JAVOGUES REVIENT A SAINT-ETIENNE
Au commencement de frimaire, Javogues avait manifesté le désir de rentrer à la Convention.
Comme la plupart de ses collègues en mission, il était chargé d'un travail excessif. En lisant la correspondance de ces députés, on est frappé de retrouver souvent la même prière de rappel. Courriers très chargés, longues audiences, conseils et commissions à présider, arrêtés à prendre, intervention personnelle de tous les jours, conflits incessants, lutte perpétuelle, constante surexcitation, telles pouvaient être les causes de grandes fatigues morales. Les courses en carrosse ou à cheval, les installations sommaires et provisoires ajoutaient des fatigues physiques dont les plus excités étaient vite accablés.
Le 18 frimaire (8 déc), de Mâcon, Javogues avait écrit au Comité de Salut public :
Voilà près de cinq mois que je suis en commission, ayant été obligé de travailler jour et nuit pour faire Touvrage. Ma santé est exténuée et j'ai besoin de prendre quelque repos. Je vous demande donc mon rappel. Mes forces, au moral et au physique sont épuisées ; je ne puis plus y tenir. J'espère que vous voudrez bien me l'accorder.
Cette demande avait croisé en route le petit avis suivant — envoyé aussi à six autres représentants en mission — daté du 21 frimaire (il décembre).
Le Comité pense que ta mission est finie ; que tu dois rentrer au sein de la Convention nationale. Il t'invite donc à revenir sur le cliamp au poste que le peuple t'a confié.
Il semblait que Javogues» au comble de ses vœux dût être à Paris quelques jours plus tard. C'est alors qu'il se rendit dans TAin, à
(1) Pour le séjour de Javogues dans l'Ain, voir Ph. Le Duc : Histoire de lu Révolution dans VAin. Bourg, 1883. In-i2, 6 vol. et Ch. Jarrin : Bowy et Belley pendant la Révolution. Bourg, 1881. In-8<>.
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Bourg, oii il resta fort peu (19-22 frimaire 9-12 déc). Et c'est à Saint-Etienne qu'on le voit arriver le 27 frimaire (17 décembre).
C'est qu'il avait à peine demandé son rappel, qu'il recevait les deux délégués de Saint-Etienne, Chauvet et Gauche, envoyés pour lui demander secours et assistance.
Mais pouvait-il se dispenser d'obéir à l'ordre de rappel qu'il venait de recevoir ? Je ne connais pas le motif invoqué par Javogues auprès du Comité de Salut public. Une de ses lettres m'échappe peut-être. Mais il est sûr qu'à ce moment, le Comité de Salut public l'avait entretenu de quelque mesure à prendre concernant les pièces d'armes fabriquées à Saint-Etienne et que Javogues pût trouver là une raison de venir sur place régler les choses. Dans sa lettre du 18 frimaire, il dit, eu effet, au Comité :
J'ai écrit aux autorités constituées d'Ârmes-commune et à l'AdminisIration des Armes pour leur donner connaissance de votre seconde lettre et pour les prévenir des abus qui se commettent journellement par ceux qui encaissent, avec des objets de clincaillerie, des canons, des platines et des pièces de garniture. J*ai recommandé avec vigueur à la Manufacture d'armes de veiller à ce qu'on travaillât sans relâche et exclusivement à l'armement de la première réquisition...
Quoiqu'il en soit, il vint à Saint-Etienne. Parti de Bourg le 23 frimaire (13 déc), il s'arrêta trois ou quatre jours à Lyon.
Au procès-verbal* de la Commune de Saint-Etienne du 27 frimaire (17 décembre) on mentionne qu'il est sur le point d'arriver et on décide qu'on ira au devant de lui € pour témoigner au nom du peuple Sans-culotte de Commune-d'Armes, la joie que lui cause son arrivée ». Il ne vint pas aussi vite qu'on l'espérait; les municipaux l'attendirent vainement sur la route <!c jusqu'à ce que désespérant de son arrivée », ils revinrent en séance.
Javogues entra quelques heures après.
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Au moment où nous sommes, il convient de regarder encore Texlraordinaire conscience qu'est Javogues.
Dans la bataille, ce combattant s'est singulièrement exalté : Ce qu'il veut à tout prix, c'est l'ennemi vaincu, impuissant, anéanti. Il devait, possédé d'une telle obsession, être acquis au parti le plus
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audacieux. Les harangues les plus exaspérées, les pires violences, si elles tendent à la victoire de la Révolution, lui paraissent l'expression et la manifeslation nécessaires du patriolisme. D'avance, il était hébertiste.
Tête enfiévrée, nerfs excités et surexcités, voilà le Javogues qui apparaît en cet hiver de l'an II ; rien qui ressemble moins à la tranquille intelligence que devrait être l'homme des affaires publiques. 11 est dans la bataille corps et âme et, à tout prix, il veut vaincre et exterminer l'ennemi. Il est incapable de sang-froid : la contradiction le met hors de lui et toute objection l'exaspère.
Gagné à des idées socialistes qui ressemblent vaguement à l'anarchisme de nos jours, il ne combat plus seulement la contre-Révolution ; il s'en prend à Tordre social où il trouve la cause de cette contre-Révolution. II aime les pauvres, les a Sans-culottes », parce qu'il voit en eux les défenseurs de l'idée révolutionnaire : il veut les récompenser, les tirer de la misère en leur donnant les biens des aristocrates et des bourgeois qui sont des ennemis. Il éprouve une véritable joie à troubler la quiétude des possédants et à exciter contre eux la colère des malheureux et des souffrants. On a de lui, dans ce sens, de terribles allocutions dont ses actes démontrent assez l'authenlicilé.
La richesse est devenue, à ses yeux, une intolérable insulte à la misère des pauvres gens qui peinent; il exulte à l'idée d'être l'impitoyable redresseur des inégalités dans lesquelles il ne voit que d'abominables injustices. Comme certains de nos anarchistes, il a entrevu un idéal de paix où tous les hommes égaux seront naturellement bons et manifesteront sans effort la plus pure vertu.
11 s'efforce de le réaliser, cet idéal ; d'en réaliser au moins très vite l'apparence : supprimer la richesse et en faire disparaître les témoignages extérieurs. Les habitations luxueuses et artistiques, simplement séquestrées au profit de la Nation, subsisteraient encore : il veut, lui, les démolir et en donner les matériaux aux pauvres gens qui voudront bâtir l'asile de l'homme simple et vertueux. Ces niaiseries qui, malheureusement, ne lui sont pas parliculières, le possèdent et le transportent. C*est une passion qui l'entraîne jusqu'à ne plus lui laisser voir des hommes et des choses que ce qu'il en peut juger d'utile ou d'opposé à la réalisation de sa chimérique conception de l'avenir. En ce sens, il devient véritablement étranger, alienusy au monde dans lequel il vit et dans lequel une conflagration politique luia donné un exorbitant pouvoir. Celte puissance même le rend fou : il n'admet pas qu'il soit gêné ; sur tout obstacle, si redoutable qu'il soit, il fonce tête basse, furieu-
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sèment ; discernant si peu qu'un jour c'est contre Couthon qu'il va se briser. La loi même n'existe plus pour lui ; il la considère comme peu et place bien au-dessus le nouveau droit qu'il formule à part lui. La propriété des riches, d'un trait de plume il la supprime sans supposer que la Convention puisse le rappeler à l'ordre, l'interdire. Et, d'ailleurs, rien de plus vraisemblable que son mot sur le menuet qu'il ferait danser à la Convention. Cet exalté poursuit son projet avec obstination.
Faut-il dire avec joie puisqu'il est constamment emporté de colère? Mais, c'est bien avec quelque amère et sinistre satisfaction qu'il supprime ce qui lui parait gênant : personnes et biens. Il a peut-être même quelque joie intérieure à se faire méchant, inexorable, puisqu'il se prouve qu'il fait sauter le monde ancien pour préparer l'avènement du monde nouveau que deux ou trois alTolés comme lui se sont racontés.
On pourrait suivre la genèse de ce socialisme impulsif. Il a son point de départ dans la poursuite des complicités de la révolte, poursuite qui entraînait, selon les menaces de la loi, la condamnation capitale et la confiscation des biens. La main-mise, le séquestre, était la mesure préliminaire. Javogues est persuadé que là est le point vulnérable, où le coup sera rudement senti, et il attache un prix énorme à saisir les fortunes, instrument d'influence et de guerre contre la Révolution. C'est en les dépossédant, en les appauvrissant qu'il veut vaincre les aristocrates. Et quelle destinasion donnerait-on à ces fortunes, si on ne les faisait servir d'abord à défendre la Révolution, ensuite à faire un peu de bien-être chez les pauvres Sans-culottes? Tout le syslètne de Javogues est là. Il ne restait qu'à le généraliser : des complices de la révolte, il retendit aux contre-révolutionnaires, aux suspects, à l'ensemble des possédants. Mais, je ne vois dans ce qu'il a écrit nulle pensée de communisme, de partage agraire. C'est une erreur de croire qu'il a été avec Babeuf.
