des gens de la campagne stéphanoise de faire eux-mêmes leur pain et les tours domestiques étaient nombreux. Mais les perquisitions domiciliaires n'avaient laissé dans les familles que le strict nécessaire et qui donc, en ces éventualités de famine eût livré sa part de provisions? Les communes d'Outre-Furan et de Valbenoîte de qui relevaient ces hameaux industriels eurent aussi de terribles difficultés. Le 12 frimaire (2 décembre) la.Commune consent à faire distribuer des cartes aux gens de Valbenoîte qui pourront acheter en ville.

A côté de la question du pain, de beaucoup la pi us grave, d'autres questions de subsistances ne laissaient pas d'inquiéter les municipaux. Tous les marchés devenaient houleux, à ce point que les paysans n'osaient plus y venir. Les denrées s'y faisaient rares, chères par conséquent. De là, des contestations qui tournaient vite à des violences et à des menaces. Le 19 brumaire (9 nov.), la Société populaire réclame des mesures de protection pour les < frères des campagnes » ; le 24 brumaire (14 nov.), la Commune désigne douze commissaires pour veiller à la bonne tenue des marchés.

Les mêmes faits sont constatés à Saint Chamond. Les paysans bousculés, menacés et volés ne viennent guère, aimant mieux, pour fuir la bagarre, faire parvenir secrètement à des clients qui

(I) Pour la distribution de ces caries et le jugement des réclamalions on dut constituer quatre bureaux dans la ville (un par section). On peut croire cpie raftUience y fut grande et les discussions nombreuses. Ils êlaieni ainsi répartis :

Egalité : à la Maison-commune.

Droits de l'homme : à l'Hôpital, rue d^ la Violete.

Liberté : au couvent de Sainte-Catherine.

Union : chez les sœurs de Saint-Charles, place Hoannel.

lô

t242 LÉ PAIN ET LES SUÈSISTANCES — LE! C( MAX[&tUM ^

avaient leur confiance, cacher el conserver ce qui pouvait être conservé. Barge, de la Valla, dit bien les embarras cruels de cette situation: sa municipalité fut chargée de véritables réquisitions chez les paysans, chargée de pourvoir au marché. L'entreprise fut pleine de dangers, Tacquéreur ne voulant pas donner le prix et le vendeur ne voulant pas vendre. Il raconte les mécontentements des administrations et leurs colères, les dénonciations à la Société populaire, les menaces de poursuites, etc., etc.

Les boucheries étaient fort peu fréquentées étant donnée la misère du temps. Mais les bouchers n'en furent pas moins fort tracassés. Le Directoire du District sur le tableau du Maximum^ décida que le prix de la viande ne pourrait dépasser 7 sols la livre de seize onces sans distinction de qualité (19 octobre).

Le 23 octobre, la nouvelle Commune sur la décision du District, arrêta

Que la pi*emière qualité de viande fraîche, soit bœufj soit mouton, soit veau seul ou en mélange, ne pourra excéder le prix fixé par le ^fa,rwwm.,. sans que les boucliers puissent prétendre vouloir vendre au poids les objets qui ne s'achètent que de gré à gré, tels que télés, pieds, ventre, etc., ni compléter le poids indiqué par la loi, qui est de 16 onces pour toute la République.

La résistance des bouchers fut vive. Dans un arrêté du 5 frimaire (25 nov.), la Commune constate que « des contestations s'élèvent journellement à la boucherie entre les vendeurs et les aciieteurs «. Un autre arrêté du 16 ventôse (6 mars), donne l'explication et constate que « les bouchers se sont prévalus de ce que le Maximum sur le prix de la viande était porté à un prix trop bas pour enfreindre scandaleusement l'arrêté du i9 octobre dernier ». Il fallut bien céder. Le 21 frimaire (11 déc), la Commune arrête qu'on distinguera trois qualités de viande dont les prix ne pourront dépasser 8 sols 6 deniers, 5 sols, et 2 sols et demi, et que son Bureau d'exécution lui présentera un projet pour classer les morceaux dans les trois qualités.

La lutte ne fut pas enrayée. Il y eut quelques arrestations : le 7 nivôse (27 déc.) Jean-Baptiste et François Bontemps. Le prix de la viande ne fut relevé que plus tard (1^»' ventôse — 19 fév.) à 12, 10 et 8 sols.

Le vin fut aussi tarifé. Le 21 brumaire (11 nov.) la Commune décide, (n vu les abus des cabaretiers », que les vins blancs et rouges a bien clarifiés et de bonne qualité » ne seront pas vendus

plus de 7 sols 9 deniers le pot et 6 sols la bouteille noire dite de jauge ; les vins vieux (de Tannée précédente) ne devaient pas se vendre plus de 10 sols.

Et pour appliquerces mesures, là aussi, il faut prévoir la violence : tout cabarelier a qui mettra bouchon à bas » et refusera de détailler son vin y sera contraint par le comité de police (24 brumaire — 14 novembre).

Toutes ces mesures pour Tapplication du Maximum furent, on le voit bien, des raisons de conflit. Un témoin plutôt favorable, le représentant Âlbitte, pour en avoir vu les efl'ets à Lyon, juge très sévèrement (lettre au Comité de Salut public du 26 octobre).

Selon Albitte, le Maximum bien établi donnerait d'excellents résultats ; mal établi, il a des suites funestes. Il s'étend à trop d'objets; il ne tient pas compte des valeurs diiïérentes dans les mêmes espèces ; il ruine le petit marchand qui, ne pouvant trouver gain honnête, cesse de s'approvisionner et quitte son état. On voit la disette des objets les plus nécessaires ; Albitte a vu lui-même « les marchés déserts et vides ; beaucoup de boutiques fermées ; le service des postes languissant, faute d'avoine*». Des incohérences sont apparentes : la matière première plus chère en certains endroits que la matière ouvrée en d'autres ; le sucre au Havre 3(5 sols, 30 à Chàlons- sur- Marne et 28 à Tournus. Et Albitte, économiste clairvoyant, conclut :

Une indignation sourde se prépare. La haine et la misère s'établissent au milieu des citoyens et les aristocrates s'habillent, achètent les sucres, les toiles, les étofles, etc., et se réjouissent. Tous adorent la Convention dans le Maximum,

Ces constatations non suspectes du député jacobin, faites dans nos pays, ont un grand intérêt. Il a vu, aussi bien l'aptitude du bourgeois à tirer parti des inconséquences de la législation nouvelle, que le sentiment des populations des campagnes incapables de comprendre et les choses de la politique et les hautes spéculations, méfiantes, accumulant la rancune par cette raison que, dans ces nouveautés extraordinaires, elles se sentent volées et, par surcroît, menacées.

2i4 LA. MISERE

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