‹ Saint-Etienne et son district pendant la RevolutionChapitre 69 sur 220 · LE PAIN MANQUE — ON APPELLE JAVOGUES · texte numérisé non relu

LE PAIN MANQUE — ON APPELLE JAVOGUES

La lutté contre la famine se continuait, douloureuse. Mais que pouvai^ent des mesures de police et de menue surveillance quand on allait à l'abîme ? Que pouvait même cette comptabilité des récoltes et des réquisitions tenue par le Département et qu'on voit à toutes les pages de son registre; comptes des communes qui approvisionnent et des communes qu'il faut approvisionner? Que peuvent les prodiges d'attention, de surveillance, les mesures les 1 plus énergiques quand, véritablement, le grain manque ?

Le 2 frimaire ('22 nov.), on constate que les subsistances ne sont plus assurées que pour quelques jours. On se demande avec anxiété ce qu'il faudra faire, alors que, de toutes parts, on sent le vide autour de soi.

On décide alors la grande assemblée des suprêmes résolutions : on réunit la Commune, le District, le Tribunal civil, le Tribunal de commerce, le Comité des subsistances, la Société populaire.

Ce qui sortit de cette assemblée, le voici :

Le Conseil général de la Commune,

Considérant que les subsistances en $?rains du peuple de cette commune ne sont assurés que pour un très petit nombre de jours ;

LÉ: PAIN AiANQUE — ON APPELLE JAVOtiUESi 2&5

Considérant que ce même peuple pourroit concevoir des alarmes fondées et légitimes sur les subsistances si les magistrats qu'il s'est nommé ne prenoient toutes les m*»sures et précautions imaginables pour lui en assurer ;

Considérant que la cité d'Armesville a des droits puissants pour réclamer des secours soit a cause de rétendue et de l'activité de sa Manufacture d'armes qui, dans les circonstances présentes, doit la rendre infiniment précieuse à la République et la faire considérer comme une ville de guerre des plus importantes, soit encore parce qu'elle a consommé au service des armées de la République sous les mure de Lyon la majeure partie de ses approvisionnements ;

Considérant que l'envoi des différents commissaires dans diflTérents départements pour achats de grains ne répond ^as, à beaucoup près, au succès qu'on en avoit d'aliord espéré et que le moindre délai, à suppléer par de nouveaux moyens aux besoins de la Comnnme, seroit, de la part des magistrats du peuple, un crime qui blesseroit autant l'intérêt général de la République que celui des habitants d'Armesville ;

Considérant que le citoyen Claude Javogues, représentant du peuple, a toujours manifesté pour le peuple d'Armesville un zèle paternel et que, dans cette «jccasion, le vœu <le son coîiu* doit s'accorder avec l'intérêt de la République ;

Ouï le vice-président du Directoire du District.

Le procureur-syndic dudit Directoire,

Et le substitut du procureur de la Coumume,

Le Conseil général arrête :

1» Qu'il sera envoyé auprès du citoyen Claude Javogues, représentant du peuple, actuellement à Màcon, une députation de deux commissaires pour l'inviter, au nom de Tintérét de la République et de celui qu'il a témoigné aux sans-culottes de cette cité, à vouloir bien prendre en sérieuse considération leurs besoins et subsistance et d'user de tous les moyens que lui suggérera son zèle républicain et que lui permet l'étendue de ses pouvoirs pour [faire attribuer] (I) à Armesville une ({uantité de grains suffisante et calmer les alarmes de ses habitants ;

2<» Que les- commissaires chargés de celte mission sont les<;itoyens Chauvet et Gauche. La Commune leur confie ses intérêts et les investit de tous les pouvoirs qui doivent assurer le succès de la députation ;

3» De faire une pétition au Comité des Subsistances ministériel pour pourvoir cette ville sur pied de gucwTe ;

4" ïl nomme, pour rédiger celte })étition, les citoyens Fauriel, officier municipal, Trouille!, membre du Comité dos Subsistances et de la .Société populaire.

Le Conseil général de la commune,

Considérant que le Comité ministériel sera bien plus à portée de prendre en considération la pétition qui doit lui être adressée par la commune d'Armesville sur les subsistances, lorsqu'il aura reçu le tableau général des approvisionnements du déparlement ;

Considérant que le citoyen Javogues peut avoir aussi des moyens pour remplir le vœu de cette cité ;

Ouï le substitut du procureur de la Commune,

(1) Mots sautés. — Un renvoi placé là ne répond à rien.

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Arrête qu'il sera sursis à l'envoi de la pétition jusques après le retour des commissaires envoyés au citoyen Javogues.