Qu'il ait eu grande joie, joie puérile, à saisir les fortunes des aristocrates, il en a donné maintes preuves. Dans des circonstances difficiles, il rappelle ces saisies comme ses meilleurs titres, ses meilleurs services républicains. Quand il dénonce Couthon à Collot d'Herbois, il commence par rappeler quelles richesses il a, lui, apportées à la Nation ; dans son Compte-rendu de ventôse an III, il place avec complaisance l'état de ces richesses sous les yeux de la Convention ; en plusieurs autres circonstances, il énumère les résultats fînanciers de sa mission. Quand, en octobre, on mit la main sur le trésor de Saint-Polgues, il en eut éblouissement. Le 24 octobre, il écrit au Département :
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...Quant à Tarrestation du trésor du sieur Dubourg comte de Saint-Polgucs, j'approuve les mesures que vous avez prises pour sa translation à Feurs. Vous requerrez, à cet eiïet, la force armée nécessaire pour que celte propriété nationale soit mise en lieu de sûreté. Vous aurez soin de faire compter l'or, l'argent et les assignats séparément et de m'instruire de la quotité du tout.
Je vous recommande surtout le séquestre des biens des complices des rebelles. Faites imprimer la liste de ceux qui sont apposés et faites séquestrer ceux qui ont été oubliés. Je vous recommande les biens du sieur Delurieux (1), ceux de Roche, ceux de Cromorelle père et ses deux fils.
Et encore le 9 brumaire :
...Vous conser>'erez précieusement le trésor du nommé Dubourg Sain t-Pol gués. Vous ne le délivrerez à personne quelqu'ordre qu'on vous exhibe. C'est un hommage que je veux faire moi-même à la Convention nationale.
II fut certainement un désintéressé. Je n'en doute pas. Sur une page du registre du Conseil du département il est dit de lui : tic incorruptible et impassible comme la loy y> (2). Impassible, rien de moins vrai ; mais son incorruptibilité est évidente. On a insinué qu'il fut concussionnaire; mais je ne vois pas qu'il ait été jamais accusé formellement d'avoir gardé quoi que ce soit des richesses sur lesquelles il fît main-basse dans toute la région : les états qu'il en adresse à Collot d'Herbois le 16 pluviôse (4 février 94) sont très détaillés (dates^ provenances, poids, etc.) et sont, naturellement, l'œuvre des comptables publics. Qu'il se soit abaissé à avoir besoin de la complicité des comptables pour couvrir des déprédations, c'est inadmissible ; qu'il ait consenti à l'humiliation de recevoir de la main à la main, c'est inadmissible encore. Hanté par l'obsession de sa chimère socialiste, il eut l'orgueil de sa passion jusqu'aux plus folles conséquences et c'est avec une absolue sincérité qu'il étalait son mépris de la richesse.
Je n'accorde aucune créance à la supposition de l'intermédiaire, agent de corruption, qui aurait été la femme dont la légendaire influence a été tant de fois racontée : Marguerite Fourneyron. Les ennemis de Javogucs, qui ont accusé cette femme d'avoir tiré bénéfîce de sa situation, ne sont pas allés jusqu'à dire que Javogues ait pris sa part des rançons des victimes. La Dénonciation des Stéphanoia dit :
Il vivoit publiquement avec la mère et la fille Fourneyron qui étoient le canal des grâces quMl accordoit quelquefois à leurs sollicitations et qui savoient en
(1) Gonin (de Lurieu).
(2) 16 brumaire an II (6 décembre 93) .
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tirer parti. Combien de femmes honnêtes qui pour obtenir l'élargissement de leur mari ont cru devoir aborder ces femmes perdues !
Ce témoignage est confirmé par des pièces venues jusqu'à nous qui prouvent, en effet, les relations de Javogues avec Marguerite Fourneyron et le parti qu'en tirait celle-ci. Mais ces pièces prouvent aussi que Javogues averti n'hésita pas à faire prompte justice. Prévenu le 10 pluviôse (30 janvier 94), c'est le 10 pluviôse que la coupable est arrêtée, fouillée et incarcérée par le commandant de l'armée révolutionnaire Fauveau. Javogues et Marguerite étaient alors à Montbrison. Traduite devant l'homme farouche, Marguerite ne l'attendrit pas un instant, même en lui exposant les vertueux refus qu'elle avait opposés aux instances séductrices de son dénonciateur.
Je vais donner ces pièces si intéressantes pour la biographie de Javogues, mais avant je voudrais signaler ce que ces pièces disent de Marguerite Fourneyron.
Elle s'appelait bien Marguerite Fourneyron quoique l'une des pièces de ce temps dise « Marguerite Merlat femme (1) Fourneyron ï> ; je crois qu'elle avait trente ans en 1793; elle était mariée à un sieur Claude Vérissel ; elle était mère d'une petite fille; absolument illettrée, elle était palriote d'une telle qualité qu'on la voit, je ne sais à quel titre, sous les murs de Lyon, parmi les combattantSy en possession d'un fusil de chasse. Cette femme qui est venue jusqu'au milieu du xix« siècle a laissé quelque réputation de beauté ; et aussi de bonté puisqu'on lui a attribué d'heureuses interventions. C'est une tradition bien formelle que des prisonniers de distinction, Nicolas de la Tour- Varan, Alexandre-Louis-Jérôme Charpin, d'autres encore, lui ont dû la liberté (2). Impossible de savoir dans quelle mesure sont justifiées ces allégations dont les preuves ne sont pas fournies en ce qui concerne l'élargissement de
(1) Voir les quelques pages qui suivent. — Je ne vois pas comment se justifie le nom « Merlat » féminisé en patois : « la Merlassi ». L'élat-civil n'informe pas. Je crois avoir trouvé à Saint-Etienne, l'acte de décès de Marguerite Fourneyron, du 30 août 1846; on la dit née au Chambon, veuve de Pierre Béai et âgée de 83 ans. 11 est cissuré cependant que dès 1795 elle était connue à Saint-Etienne sous cette appellation « Merlassi », ce vers du poème patois de Tabbé Piney le prouve.
Vais chie se, vou n'y ait ne sais qu'ina Merlassi.
(2) M. J.-A. de la Tour- Varan a écrit que son grand-père « ne parvint à échapper à la mort qu'en accablant le proconsul sous les débris de sa fortune ». {Atifiiorial el généologiea). Je suis assuré qu'il n'entendait pas dire, sans preuves, que Javogues eût détourné à son profit et mis dans sa poche.
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Nicolas de la Tour; mais il est assuré que l'acquittement, à Feurs, du ci-devant baron de Feugerolles par une rançon payée à Javogues est une pure calomnie ; au contraire cet acquittement irrita Javogues au dernier point et s'explique d'ailleurs par des raisons très plausibles : on le verra.
La preuve que Marguerite Fourneyron fut dans le camp sous Lyon résulte de l'histoire suivante. Après le siège, par arrêté de Javogues et Bassal, du 21 octobre:
Le citoyen Joseph Cave est autorisé a réclamer tous les fusils sortis de Saint- Etienne qui se trouvent dans les municipalités voisines et dans toute retendue du district.
Cave opérait dans les communes des environs de Lyon, et sur un ordre de Doppet, faisait déposer dans les municipalités les fusils qui devaient ensuite être transportés à Lyon. L'un des fusils saisis, un fusil de chasse double, appartenait à Marguerite Fourneyroa qui l'avait « délaissé » à Briguais. Marguerite le réclama à Javogues qui ordonna la restitution dans les vingt-quatre heures et le malheureux Cave n'ayant pu retrouver le fusil fut, sur l'ordre du représentant, incarcéré comme un simple suspect. Un mois après, de la prison, Cave — qui était un patriote de Polignais — écrivait la supplique suivante qui n'est pas datée :
Aux citoyens patriotes membres du Comité de Surveillance de Commune-d* Armes,
Citoyens, frères et amis,
Ayant été honoré d'une commission que les citoyens représentants du peuple Javogues et Bassal, en date du 21 octobre, me livrèrent pour faire la recherche des armes délaissées dans plusieurs communes auprès de Commune-AlTranchie ; ayant, dans mes opérations trouvé quelques fusils de chasse tant doubles que simples, je ne jugeai pas à propos de les relenir sans instruction. En conséquence, je fus auprès des généraux Doppet, Dours qui me donnèrent les ordres de retenir et faire transporter dans l'arsenal de Commune-Affranchie les armes de guerre et de chasse. Je consignai, à cet elTet, dans plusieurs maisons communes lesdittes armes. Pai*mi celles do chasse, il s'est trouvé un fusil double que l'on dit appartenir à la citoyenne Marguerite Merlat, femme Fournéron, du Chambon, qu'elle dit avoir délaissée dans la commune de Briguais. Cette citoyenne réclame cette arme auprès de Javogues qui ne me donnoit que vingt-quatre heures pour la remettre ; je n'ai pu exécuter son ordre, attendu comme sus est dit que toutes les armes, sans distinction, ont été transportées à. Commune-AlTranchic.
