Saint Paul, ses missions, p
de temporaire à côté des principes éternels? Une distinction était-elle possible ? A quelles conditions fallait-il recevoir les Gentils dans FEglise?
Ces questions, qui se posaient parmi les fidèles, existaient aussi au sein du Judaïsme ; les hellénistes se montraient plus conciliants, mais pour les Pharisiens, le doute n'était pas soulevé. On voulait bien admettre lesÇentils au royaume de Dieu, mais à condition de les incorporer à Israël, encore devaientils y conserver une position inférieure à celle des fils de la race. Les enfants d'Abraham étaient les seuls pvirs, les seuls agréables à Dieu. Tout ce que les païens convertis pouvaient espérer, c'était une participation à ces faveurs réservées ; en aucun cas, on ne pouvait supposer que la loi fût abrogée, ou que le temple pût cesser d'être le seul lieu du culte légitime dû au vrai Dieu. Le large esprit des prophètes n'animait plus ces écoles, où l'on se réduisait le plus souvent à des discussions subtiles ; jamais le judaïsme n'avait été à la fois plus ardent dans son prosélytisme et plus étroit dans son isolelement. La loi était déjà un mur de séparation entre les Juifs et les Gentils : par leurs commentaires, les maîtres d'Israël y ajoutaient une « clôture » avancée.
C'est entre ce parti, le plus étroit parmi les Juifs, et Etienne imbu d'idées que plusieurs chrétiens eux-mêmes trouvaient trop universalistes, que la lutte s'engagea. Elle fut, semble-t-il, longue et acharnée de la part des chefs des synagogues étrangères*. A cet esprit étroit, Etienne opposait l'esprit des Prophètes dans la lumière de Jésus-Christ.
i . Il n'est pas nécessaire de supposer que les adversaires d'Etienne n'habitaient Jérusalem qu'à l'occasion des grandes solennités qui amenaient les étrangers en foule. Un certain nombre de ces étrangei*s avaient leur domicile à Jérusalem. Tout au plus peut-on alléguer ^ue, dans certaines circonstances, les pèlerins venus de loin, non sans dépenses ni sans fatigues, étaient plus excitables que les autres.
On aurait pu se croire aux t^mps où ces voyants, franchissant les étroites barrières du préjugé national, prêchaient le culte de Tesprit et du cœur. Contre ces sacrifices où coulait en vain le sang des génisses et des boucs, contre ce formalisme étroit dans Tobservance d'un rituel dont le symbolisme n'était pas compris ; contre cette religion faussée qui croyait satisfaire à Dieu sans aimer ni Dieu ni les hommes, les Prophètes avaient épuisé Tindignation, les reproches amers, Tironie et le sarcasme, qu'ils étaient obligés, parlant à des têtes dures, de mêler à leurs pathétiques exhortations.
On reprochait à Etienne de dire que le temple serait remplacé et la loi de Moïse changée. Il n'était pas le premier à tenir ce langage. Confiants dans le temple, les contemporains de Jérémie refusaient de rendre l'hommage au roi de Babylone, et s'en allaient répétant : « Nous avons le temple de Jéhovah, nous avons le temple de Jéhovah ! » Jérémie annonçait la ruine du temple et une alliance nouvelle qui, cette fois, serait gravée dans les cœurs. Ne valait-il pas mieux porter un tribut à ce monarque éloigné, que de subir la ruine, la dévastation et la captivité ? Hypothèse inadmissible pour les Juifs : « nous avons le temple du Seigneur ! » La seule pensée de le voir détruit leur paraissait un blasphème. Or, au temps d'Etienne, depuis que le palais n'abritait plus un roi national, fils de David, le temple était devenu l'unique objet de leurs espérances»-^ Pour connaître à la fois le théâtre et l'objet de cette controverse ardente, demandons à M. de Vogue ce qu'était alors le temple pour les fils d'Israël.
« Le temple était à la fois la tête et le cœur de la nation : c'était le centre spirituel et profane, non seulement des Juifs de la Palestine, mais de tous les fidèles répandus en Asie, en Egypte, à Athènes et à Rome, ardents prosélytes que le
retour des grandes solennités ramenait périodiquement à Jérusalem. Là se rencontraient la vie religieuse et civile, le mouvement des affaires et des idées, la politique et l'école, la liturgie et le commerce.