Le Conseil général,

Considérant que la ville d'Armesville est en ce moment très peu approvisionnée en grains ; que ses provisions ne pourroient suffire à l'exécution de l'arrêté d'hier, 2 Trimaire (I), qui accoi*de deux livres de pain, poids de marc, par jour pour chaque tête de citoyen qui habite cette cité ;

Ouï le substitut du procureur de la Commune,

Arrêle qu'il rapporte son arrêlé du 2 du présent et en le rectifiant. La délivrance du pain est réduite à une livre et demie, poids de marc, par tête de citoyen de cette cité.

Sur ce qu'il a été proposé de nommer une Commission pour approvisionner celte ville de pommes de terre et pour la distribution d'icelles aux citoyens qui l'habitent et qui pourront en avoir besoin,

Le Conseil général de la commune,

Considérant que la Société populaire est plus à portée de connoîlre les personnes qui peuvent remplir le but des approvisionnements et distributions ;

Ouï le substitut du procureur de la Commune,

Arrête que la Société populaire sera invitée de nommer quatre commissaires par section pour remplir l'objet ci-dessus.

Les citoyens composant le Bureau d'exécution ont fait lecture de la pétition qu'ils étoient chargés de rédiger pour inviter la Convention nationale de faire parvenir au receveur du district la somme de 500.000 liv. qu'elle a décrétée en faveur du district de cette ville (2).

Le Conseil général a entièrement approuvé ladite pétition et l'a signée pour être envoyée de suite au président de la Convention nationale.

Toutes ces mesures témoignent suffisamment de l'anxiété des administrateurs. Mais quoi de véritablement efficace? On appelle Javogues, c'est bien. On pétitionne au Comité des Subsistances pour obtenir que Saint-Etienne, place d'armement, soit approvisionnée comme place de guerre. La première loi du Macimum du 11 septembre attribuait cette faveur à la ville de Paris. Mais, les places de guerre étaient-elles approvisionnées mieux que les autres? et le pouvait-on? On va s'approvisionner de pommes de terre. Mais les citoyens n'avaient pas attendu la décision de la Commune et déjà les récoltes des pays environnants étaient

(1) Il y a là une erreur ; l'arrêté visé est au procès-verbal du !••■ frimaire, comme ceux que je transcris sont au procès-verbal du 2.

(2) Promise par Dubois-Crancé et Gauthier le 19 septembre ; votée le 5 octobre par la Convention.

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acquises à beaux prix. La réclamation du demi-million de l'Etat présentait, seule, quelque garantie de certitude. On aurait de l'argent, mais pourrait-on acheter ?

La situation devient de plus en plus pressante. Valbenoîle réclame des subsistances; les Hospices réclament des subsistances (14 et 15 frimaire-4 et 5 déc). H faut bien partager. Rochelaillée demande du grain et on lui accorde 150 blchets, la nourriture de huit jours, à la condition de payer comptant (21 frimaire-ll déc). On s'aperçoit qu'on est au bout.

Le 26 frimaire (16 déc.) le Département enregistre une communication du sieur Rochette chargé du service des étapes par laquelle il annonce que <ic la disette des grains le met dans l'impossibilité de fournir le pain nécessaire aux troupes de passage ».

Très ému, le Département envoie, le lendemain, une longue missive au District de Saint-Etienne lui reprochant son indiiïérence : ne lui avait-on pas prescrit des visites <( avec la force révolutionnaire pour vérifier les déclarations des grains et punir de la confiscation les propriétaires qui auroient fraudé »? Et le Département rappelle d'autres mesures : le partage des biens communaux 9 la culture des terrains négligés ou abandonnés et, enfin, la fameuse taxe révolutionnaire; il conclut, très facilement sur son papier : <c Hâtons-nous de faire disparaître le contraste aflligeant de l'opulence et de la misère y> !

Au même moment, le 26 frimaire (16 déc), la Commune de Saint-Etienne apprend que ses commissaires envoyés dans les départements à la recherche du grain ne donnent aucune nouvelle qui puisse rassurer.

Et alors que faire ? C'est instinctivement qu'on crie secours & Javogues. Javogues, c'est l'ami qui représente TElat ; l'Etat qui a la puissance, et la force et, aussi, toute la responsabilité.

Chauvet et Gauche durent partir dès le moment où ils furent fondés de pouvoirs. Ils revinrent, sans doute, aussitôt. Apportant quoi ? La promesse que Javogues allait venir, mettre sa terrible poigne au service de cette pauvre Commune impuissante.

Combien l'histoire de la Révolution à Saint-Etienne et dans la Loire eût été changée si les municipaux stéphanois avaient cru pouvoir se passer de Javogues et l'avaient laissé rentrer à la Convention où il voulait aller, où il était appelé !

L'histoire politique de Tan II est liée à l'histoire de la faim à ce point que, sans elle, elle est incompréhensible. C'est sur une statistique des récoltes et des réquisitions qu'il faut établir les recherches de l'histoire révolutionnaire dans les régions.

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