Croiriez-vous, citoyens, que c'est pour ce fusil réclamé que je suis détenu dans les prisons depuis environ un mois. Je n'aurois jamais cru qu'en exécutant les ordres des représentants et des généraux, surtout l'ayant fait avec zèle et sans rétribution puisque j'en suis pour mes frais de voyage, je fusse dans le cas d'être incarcéré.
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J'aime à croire que Tordre de mon arrestation a été surpris à la religion du citoyen Javogues... (1) Joseph Cave.
Il est, en effet, parfaitement exact que Joseph Cave fut incarcéré le 15 nivôse (4 janvier 94) sur Tordre de Javogues. Après les attestations favorables du Comité révolutionnaire et de la Commune, des 16 et 18 pluviôse (4 et 6 février), Javogues à Feurs, autorisa la mise en liberté du détenu ce dans le cas où il n'y auroit aucune preuve d'incivisme contre luy » (23 pluviôse — 11 février).
Voici maintenant les trois pièces qui établissent contre Marguerite Fourneyron l'accusation d'avoir exploité des prisonniers et la poursuite ordonnée par Javogues.
D'abord, la dénonciation :
Je déclare que la citoyenne femme Fournéron s'est transportée en la maison d'arrêt de Muulbrisé et en insinuant aux prisonniers qu'avec son crédit auprès du représentant Javogues, elle ferpit procurer la liberté à ceux qui la paieroit généreusement. Qu'efTectivement, elle a reçu de divers détenus plusieurs sommes entr'autres de la femme d'un nommé Bouillet (2) cinquante livres.
Fait à Montbrisé, ce 10 pluviôse, l'an second de la République démocratique.
Sauzin.
L'arrestation :
Nous, Brutus Fauveau, commandant l'armée révolutionnaire parisienne, d'après le mandat d'arrct donné par le représentant du peuple Javogues contre la femme Fourneyron et après nous être assuré de sa personne, l'avons fouillée, et vérification faite des assignats qu'elle avait dans sa poche, il a été reconnu qu'elle avait :
Un assignat de quatre cents livres.
Un de cent livres.
Cinq de cinquante livres, Onze de cinq livres, Deux de vingt-cinq livres.
Un de dix livres, Six de quinze sols.
Un de cinq sols et un de un sol,
faisant la somme de huit cent soixante-neuf livres seize sols que nous avons retirée par devers nous pour la remettre au grelTe du Tribunal de Feurs. De tout quoy, nous avons rédigé le présent procès-verbal que nous avons signé ce jourd'huy, lu 10 pluviôse de l'an 2 de la République démocratique, et non ladite F'ourneyron pour ne le savoir, de ce enquise.
Fauveau, cotiwiandant.
(1) Archives de la Loire. — Joseph Cave était de la section de V Union.
(2) Probablement Nicolas Bouillet commissaire du Conseil exécutif.
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Et enfin, la supplique qui témoigne que son arrestation a été maintenue après qu'elle eut subi les reproches de Javogues. Il convient de remarquer que le tutoiement peut n'être que l'emploi des nouvelles formules ofQcielles.
Au citoyen Javogues, représentant du peuple, à Montbrisé.
Marguerite Fournéron, femme de Claude Verisselle, à la prison cy-devant Sainte-Marie, l'expose
Qu'elle a été emprisonnée le 10 ventôse (I) en vertu de tes ordres sans que je sois coupable d'un délit, et surluul de celui dont tu m'as reproché lorsque j'ai été traduite devant toi. C'est une animosité que mon dénonciateur a contre moi, parce que je n'ai pas voulu avoir pour lui les complaisances qu'il auroil voulu ; pour s'en venger, il ne craint pas de joindre la calomnie à sa témérité. Que ces fails peuvent se prouver par la compagnie de Revollier, qui ne craindront pas de dire la vérité.
Tout ce que je t'avoue peut se prouver ainsi que sa témérité de vouloir me poursuivre. Je ne te dis pas à cet égard lout ce que la bienséance me défend. Je t'en dis assez pour prouver mon innocence.
L'on me fait aussi un crime de quelques elfels trouvés dans un sac qui m'apparlient. Je m'en vas t'expliquer ce que c'est. Tu n'ignores pas toi-même que l'élofl'e jeaune tu me l'as donnée toi-même à Ville d'Armes-Commune, même tu étois au lit, pour faire une robe ou une couverture à ma petitte ; même le citoyen Henard en vouloit, mais lu me l'avais donnée.
A l'égard des autres elfels qui éloient au sac, Teste m'en a donné ainsi qu'à ma mère ; Premillicu m'en a également donné et Duret, ainsi que quelques bouts de cierge.
Tu vois, mon cher représentant, qu'on veut te faire la cour au délrimenl de ma réputation ; mais je s(!ais que tu es juste ; l'on a voulu surprendre ta religion, mais je scai que lorsque mon innocence sera connue, tu me rendras la liberté. J'ose tout attendre de tes bontés comme de ta justice.
Pour Marguerite Fournéron (2).
S'agit-il bien là d'une sultane favorite ? Qu'est-ce que celte femme qui ne sait pas signer, qui s'intéresse à des morceaux d'étoffe et à des bouts de cierge (le luminaire était cher), qui a Talr de porter sa fortune dans sa poche et qui propose de faire attester ses vertueuses résistances par les hommes de la compagnie Revollier de Tarmée révolutionnaire parisienne? A quel titre était-elle attachée à Javogues? Etait-elle sa maîtresse, vraiment? C'est à peu près certain ; mais impossible de supposer aucune romanesque tendresse. En tous cas, on voit qu'il n'eut, pour elle, aucun ménagement. J'ignore la fin de l'aventure ; d'ailleurs, Javogues quitta le pays peu après.
(1) Pour pluviôse.
(2) Archives de la Loire.
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Aa reste, on ne peut rien imaginer de moins retenu que cet homme abandonné tout entier à son premier mouvement. Son irritation est constante. Avoir ordonné des arrestations, préparé des exécutions et en préparer de nouvelles, c'est, sans doute, une raison de ne plus conserver la sérénité de Tesprit. Mais, soit qu'il n'ait pu porter facilement la responsabilité de ces morts par l'échafaud, soit pour toute autre cause, il est sûr que sa mentalité était réellement troublée. On le voit dépenser une furieuse rhétorique qui, à ses yeux, semble prendre corps et devenir réalité. Ses métaphores d'exalté appellent des métaphores plus insensées encore et il les prend au pied de la lettre. Dans tel arrêté, du commencement de nivôse, alors que la Terreur est intense dans tout le pays lyonnais et que la plus petite accusation fait fuir et trembler, à ce moment si dur, Javogues voit les prêtres et les riches persécuter abominablement deux cent cinquante mille indigents dans la Loire (qui n'a que 233.000 habitants) et il voit les malheureux expirant tous les jours de misère et de froid, gémissant sous les couteaux et les poignards, etc. (1). Il a comme l'hallucination de ces épouvantes et contre les chimères de sa folie, il prend des mesures que la force publique traduit en actes qui font pleurer dans bien des familles.
Et son excitation le domine à ce point qu'il est ridiculement violent, écoute à peine, s'emporte et saute volontiers à la figure des gens : sur ce point, les témoignages sont unanimes. Barge, de ]a Valla, dans un récit très vivant, nous le montre en son intérieur et la sincérité de l'impression égale, ici, l'originalité du sujet. Des délégués de trois communes, la Valla, Saint-Martin-en-Coalieu et Saint-Jean de bonnes-fonts voulaient obtenir de Javogues le visa d'un passeport pour aller acheter des grains en Bourgogne. La scène se passe à Saint-Chamond, maison Neyron, grande rue.
Il était midi sonné qu'il n'élait pas encore levé. Je me présente demi-heure après avec Bonnard-Cliièze de Saint-Martin. La sentinelle nous dit : Gare, il est de mauvaise humeur. ElTectivement, pour réponse à notre demande, il nous mit dehors de sa chambre à coups de poings et de pieds. Une dame de la ville, présente à cette scène, craignant le même ti'aitement, s'enfuit au plus vite, eirrayée.
Nous allâmes avertir nos camarades que Javogues était visible, nous gardant bien de parler de noire flatteuse réception. De suite, le nommé Fontvieille, maire de Saint-Jean, fit mettre nos chapeaux à trois cornes, trousser nos habits à la mililaire.
Ainsi co.'^tumés, nous nous présentâmes à ce gracieux personnage, maison Neyron, grande rue, où il était logé. Nous obligeâmes Fontvieille de porter la
(1) Voir plus loin § VU : L'armée de Javogues, un arrêté du 6 nivôse.
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parole pour tous. Il élait en têle avec son camarade Jean du Moulin Perrot, ensuite Jean Rivât du Pinay, avec le camarade de iJonnard-Chièze et le même Bonnard avec mor derrière, étant bien complètement satisfaits de notre première démarclic.