« Le Saint des Saints était le seul point tranquille et inystérieux ; un silence absolu régnait derrière le voile qui le dérobait aux regards, et là, au milieu de la fumée de Fencens qui brûlait sur les tables d'or, le grand-prêtre venait prier seul devant la majesté du Très-Haut. Partout ailleurs régnaient le tumulte et le bruit : les lévites allaient et venaient pour le service du sanctuaire ; les Pharisiens, assis en cercle, discutaient les difficultés de la casuistique rabbinique, poursuivant de leurs arguments les Sadducéens, qu'ils accusaient de relâchement et de ménagements politiques ; les prêtres et les docteurs enseignaient dans le deuxième parvis, en attendant la séance du Sanhédrin ; le cultivateur, apportant les prémices de son champ, se rencontrait avec le riche citadin, faisant traîner derrière lui un taureau ou un agneau sans tache; le lépreux ou l'impur, venant d'accomplir les rites de la purification, croisait, sur les larges degrés, l'époux inquiet qui amenait sa femme infidèle à l'épreuve de l'eau « d'amertume ». Sous les larges portiques du parvis extérieur, dans la basilique d'Hérode, une foule bigarrée se pressait autour d'un rabbin en renom ; les marchands de colombes, de gâteaux, dressaient leurs boutiques; les prêtres trafiquaient des peaux des victimes ; les changeurs offraient des sicles nationaux ou des petits bronzes orthodoxes, frappés par le gouverneur romain en échange des deniers impériaux et des drachmes grecques, effigies prohibées. Tout ce tumulte de négociations, de discussions, de prières, était dominé par l'éclat des trompettes sacrées, par le mugissement des victimes égorgées, par le pétillement de la flamme de Tautel qui lançait vers le ciel
les flocons d'une fumée opaque, toute chargée des acres odeurs des chairs brûlées ^ . »
Et tout cela devait disparaître ! ces sacrifices pompeux abolis à jamais ! ce sacerdoce national d'une race privilégiée remplacé par les premiers venus! la gloire d'Israël livrée à des mains impures ! Et celui qui tenait ces discours, ce n'était pas un grossier soldat romain, ou un grec sceptique, c'était un fils d'Israël, nourri dans l'étude de la loi et des traditions de son histoire! Ne savait-il pas, ce jeune maître, — car il l'était, on le sentait bien à la force de ses arguments, — que Dieu n'abandonnerait jamais Israël, tant qu'Israël serait fidèle à lui rendre le culte réglé par Moïse, dans le temple dont David avait marqué la place ? En vain les Chananéens, les Syriens, les Ammonites et les Philistins avaient essayé de réduire Israël ; ils avaient échoué dans leurs entreprises contre la liberté du peuple de Dieu. Les grands empires qui se flattaient de mettre la main sur ce petit pays « comme sur l'oiseau pris au nid » (Is. x, 14) avaient dû abandonner leur proie ; l'empire romain, avec ses pieds d'argile, ne serait pas plus solide que la monarchie babylonienne forgée d'or; il fallait attendre l'heure de Dieu, mais sans douter du miracle. Toute l'histoire d'Israël était là, consignée dans les livres saints, pour inspirer la confiance. L'honneur de Dieu était engagé. Supposer un instant que son temple saint, que sa loi immaculée avaient cessé de lui plaire, c'était blasphémer contre Moïse et contre Dieu.
Saint Paul, lorsqu'il s'accuse implicitement d'avoir participé au meurtre juridique d'Etienne, affirme qu'il était de bonne foi (I Tim. i, 13) ; nous devons l'en croire, et nous
i. Le Temple de Jérusalem par le M'* de Vogue, p. 58.
18 SAl^T ETIENNE ET SON SANCTLAIRE
Taurions supposé volontiers, même sans son témoignage : il était facile alors de s'aveugler par des raisons spécieuses ! Mais aussi la mission de Jésus avait fait la lumière ; les âmes de bonne volonté se rendaient à la grâce et à la vérité. ~
Si les Juifs avaient bien voulu consulter leurs livres saints, ils y auraient vu que le temple ne devait pas toujours être Tunique lieu des sacrifices. <( Du lever du soleil à son coucher, disait Malachie, mon nom est grand parmi les Gentils, et en tous lieux on offre de l'encens en mon nom et un pur sacrifice de farine, car grand est mon nom parmi les nations, dit Jéhovah des armées. » (Mal. i, 11.) Et Isaïe avait clairement annoncé que les païens « en ce jour » seraient associés plutôt qu'incorporés à Israël pour jouir de la Rédemption. Les Egyptiens et les Assyriens, ces deux types des puissances ennemies de Dieu, devaient être mis au même rang qu'Israël dans les témoignages de la miséricorde divine : « En ce jour, Israël fera troisième avec l'Egypte et Assur : bénédiction au milieu de la terre, donnée par Jéhovah des armées, béni soit mon peuple l'Egypte, Assur, œuvre de mes mains et mon héritage Israël. » (Is. xix, 24.) Les Ecritures déposaient donc en faveur d'Etienne, et ses adversaires « ne pouvaient résister à la sagesse et à l'Esprit en qui il parlait » . En lisant son apologie, nous pourrons deviner quelque chose de ses prédications victorieuses. Il leur disait sans doute que leur rôle était plus considérable qu'ils ne le soupçonnaient eux-mêmes : ils tenaient en réserve pour le monde la vérité et la charité, c'est-à-dire le salut. Mais ils devaient avant tout préparer leurs âmes par l'humilité. Ils n'étaient que des instruments de Dieu; ils devaient se laisser conduire par son Esprit, et ne pas s'enorgueillir des dons de la grâce. On était bien là au cœur des saints Livres : Etienne pouvait puiser à pleines mains dans ces Ecritures dont saint Augustin a pu dire qu'elles
se résumaient en un seul mot : « Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur ^ »
Comme il arrive souvent en pareil cas, les controversistes vaincus ne cherchèrent plus qu'à faire disparaître un adversaire dangereux et détesté. La perte d'Etienne résolue, il restait, comme pour le Sauveur, à chercher une occasion. On n'avait pas beaucoup à se préoccuper de trouver des juges sympathiques aux accusateurs.