La chambre où il était logé était très vasie el pleine de monde : en grande partie des pauvres de la ville qui se plaignaient des riches. Il allait et Venait de la cheminée à la fenêtre, prenant de tempi* en temps une poignée de pralines dans un gros paquet sur la cheminée. 11 badinait [larfois avec sa coquine nommée Merlasse, du Chambon ou avec un enfant que tenait, vers le feu, cette Merlas:»e. Tantôt, il distribuait, en allant ou venant, quelques coups de poings ou de pieds aux assistants, toujotu's jurant et pestant contre quelqu'un.
rontvieille lui fait sa demande en lui présentant les papiers soumis à sa signature. Celui- ci les prend et en bat les joues de Fontvieille. Et, comme son camarade Jean du Moulin Perrot avait bonne mine, Javogues le saisit des deux mains par le menton imprimant ses dix ongles dans sa ligure et lui dit : Ah! bougre de gueux, tu manges tout lonlard^ ton beun^e, ton fromage et tes poulets. J'ai un petit cœur de tigre, je te dt*vorerai ! Les ayant régalés, l'un et l'autre, de quelques coups de pieds et de poings, il les repoussa loin de lui.
Nous sortîmes tous, consternés et ne sachant que faire.
Je le répèle, les lémoignages sont unanimes.
I,es Sans-culottes de Bourg qui, après son rappel à la Convention, le 7 ventôse (25 février), pétitionnèrent en sa faveur le croyant menacé, font de lui ce portrait :
D'un caractère violent, son emportement était terrible à la vue d'un aristocrate, d'un complot fédéraliste ou de la moindre résistance qu'on opposoit à l'exécution des projets qu'il avait conçus pour le bonheur du peuple.
Les deux délégués de la Commission temporaire envoyés le 24 pluviôse (12 février) pour lui signifier son rappel disent que les municipaux de Feurs étaient terrifiés et que le maire, lui-même, peu avant, avait été pris aux cheveux. x\ un imbécile qui lui fait la cour en lui demandant un morceau de chasuble pour faire une culotte, il flanque une giffle (1). En empêchant une avance d'argent
(1) Voici la pittoresque missive qui porta à Javogues les explications humiliées du giftié :
De Conunune d'Armes, ce 14" nivôse (3 janvier 94).
Citoyen représentant,
En plaisantant ier avec toy, tu voulut encore me confirmer. Cet n'est pas pour le grand mal que tu ma fait, ces Iniïronl. Quand nos fanatique le sauront il ce baigneront dans la joie, où partout je faisoit ton éloge quand Ion pai'loit de toit.
Croiant de renouveller nos connaissance depuis que nous éliont électeurs. Quand il fut question de vous porter aux scrutin tous ceux que javoit en ma (îonfiaissance vous portaire, sition le Chambon.
Tu na pas conut que je vouloit me moquer de ses chassuble en te disant de
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de la caisse départementale à la Manufacture de Saint-Etienne, il éclate contre son collègue Girard et menace de le faire escorter par cinquante dragons (i).
Pour ce troisième séjour à Saint-Etienne, Javogues fut réinstallé dans la belle maison d'Antoine Neyron, l'ancien maire de 90 recherché pour avoir fait partie de la Commission populaire de Lyon. J'ai dit plus haut qu'en oclobre, sur la demande d'un logement par le représentant Bassal, l'immeuble séquestré avait été, par le District, mis à la disposition des représentants; sis rue Neuve (démoli aujourd'hui), il comprenait d'assez vastes bâtiments autour d'une cour dallée : grand portail, grand escalier, beaux et dignes appartements ; une fort belle maison, neuve, de simple décoration.
Javogues y habita pendant vingt-huit jours. Le District s'y installa un mois et demi après lui, le 8 ventôse (26 février). Dix-huit mois plus tard, en pleine réaction royaliste, Antoine Neyron absous, le District réclamait de la Nation 20.83^) liv. 10 sols (l'assignat déprécié), au profit du propriétaire, à titre d'indemnité pour le loyer et les réparations.
En arrivant à Saint-Etienne, Javogues y trouvait le détachement de l'armée révolutionnaire de Paris commandé par Macquart. Cet exaspéré avait sous la main une force publique digne de lui.
mail donnée pour faire un paire de culote. Jaurès crut que lu auroit passer un moment joieus avec la compagnie. Tu ma foutu un soutlel que jamais de ma vie personne mavoil fait.
Tut peut te flaler que tu la fait au meiUicur san-culote et meillieur républiquatn de notre montaigne.
«•Venant de la part de toi cet nest rien. .Tespère que a notre première vue tu ne serai pas aussy méchant sans quoy je ne dêsiroit pas de le revoir.
Je te salue avec fraternité,
Champagniol, eX'Conimissau'e.
(Archives de la Loire).
(1) Lettres de Girard au Comité de Salut public (6 nivôse et U' pluviose- 26déc. 93et20janv. 9&).
A Saint-Etienne Javogues rencontra, arrivant aussi, son collègue Girard (de TAude), délégué par le Comité de Salut public, par Carnot plutôt, pour une mission très nettement limitée à la Manufacture de Saint-Etienne.
Les missions spéciales ne dispensaient pas les représentants d'accomplir ce qui était leur devoir civique : l'action républicaine,
révolutionnaire. Girard devait donc être forcément mêlé aux affaires de la politique. Mais il est très visible que son influence à cet égard fut nulle et que, dès le premier jour, il subit, lui aussi, le tyrannique ascendant de son collègue. C'est sans conteste que Javogues commanda. Girard, confiné dans son mandat, n'apparaît dans certaines circonstances politiques que comme un personnage décoratif. Un jour au moins, Javogues, incapable de condescendance, le malmena et le menaça violemment parce qu'il avait pris sans lui une mesure administrative. Je veux citer le fait.
Le 2 nivôse (22 déc.) Girard réclamait au Comité de Salut public deux millions pour activer la fabrication et Javogues reconnaissait bien la nécessité et l'urgence du crédit puisqu'avec Girard il signait la demande. Girard crut ppuvoir — peut-être des instructions particulières lui en donnaient-elles le droit — faire avancer par la caisse du Département 2.077.000 liv. qu'il jugeait indispensables. Mais Javogues fit arrêter tout envoi, menaçant les commissaires de Girard, leur déclarant « qu'il le ferait expédier lui-même sous l'escorte de cinquante dragons ». En prévenant le Comité, le 6 nivôse (26 décembre), Girard exprime son embarras, c'est-à-dire son impuissance.
Javogues, grand ordonnateur des mesures révolutionnaires, marchait escorté d'un aide de camp, citoyen Duret, et des agents politiques Dorfeuille et Millet.
Duret Antoine était de l'armée des Alpes ; il venait d'être promu au grade d'adjudant général (du 18 brumaire-8 novembre); il est dit « attaché au représentant du peuple Javogues » (1) ; il était né à Roanne et âgé de quarante ans. Il haranguait quelquefois, en
(1) District (19 nivôse).
Style du Père DuchènCy comme il fit à la Saint-Etienne. Son action me parait avoir été assez effacée et bornée aux ordres donnés pour des piquets d'arrestation et de perquisition. Je ne vois ni ce qu'il fit, ni pourquoi on le condamna à mort quelques mois plus tard. Il faisait exécuter les ordres de Javogues : je ne vois pas que rien puisse lui être particulièrement attribué. L'abominable condamnation qui l'a frappé dit qu'il a conspiré «c contre la liberté, la sûreté et la souveraineté du peuple ». Pupila dû prendre au sérieux cette fantaisiste appréciation quand il a écrit sur lui ce souvenir :
. . . Qu'il se montrait vrai patriote ; mais que, dans le fond de ses idées et de son cœur, il était un aristocrate et un vrai royaliste ce qui fut reconnu et il péril jugé quatre mois après. . .
Antoine-Vincent Dor feuille, êigé d'un peu plus de trente ans, était un artiste dramatique grisé de politique. Je ne vois pas ses origines. J'ai dit ailleurs (1) qu'au milieu de 93, il était en Corse, et comment, vers la fin d'août, il passa sous Lyon, se rendant à Paris, porteur de 288 liv. don patriotique offert à la Convention par la Société des amis de la Liberté et de l'Egalité de Bastia. Dorfeuille était un beau parleur et un actif. Dubois-Crancé et Gauthier, séduits, le retinrent et lui confièrent, le 27 août, une mission politique dans le département de Rhône-et-Loire, pour y réveiller l'esprit public et secouer le patriotisme. Il se mit aussitôt en campagne et déjà, le 2 septembre, Dubois-Crancé le félicitait. J'ai raconté que, dans l'action contre Montbrison, Dorfeuille fut attaché à la colonne de Fugières. Il était encore commissaire des représentants dans le Roannais, quand le 12 octobre, l'arrêté qui constituait la Commis* sion de justice populaire lui attribua la présidence de la Section de Lyon. Il venait de prononcer, en cette qualité, plus d'une centaine de condamnations capitales, quand, le 19 frimaire (9 décembre), la Section de Lyon qui était devenue Tribunal révolutionnaire, fut supprimée. Trois jours après, le 22 frimaire (12 décembre), les représentants à Lyon investirent Dorfeuille d'une mission à Saint- Etienne : mission de propagande et d'action politique à laquelle on joignit un mandat de surveillance de la fabrication des armes. J'ai donné ailleurs le texte de l'arrêté (2). En voici les dispositions politiques :
Les représentants du peuple . .
Considérant qu'il importe de ne pas perdre de vue un seul instant la fabrica-
(1) Tom. 1, p. 733.
(2) Voir plus haut, page 221.
tion des armes à Armes-Commune et de maintenir l'esprit public à la hauteur de la Révolution jusqu'à son entier et parfait complément dans toutes les communes des districts environnants,
Arrêtent ce qui suit :
1. — Le citoyen Dorfeuille, ci-devant président de la Commission de Justice populaire établie à Commune-Affranchie pour juger les conspirateurs, se transportera à Armes-Commune pour y surveiller l'exécution des différents arrêtés pris par les représentants du peuple pour activer la fabrication des armes...
3. — 11 adressera aux représentants du peuple la lisle de tous les agents de la République près la Manufacture, prendra les renseignements les plus exacts î^ur leur civisme et leurs capacités...
6. — 11 tiavaillera à la destruction du fanatisme, donnera le mouvement aux différentes autorités et maintiendra l'esprit public à la hauteur de la Révolution non seulement à Armes-Commune, mais encore dans toutes celles du district et, s'il le juge convenable, dans celles des districts environnants...
8. — Il rendra compte de ses opérations aux représentants du peuple à la fin de chaque décade...
Fait à Commune-Affranchie... (22 frimaire).
Malgré rénumérâtion des services attendus de Dorfeuille dans la fabrication des armes, c'est l'article VI qui indique l'essentiel de sa mission. Javogues et Dorfeuille arrivèrent presque ensemble à Saint- Etienne. Ils avaient pu se connaître chez Dubois Grancé. Javogues vit de très mauvais œil l'envoi de ce commissaire national dans un domaine qu'il jugeait lui appartenir. En pluviôse, il s'en plaignit à Gollot d'Herbois, disant qu'on avait voulu contrecarrer ses opérations ; accusant nettement Dorfeuille d'avoir fait à Saint-Etienne de la contre-Révolution ! il affirme même avoir donné l'ordre de le faire arrêter (1).
Compétent en justice révolutionnaire, Dorfeuille, à Saint-Etienne examina les dossiers des prévenus et procéda dans les prisons à des interrogatoires sommaires. Il y fut l'organisateur de la fête du 40 nivôse pour la prise de Toulon. Un peu avant le départ de Javogues, Dorfeuille et son acolyte Millet s'en allèrent dans le département de l'Ain auprès du représentant Albitte (2).
(1) Voir livre septième, chapitre second, §XIV : La grande lettre de Javoguet à Collot d'Herbois.
(2) Le 25 nivôse (14 janvier), Dorfeuille écrivait de Lyon à Javogues :
ft Brave représentant,
V Tout va bien ici. J'ai diné avec Fouché. Nous avons parlé de toi et de tes « succès. Nous espérons en faire autant dans le département de TÂin. Nous « partons incessamment. N'oublie pas de nous écrire. Nous attendons avec « impatience de toi des renseignements précieux.
a Salut et fraternité. « Dorfeuille »,
Dossiers de Feurs. — Teyter,
LES LIEUTENANTS DE JAVOGUES î285
A Bourg, il procéda aussi à une enquête sur les prisonniers, organisa aussi une grande fête de la Raison et publia quelques numéros d'un Père Duchesne U cadet.
Je le perds de vue à ce moment.
Cet homme était d'une intelligence très vive. Après le siège, il prononça, à Lyon, des discours qui firent impression et notamment celui qu'on appela l'oraison funèbre de Chalier. Balleydier qui n'est pas suspect de complaisance dit de son talent :
En sa qualité (l*ex-comédien, Dorfeuille joignait a une éloquence naturelle aisée basée sur un fond d'instruction et sur une prodigieuse mémoire, Tentraînement du geste, la fascination du regard et l'inflexion de la voix, toujours d'accord avec la pensée.
Dorfeuille devait être assassiné à Lyon, au plus fort de la Terreur blanche, dans le massacre de la prison dite de Roanne le 15 floréal an III (4 mai 95). On a dit qu'il fut précipité d'un deuxième étage sur les dalles d'une cour.
Millet m'est très peu connu. Il fut, lui aussi, un commissaire de propagande, d'action sur l'esprit public. Un arrête de Couthon, de Laporte et Maignet, du 7 brumaire (28 octobre) l'institue en cette qualité.
Les représentants...
Nomment le citoyen Millet commissaire pour se rendre dans les districts de Campagne de Ville-AfTranchie, Roanne, Montbrison, Saint-Etienne et même les autres districts voisins pour y éclairer l'opinion publique sur la nature et les causes des troubles qui ont éclaté dans la ville ci-devant Lyon ; faire connoitre les mesures adoptées par la Convention et les représentants du peuple, en accélérer Texéculion ; former des Sociétés populaires ; aider le peuple à épurer les anciennes ; coopérer par son zèle à taxer les denrées ; surveiller, de concert avec les autorités constituées, les sociétés populaires et les comités de surveillance ; mettre en état d'arrestation les contre-révolutionnaires ; en un mot, travailler à la propagation des principes en excitant le civisme des patriotes et déconcertant par tous les moyens accordés par la loi, les trames des méchants (1).
II semble que Millet, avant d'être l'associé de Dorfeuille, ait été son successeur dans le premier apostolat révolutionnaire ordonné par Dubois-Grancé. Je ne vois pas trace de son action politique dans le pays stéphanois : il figure cependant à la fête stéphanoise du 10 nivôse à côté de Javogues, avec Dorfeuille. Il s'occupa, avec
(1) Enregistré au Département de la Loire le 4 frimaire (^ nov.).
Girard (de l'Aude), des affaires de la manufacture. Le 29 nivôse (18 janvier), avec Girard, il arrête des tarifs (1).
Peu après, avec Dorfeuille, Millet passa dans TAin. Une lettre d'Albitte au Comité de Salut public, du 11 pluviôse (30 janv. 04). y signale leur présence et leur action. Avec Dorfeuille, Millet fît, à Bourg, le Père Duchesne le cadet. Je ne vois pas la suite de cette existence.
Marcellin n'était pas de nos pays. Il était venu avec Tarmée révolutionnaire parisienne à laquelle il avait été attaché — sur la présentation de Ronsin — en qualité de commissaire civil. Le 22 frimaire (12 déc.)un décret de la Convention lui ordonnait de se rendre devant le Comité de Salut public pouryjustifler sa conduite. L'affaire avait dû être arrangée puisqu'on le voit à Saint-Etienne avec le détachement de cette armée révolutionnaire. Javogues allait l'appeler aux fonctions de juge en une reconstitution du tribunal de Feurs, en pluviôse. Après ces courtes fonctions, Marcellin quitta le Forez.
Léon, Je ne vois pas d'où venait et où est allé ce Léon qualifîé « Commissaire délégué par les représentants du peuple » au procèsverbal de la séance de la Commune du 6 nivôse (26 déc). A cette séance, Léon apporte la plainte de Javogues qui a été obsédé par les réclamants de la taxe révolutionnaire et Tordre qu'il donne à la Commune de retenir ces réclamations pour les examiner.
Le nom de Léon ne m'est apparu que dans cette circonstance.
J'ai parlé ailleurs des premiers commissaires de Javogues dans le district de Saint-Etienne : Pignon et Beraud- Pignon accomplissait, pour le District, une mission dans les cantons des bords du Rhône : je vais la raconter; il allait reprendre d'importantes et terribles fonctions. Il convient de montrer ici un extraordinaire personnage qui sut gagner la confiance de Javogues et exercer sur lui une grande influence pendant les derniers jours de sa mission : Lapalus.
Lapalus Jean-Marie, était un jeune homme de vingt-six ans, né à Matour dans le district de Charolles; il habitait ordinairement Mordoré dans le canton de Thizy où il fut élu assesseur du juge de paix. Il était entré avec ardeur dans la lutte et déjà, le 2 novem-
(1) District.
bre 1792, il avait adressé au Département une dénonciation contre le Directoire du district de Roanne qu'il accusait de contre- Révolution (1). En juillet 93, avec ou sans mission régulière, sous le prétexte de porter à Paris l'adhésion du canton de Thizy à la Constitution de juin, il y porta la dénonciation des agissements contre- révolutionnaires dans les montagnes du Beaujolais ; il y fit la connaissance de Dupuy de Montbrison et — dit-on — celles deJulien (de Toulouse), et du procureur de la Commune, Hébert. C'est à ce moment qu'il fut nommé commissaire du Comité de sûreté générale, fonctions qu'il exerça avec raideur. Une lettre de lui, à Javogues, du 29 frimaire (19 décembre), prouve qu'à cette date il était poursuivi par des dénonciations formulées à Roanne et qu'il était venu à Saint-Etienne chercher protection auprès de Javogues qu'il ne connaissait pas et dont il se croyait défavorablement apprécié.
Commune-d'Armes, ce 29 frimaire Tan 2« de la République françoise, une et indivible,
Citoyen représentant,
Révolutionnaire depuis 1789, sauveur des montagnes du haut Beaujollois qui, sans moi, auroient été le théâtre d'une seconde Vendée, j'informe contre les chefs qui vouloient y faire éclater une contre-Révolution. En juillet dernier, le* premier noyau étoit formé : je porte à Paris l'information. La Convention décréta d'arrestation les chefs le 12 août dernier, du nombre desquels est l'abé Varenard procureur-syndic du district de Villefranche et deux notaires.
Ma conduite courageuse, révolutionnaire fut connue de ton collègue et ami Dupuis près lequel j'étois logé qui, conjointement avec CoUot d'Herbois me procurèrent du Comité de Sûreté générale une commission pour faire arrêter dans les départements de Rhône-et-Loire et Saône-et-Loire tous les contrerévolutionnaires, fédéralistes, ennemis de la Patrie, etc., etc.
J'ay fait arrêter ceux que la loi a frappé, indistinctement (juge si cela m'a attiré des amis). On m'a instruit que les Roannais s'étoient plaints à toi de mes opérations. J'étois venu pour t'en rendre compte et pour te parler de diverses mesures qui sont urgentes à prendre tant dans ce département que dans ceux du Rhône et de Saône- el-Loire. Mais, l'on m'a encore instruit que ta porte me sera fermée, que tu es indisposé contre moi, que tu m'accuse d'avoir favorisé les riches et d'avoir fait emprisonner les patriotes.
Je suis étonné que tu aye jugé un républicain sans l'entendre. Comme toy, je hais les riches ; comme toy je les ay frappés et je défit à qui que ce soit de justifier que j'aye parlé, logé, bu et mangé chez aucun riche. Si tu me prouve un soupçon, je consens à être guillotiné de suite.
n ne m'appartenoit pas déjuger le civisme de personne ; chargé d'exécuter la loi, je devoit m'assurer de tous ceux qu'elle a frappé.
(1) Département. 5 nivôse an II (25 déc. 93). — A ce moment, on accusait les administrateurs du département de 1792 de n'avoir pas tenu compte de la dénonciation de Lapalus.
Ne me juge pas pans m'enteudre et lu verras qu'on Ta trompé. Tu reconnaîtra un républicain qui a fait arrester ceux de sa famille qui étoient coupables et qui a donné les matériaux pour guillotiner un parent et qui Ta été. Veuille me donner riiuure à laquelle je pourray te parler.
Salut et fraternité. Lapalus (1).
Leç agissements de Lapalus dans le Roannais ne sont pas du cadre de cette histoire. On verra plus loin sa présidence au tribunal de Feurs reconstitué en pluviôse, puis son arrestation, son procès et son exécution — en compagnie de Duret — à la fin de germinal.
PIGNON DANS LES CANTONS DU RHONE PROTESTATIONS CONTRE LA FERMETURE DES ÉGLISES
Javogues ne devait retrouver que quelques jours plus tard son ami Pignon alors en mission dans les cantons des bords du Rhône. L'installation des autorités nouvelles au District et dans les communes avait mis fin à la première mission de Pignon et, par suite, à celle de ses délégués. Mais les services d'un tel patriote pouvaientils être négligés? Vingt jours après son installation, le District lui confia une mission nouvelle dans les pays du Rhône.
Est-ce le District qui en eut la pensée? N'est-ce pas plutôt Pignon désireux de se rapprocher de la belle fille dont le charme l'attirait?
Les pouvoirs de la mission étaient ainsi formulés :
22 brumaire (12 novembre).
L'administration commel dans le canton de Beuf, de Chavanay et de Pélussin le citoyen Pignon pour veiller à l'exécution des lois, remplacer, conformément à l'arrêlé des représentants du peuple, tous ceux qui, dans les municipalités, seroient entachés d'aristocralie et convaincus d'une coupable négligence et leur substituer de bons républicains ; pour faire supprimer toutes les confréries qui, au mépris des lois, existeroient encore et établir des Sociétés populaires et de former l'esprit public.
Le lendemain de cette nomination, le 23 brumaire (13 nov.), Pignon faisait déjà enregistrer ses pouvoirs à Beuf et de suite inaugurait ses fonctions.
(1) Archives de la Loire.
Il dit aux municipaux que leur commune, leur canton, comptaient des suspects et même des complices de la révolte de Lyon, et, en présence de Collot, le juge de paix appelé, il engage une « longue discussion sur les diftérents motifs de suspicion contre les différents citoyens et citoyennes de la commune ». Et on arrête une liste de suspects à incarcérer :
Chaspoul Jean- François, oncle (1).
Fichet François, cabaretier (2).
Paret Jacques (îî).
Paret Jean^ son fils (4).
Merle François^ fils de Boniface (5j.
Palhon Catherine^ saiemme (6).
Briat Jean-Louis^ boucher (7).
Moulin Jean-BapUste (8).
Beraud-Tavian François (9).
c La Tavian », sa femme (10).
Fontaine Pierre-Mathieu-François (ii).
« La nommée Nodin », sa femme (12).
C'est Pignon qui dicta à Collot, faisant fonctions de secrétaire, l'acte d'accusation :
1» Parce que tous les susnommés n'ont obtenu aucun cerlificat "^ civisme depuis la reddition à la République de Viile-ArFranchie.
2« Parce que Jean-François Chaspoul oncle a été un agent de la veuve Olivier dite de Senozan (13) ou de ses parents ci-devant seigneur de Saint-Pierre- de-
(i) Ecroué à la prison des Ursules de Saint-Etienne. Voir plus haut, page 140. Acquitté par la Commission révolutionnaire de Lyon le 30 ventôse (20 mars).
(2) S'est caché.
(3) S'est caché.
(i) Sans renseignement. — S'est probablement caché.
(5 et 6) Ecroués tous deux à je ne sais quelle date. — Mis tous deux en liberté par aiTÔlé de Reverchon du 11 thermidor (29 juillet 94). — Le Tableau général des conspirateurs dit de Merle : « Qui a porté les armes pour les Lyonnois ».
(7) Sans renseignement. — S'est probablement caché.
(8, 9 et 10) (Id.).
(li) S'est caché. Le mandat d'arrêt a été annulé par arrêté de Charlicr et PochoUe du 25 vendémiaire an III (6 octobre 94).
(12) Ecrouée à Saint-Etienne le 18 pluviôse (6 février 94). Mise en liberté le 17 ventôse suivant (6 mars) par arrêté de Meaulle du 12 veniôse (2 mars).
(13) Magdeleine-lIenriette-Sabine Olivier de Senozan-Viriville, épouse séparée de biens d'Archimbaud Joseph Talleyrand-Périgord.
Bœuf, émigrée, et qu'en outre, il a fait périr douze cents bichets de blé ou seigle en l'année 1791 pendant le temps de sa mairie et, enfin, comme secrétaire du Point d'honneur et ci-devant privilégié.
30 Le citovcn Deraud-Tavian el sa femme savoir :
Le mari pour avoir recelé en sa maison, à Roisey, Pierre-Joseph Besson qui avoit été mi« en état d'arrestation ; pour avoir prêté une de ses granges située au même lieu pour y élever une chapelle el y assembler les fanatiques ; pour avoir élé un accapareur dans le commerce des soies ; pour avoir fréquenté continuellement les Chaspoul oncle el neveu, Donzel et autres principaux moteurs de troubles qui ont agité cette commune; pour avoir favorisé par de fausses dénonciations les agents et fermiers de Témigrée Senozan ; qui faisoit instruire une procédure criminelle pour faire périr les deux seuls patriotes qui ont soutenu avec énergie la République dans le canton.
Et la femme, pour avoir toujours élé fanatique par esprit de contre-Révolution ; pour avoir toujours soutenu le parti lyonnois ; avoir ouvertement publié que les Lyonnois seroient vainqueurs et, ce, pendant le temps du filage de la soie.
Et, enfin, à tous deux, pour avoir retiré chez eux plusieurs muscadins de Lyon et notamment les fils Lcnlillon dont le père est notaire à Virieu el qui avoit porté, avec les deux frères Malassagny, du même lieu, les armes en faveur des Lyonnois contre la République.
4» Les mariés Fontaine savoir :
Le mari, pour avoir été continuellement le soutien et l'agent des aristocrates du pays et avoir affiché le plus virulent royalisme ; sans compter toutes les preuves qu'on pourra se procurer contre lui des citoyens du canton, comme aussi de ceux d'Armesville où il fait actuellement sa résidence et, enfin, pour avoir publié, au camp devant Lyon, que la veille des biens de Chapuis, ci-devant .seigneur, émigré, ne tiendroit pas et, cela, en présence de gens dignes de foi.
Et, quant à sa femme, pour avoir fanatisé les habitants par des motifs contrerévolutionnaires et avoir toujours agi dans le même sens et les mêmes sentiments que son mari et avoir toujours frayé el fréquenté les aristocrates bien connus de tout le canton.
b" Les nommés Fichet et autres, pour avoir été continuellement les agents de raristocralie et notamment pour les motifs énoncés dans le mandat d'arrêt délivré contre eux par le citoyen jtige de paix, duquel il a donné lecture pour ceux insérés dans la procédure qu'il a commencée à instruire comme officier de police de sûreté.
Pignon rédigeant et écrivant pour le compte de la municipalité, termine :
En conséquence, la municipalité a arrêté que tous les su.s-dénoncés seront mis de suite en état d'jun'stalion et que les scellés seront aj)posés chez eux.
Fleury Heurtier, capitaine de Maleval sera appelé avec quinze de ses hommes pour prêter main-forte ; les prisonniers seront traduits à Saint-Etienne et, de là à Feurs devant la Commission de Justice.
Et, avec Pignon qui signe à. chaque page, on voit au bas de ce document les signatures du maire Beraud, de Coilotle juge de paix,
de Claude Robert le procureur de la Commune, de trois municipaux Zacharie Audin, Pierre Gamet et Louis Vincent. Un quatrième, François Tranchand, eut le courage de faire cette timide réserve :
J'approuve de ce que ci-dessus, ce qui esl à ma connoissance.
Malgré les formelles injonctions de Pignon, inscrites le 29 septembre, à la Commune (1), les patriotes de Beuf ne s'attendaient pas à la ciuelle épreuve d'avoir à dénoncer leurs voisins. Certes, pour quelques-uns, la dénonciation n'eût point étonné. L'un des dénoncés, François Beraud, n'avait pas hésité, lui, en juin 1793, à signaler le maire André Beraud et sur ses dires, un mandat d'arrêt avait été lancé et des poursuites organisées (2). Cependant, la Commune ne dénonçait pas, aucun patriote ne dénonçait.*Le procureur de la Commune, Claude Robert, a raconté :
Quelques jours après la fin du siège, lui, déposant, se rendit chez le citoyen Collot de Perte, juge de paix de leur canton, que celui-ci lui dit : « En ta qualité de procureur de la Commune^ tu devrais faire un réquisitoire à la Munici])alité pour dénoncer les personnes suspectes de la commune; que sur ce qu'il lui répondit qu'il n'en connaissoit pas, Collot de Perte lui cita difl'érents faits et différenls propos de plusieurs citoyens et lui dit : Tu es obligé par ta place à requérir la Municipalité de les dénoncer ; que lui, déposant, fut faire pari au citoyen Beraud, maire, qui ne lui répondit rien (3).
Pignon présent, il fallut bien s'exécuter. André Beraud signa de bonne volonté ; mais tous les autres résistèrent, et Claude Robert
se fit destituer ; voici son témoignage :
... Arrivé à la Municipalité, il trouva dans la salle d'assemblée le citoyen Pignon, délégué des représentants du peuple, Collot de Perte, le maire et plusieurs officiers municipaux ; qu'il vit qu'on avoit rédigé sur le registre des délibérations... un procès-verbal de dénonciation contre différents citoyens dont il fut donné lecture sur la demande du maire ; que cette lecture faite, le citoyen Tranchand, un des officiers municipaux, observa qu'on avoil fait entendre que la Municipalité devoit rédiger un simple procès-verbal des dénonciations que l'on devoil faire et que, cependant, parce procès-verbal, on rendoit la Municipalité dénonciatrice ; alors. Pignon dit à Collot de Perte : Je ne te tiens pas quitte de ce que tu as fait ; il faut que, demain, tu me donne la note des municipaux qui soutiennent les aristocrates pour que je les puisse destituer.
(1) Voir plus haut, tome I, page 788.
(2) Enquête contre Pignon. Déposition André Beraud. V. plus loin, livre huitième, chap. % § VII; La seconde étiquete sur Pignon, Jourjon et Démolis.
(3) Ibid. Déposition Claude Robert,
Le citoyen Tranchand alors dit qu'il aimoit autant être destitué que de rester en place, attendu qu'il étoit pauvre et que sa place Tempéchott de travailler. Le citoyen Collot lui répliqua : Ta destitution ne te toutmeroit pas à compte, parce que toute personne destituée est mise en a)*restation.
Après ces débats, le citoyen Beraud, maire, signa le procès -verbal, ainsi que le déposant et les officiers municipaux, a l'exception de Tranchand. Pignon dit alors : Puisque Tranchand ne veut pas signer, it faut que je le destitue. A quoi, le maire répondit : Bah ! il signera demain. Ce qui, effectivement, a été fait.
Zacharie Audin dépose :
. . . Collot faisoit les fonctions de greffier ; que celui-ci lui présenta un procèsverbal rédigé sur le registre de la Municipalité en lui disant : Crains-tu de êignei' après la sigtiature de tes collègues 9 Le déposant lui dit ainsi que le citoyen Tranchand : Je ne signe pas aujourd'hui, je signerai demain. Pignon, prenant la parole, dit à Collot : Puisqu'il ne veut jïas signer, laisse-le. A quoi Collot répliqua ; Eh bien, s*il ne signe pas, je le dénoticerai avec les autres. Alors, le déposant signa.
Pierre Gamet, maréchal, qui n'était pas à la séance, dépose :
Le lendemain matin, le citoyen Robert, procureur de la Commune, étant venu dans son domicile pour l'avertir de se rendre à la Municipalité., . lui dit :
Tu as été bien lieureux de ne t'ttrj pas trouvé à la Maison-commune dam la séance d'hier au soir ; il y a eu des débats faits jyar Tranchand pour signer une dénonciation qui est rédigée contre plusieurs personnes.
Que lui, déposant, s'étant rendu à la Commune, le citoyen Beraud, maire, lui présenta le registre des délibérations... et lui proposa de signer le procèsverbal de dénonciation... ; qu'après en avoir commencé la lecture, le maire lui dit : Tu vois bien que je suis sign^, tu n*as pas besoin d'en lire davantage ; d'ailleurs, si tu es appelé pour déposer, tu ne diras que ce que tu sauras. Alors, le déposant qui, après le peu de lecture qu'il avait pris, avoit reconnu qu'il y avoil quelqu'unes des dénonciations qui étoient vraies à sa connoissance, signa le procès-verbal.
Louis Vincent dépose :
... Il fut rédigé par ledit Collot un procès-verbal...; que lorsqu'il vint à signer, le déclarant dit qu'il ne vouloit pas signer, qu'il n'avoit pas assez de connoissance des dénonciations qui étoient faites ; qu'alors, Collot lui dit également qu'il falloit le signer, puisque le maire l'avoit signé lui-même et qui, sûrement, ne vouloit pas se mettre dans un mauvais cas. Alors, le déposant se décida à signer.
Le lendemain, Pignon destitua Claude Robert procureur de la Commune par ce motif : « A sans cesse été d'accord avec les Chas- « poul oncle et neveu et le nommé Donzel, principaux contre-révo- « lutionnaires du canton )».
Peu de temps après, mais avant l'arrestation de Collot (du 25 pluviôse-13 février), Robert, Tranchand, Audin, Gamet et Vincent,
devant le Comité de surveillance -^ dont les membres certiTient la réalité de la démarche — retiraient leurs signatures :
Nous nous sommes présentés au Comité de Surveillance peu de temps après pour protester contre les signatures qui nous aboient été arrachées par la violence ; mais une querell3 survenue entre Louis Collol de l*erte et l'un de nous nt lever la séance (1).
Le surlendemain de cette mémorable séance des dénonciations, le 25 brumaire (15 nov.) nouvelle mesure.
Sont comparus Benoît Pignon et André Beraud, maire, qui ont exposé plusieurs arrêtés soil du District d'Armesville, soit du Département de la Loire, et qui ont requis ladile Municipalité de faire exécuter toutes les lois et les décrets de la Convention nationale, notamment de nommer incessamment les membres du Comité de Surveillance, de tout préparer pour la promple descente des cloches, de faire promplement les impositions et de faire parvenir le plus tôt possible la note des gens Suspects et le recensement de tous les grains ; comme, enfln, de faire incessamment apposer les scellés chez ceux qui ont été déclarés suspects par le procès-verbal d'avant-hier... si fait n'a élé déjà...
Il y eut sans doute quelques autres décisions prises à Saint-Pierrede-beuf sous Timpulsion de Pignon. La constitution d'un Comité de Surveillance le 7 frimaire (27 novembre) est évidemment de son inspiration.
Vers le même moment, on le retrouve à Maleval, oii il provoque une véritable révolution et commet la mauvaise action de faire arrêter un brave homme, Jean Cellard, le procureur de la Commune. Les dépositions à l'enquête dirigée contre lui, en floréal, exposent bien Tévénement. La première à citer est celle de Jean- Baptiste Nesme, membre du Comité révolu» ion naire du canton :
... Que le citoyen l'ignon étant venu dans leur commune... on fit sonner les cloches d'assemblée ; que lui, déposant, éloigné du hameau, s'y rendit et assista alors à la descente des cloches de l'église de leur ci-devant paroisse ; qu'Hprès cette descente, ils se rendirent avec seize à vingt citoyens, en conduisant les cloches, en la salle de la Maison-i'onunune.
Kn chemin. Pignon fil part au déposani qu'il vouloit destituer et mettre en état d'arrestation les citoyens Jean Marchand, maire, Jean Cellard, procureur de la Commime, et Pierre Limone, officier municipal, qui lui avoient élé dénoncés, les deux premiers comme ayant trompé la Municipalité pour faire accorder des certificaLs de civisme à Card et à Clapy (2) à lui désignés comme aristocrates et même mis en arrestation et le citoyen Limone comme fanatique.
(I) Commune de Beuf. — ii lloréal an III {^i mai). — Benoit Boucher, François Hoberl, Jean-Antoine Bruyeron, membres du Comité de Surveillance, à ce moment attestent la véracité de la déclaration.
(*2) Voir plus haut, page 140 cl plus loin, h; Tableau des conspitntetirs, % XVII. C'est Carre (ju'il faut lire.
Que lui, déposant, observa à Pignon que Jean Marchand était un brave homme, mais sans ronnoissance, et que, s'il le melloil en état d 'arrestation, il le rendoil victime de son ignorance ; que le citoyen Limone ne pouvoit pas être accusé de fanatisme pour ne pas aller à la messe : Tvi^ tu n*y t'as pas (1).
Que, parvenus dans la salle d'assemblée, Pignon lisant quelques notes qu'il avoit, prononça la destitution des citoyens Jean Marchand et Jean Cellard de leurs places de maire et procureur de la Commune, ainsi que l'arrestation de Cellard qui fut conduit de suite dans le domicile des frères Card ; qu'après cela, il demanda aux citoyens présents s'ils agréoient le citoyen Plasson pour leur maire et le citoyen Jean-Claude Dumas pour agent national, ils répondirent tous que oui ; alors, en présence des officiers municipaux et notables de la commune, Pignon dicta le procès-verbal au citoyen Collot qui éloit présent, tant de la destitution que de rinstallalion du maire et de l'agent national ; tous ceux qui surent signer apposèrent leur signature sur le registre des délibérations de la Municipalité.
Jean Cellard, le procureur destitué, dépose :
Pignon... s'étant rendu dans leur commune avec le citoyen Collot de Perte, dans une assemblée où il ne s'y trouvoit qu'environ seize à vingt citoyens... prononça, sans consulter personne, la destitution du maire sous le motif qu'il ne savoit qu'à peine signer... de lui, déposant, sous prétexte qu'il éloit d'intelligence avec les rebelles de Bœuf coalisés avec ceux de Lyon, et qu'il avoit, en trompant la Municipalité, fait donner des certificats de civisme aux citpyens Card et Clapy qui étoient des aristocrates; que cependant tous ces faits étoient faux, ainsi qu'il a été reconnu et atteste parla Municipalité et par les jugements qui ont acquitté les citoyens Caid et Clapy ;
Que lui, dé[)osant, instruit que l'on vouloit le faire arrêter, se rendit à l'assemblée avec son paipiel et dit : Je ne crois pas avoir mérité dVUre arrêté, mais j'obéirai. Et, dès ce moment je fus conduit en arrestation dans la maison des frères Card et traduit le hMidemain en la maison d'arrêt de Commune-d'Armos où j'ai resté près de trois mois (2) ; d'où je suis sorti, par les ordres de Pignon, sur la réclamation de ma municipalité et de tous les citoyens dudit Maleval.
L'arrestation de Cellard ne fut pas la seule. Antoine Guzin, de Maleval, membre du Comité révolutionnaire, dépose :
S'il (Pignon) a fait arrêter les frères Camyer dont l'un étoit ci-devant
conseiller à la sénéchaussée de Lyon et l'autre chanoine, Louis Ginet ci-devant
(1) Je rappelle que, peu avant, c'était faire preuve de fanatisme que s'abstenir de la messe du cui'é luinstitulionnel.
(2) Jean Cellard, élargi le 11 pluviôse (.'iO janvier 94) après une détention de « près de trois mois » a donc dû être incarcéré vers la fin de brumaire (20 novembre). Cependant il n'est êcroué en la prison^le la rue de la Ville que le 25 nivôse (14 janvier). Il a donc été pendant un mois êcroué dans une autre prison de la ville : le Château, peut-être, puisqu'il ne figure pas à l'état du 24 frimaire pour la prison des Ursulines.
curé de leur paroisse et le sieur Cellard (1)..., il (le déposant) en ignore les motifs, il les avoit toujours connus pour être patriotes et braves gens.
Je ne vois pas la suite des exploits de Pignon dans les communes des bords du Rhône, mais j*en connais le résultat : il réussit à former contre lui, contre sa politique intolérante de sans-culoltisme, l'union de lous, union agissante qui cria sa protestation, union des assermentés et des réfractaires, de ceux qui ont soutenu et de ceux qui ont combattu la Révolution ; forte à ce point que Pignon reconnaît l'impuissance de sa tyrannie et capitule... Les Archives du Rhône (2) conser^rent de Pignon le curieux document que voici :
10 nivôse (30 décembre).
Dans les cantons de Bœuf et de Pélussin l'esprit y est beaucoup fanatisé et semble rétrograder et perdre la hauteur où il étoit élevé à mon premier passage. La cause de cette tiédeur se trouve dans un esprit de religion mal entendu et fomenté par les prêtres constitutionnels qui habitent ces cantons.
A la Société populaire de Chavanay, j'engageai le peuple à jeter bas les croix et les saints, à faire de l'église la salle de la Société, à ne plus vouloir de messe, ni de prêtres.
Dans la nuit, des factieux qui n'ont pu être connus dans le moment, firent des croix de paille et vinrent les attacher à toutes les portes de la maison où je logeois et de celle d'un nommé Jourdan, bon patriote de la Commune, en criant : A bas Pignon I nous voulons nos prêtres et nous brûlerons les maisons de ceux qui retirent Pignon !
Le lendemain, je pensai à prendre la force armée pour découvrir les coupables ; mais rien de plus inutile; ils se font continuellement gare et se soutiennent tous, étant presque tous parents.
Crainte d'émeute, je fus obligé de souffrir que, le dimanche suivant, il fut dit une messe dans l'église de Chavanay par le curé lequel s'étant ensuite retiré dans les montagnes crainte d'être arrêté, la Municipalité l'y fut chercher en lui promettant de le mettre sous sa sauvegarde. Ce curé appelé Fronton, n'a point abdiqué, ni donné ses lettres de prêtrise.
Trois jours après, c'est-à-dire suivant le vieux style le jour de la fête de Noël, tandis que j'étois allé à Condrieux célébrer avec nos bons frères la prise de Toulon, les intrigants firent sonner, sur les trois heures du matin, le tocsin dans la commune de Pélussin en répandant le bruit que moi, avec les habitants de Condrieux et de Chavanay, nous allions y aller pour y fermer l'église, arrêter le curé Drivel et abattre les croix et les saints. Il est sorti de Pélussin des troupes armées qui sont venues jusque dans Chavanay (jui est d'un autre canton. Les malveillants croyoient que les habitants de Chavanay entendant le
(1) Les Caniyer et le curé (iinet, ne furent êcrouês à la prison de la rue de la Ville que le 2.') pluviôse (13 février) en même temps que Théofrède Journel, curé de Beuf, Uupuy, curé de Maclas, les Grangier, di» Saint-Ciiamond, Montchovet, de Bourg-Argental, Mais ces détenus devaient, comme Jean Cellard, avoir été écrouês dans une autre prison de la ville.
(2) Dossiei-sde Feurs. — Chavanay,
"296 l'armée de javogues
tocsin se porleroient à l'êlussiii et que les troupes se rencontrant se battroient et que, par là, ils occasion neroient un commencement de guerre civile...
Pignon en est à cet élat d'exaltation froide qu'il ne veut pas tenir compte des faits les plus contingents. Il accuse les populations de chercher la guerre civile et il rédige un procès-verhalqui démontre que c'est lui qui provoque et exaspère tout le monde.
Les deux curés dont il est question dans ce procès-verbal, les abbés Fronton et Drivet étaient deux prêtres constitutionnels élus, le 11 juillet 1791, curés de Chavanay et de Pélussin en remplacement des curés insermentés Jean-Pierre Thiollier et Louis Barjon. On voit que ces constitutionnels résistaient courageusement à la propagande d'irréligion. On voit qu'ilsavaient groupé autour d'eux de solides éléments de résistance, et que des municipalités les plaçaient sous leur sauvegarde.
Ces résistances furent d'ailleurs générales et la force la plus brutale ne les fit taire qu'un instant.
VU