‹ Saint Etienne et son sanctuaire à JérusalemChapitre 17 sur 61 · Jer. IX · texte numérisé non relu

Jer. IX

Commoverunt itaque plchem^ W ^(^nîfjreït et scribas ; et concurrentes mpiif^rant curit et adduxcrunt in concilium, ' Ils remuèrent le peuple, les anciens et les scribes ; et se jetant sur Etiejine, ils Tentraîncrent, et TamenèrenL au Sanhédrin.

(Actes vj, 12.}

Insta falsis testlbus, Conflit a sermonihus Synagogam Satanœ.

(Ane. hymne-}

Comme il avait jugé Jésus, le Sanhédrin devait jugper Etienne.

Les origines de ce tribunal sont obscures, et réruditïon moderne n^a pu soulever complètement le voile qui les couvre. Cependant, à se contenter de traits généraux, sans exiger des dates précises, on comprend très bien l'ascendant que prit ce conseil de la nation.

Il faut d'abord rejeter la légende qui en fait remonter l'institution à Moïse.

Le grand législateur s'entoura, il est vrai, d\m conseil de soixante-dix vieillards, mais pour des circonstances spéciales^ et rassemblée ne se perpétua pas à travers les ôges.

En réalité, les rois de Juda et d'Israël choisissaient leurs conseillers à leur guise, et dans toute leur histoire nous ne

trouvons pas trace du Sanhédrin. Mais, lorsque la royauté eut succombé sous le poids de ses propres fautes, le peuple dut se réorganiser sans elle sous la domination des rois de Perse.

La tutelle du grand roi était modérée. Sous le gouvernement de ses satrapes, il laissait subsister des groupes nationaux ou religieux, avec des chefs pris dans leur sein. En Orient, les cadres administratifs et judiciaires se forment spontanément, ou plutôt se maintiennent par la coutume. La loi de Moïse était devenue pour les Juifs la seule barrière qui pût sauvegarder, sinon leur indépendance, au moins leur vie nationale. Ce fait assurait une influence prépondérante au corps sacerdotal et aux scribes chargés d'étudier et d'expli* quer la loi, mais on ne pouvait négliger les chefs des principales familles. Les prêtres, les docteurs de la loi, les scheiks se réunirent sans doute bien des fois aux grandes fêtes avant de former un conseil régulier. Nous ignorons absolument à quelle époque le nombre de ses membres fut fixé à soixante-dix.

Ce qui nous intéresse davantage, c'est de constater que le pouvoir du Sanhédrin était comme une émanation de la théocratie, que ce corps lui-même résultait de la combinaison de ses principaux éléments.

Les docteurs de la loi avaient remplacé les prophètes comme une sorte de contrepoids ou de complément du sacerdoce; tandis que les anciens, juges naturels selon la coutume sémitique, n'étaient qu'associés au pouvoir judiciaire, sous la dépendance du grand-prêtre, suprême représentant de Dieu.

Le grand prêtre était en effet le président de ce conseil, l'Ecriture sainte et Josèphe sont absolument d'accord sur ce pointa

i. Actes V, 17; vu, 1; ix, 1; xxii, 5; xxiv,i, et saint Matth. xxvi, 3 et 57.

Josèphe, ant. xx, 10. Contre App. ii, 21. Ant. xiv, 9, 3, et xx, 9, 1.

Né dans la servitude, le Sanhédrin ressemblait bien peu au Sénat des gouvernements aristocratiques. Ce n'est pas en Orient qu'il faut chercher la trace de ces grandes assemblées délibérantes. Josèphe nous dit que, lorsque le pouvoir royal acheva de s'éteindre avec Archélaiis, le gouvernement devint aristocratique. Ou Josèphe se trompe, ou il a simplement cherché une comparaison qui pût faire comprendre à des étrangers les mœurs très particulières de sa nation.

Le Sanhédrin n'était donc qu'un simple tribunal.. Mais lorsque l'esprit public donne sa confiance à un grand corps judiciaire, il le pousse à sortir de son domaine propre pour envahir les fonctions publiques.

La royauté précaire d' Archélaiis ayant disparu, le gouvernement, à vrai dire, était romain, mais le Sanhédrin devint le foyer de toutes les aspirations à l'indépendance, et le peuple ne lui marchandait pas sa confiance. '

C'est bien ainsi que le Nouveau Testament nous représente le Sanhédrin, avec ses préoccupations politiques et sa crainte de déplaire à César, — de peur d'aggraver un joug qu'il était impatient de secouer à la moindre occasion favorable.

Voilà, en quelques mots, ce que nous fait connaître l'histoire, mais à côté de l'histoire, il y a la légende, et s'il est inutile de s'en occuper quand il s'agit de la passion du Christ, elle offre un intérêt spécial dans le procès de saint Etienne.

En effet, elle nous obligerait d'attribuer à Gamaliel un rôle tout différent de celui qu'il a joué d'après le récit sur l'invention des reliques du saint martyr. Nous sommes donc obligés de l'examiner et de dire le cas qu'il en faut faire*

Les Pharisiens qui ont rédigé le Talmud n'ont pas négligé de donner libre cours à leur haine contre le parti sacerdotal des Sadducéens et contre les Hasmonéens, leurs anciens tid versa ires. Il leur déplut que la nation eût été gouvernée par des grands

^J>Éi^:'

prêtres, au détriment, pensaient-ils, des promesses messianiques. Ils tenaient à montrer que, même sous les Macchabées, le sceptre n'était pas sorti de la maison de David. On imagina donc une dynastie occulte, descendue de David, qui aurait conservé dans la nation Tascendant principal, avec la présidence du Sanhédrin. Or, au temps d'Etienne, ce prétendu chef de la nation aurait précisément été Gamaliel.

Citons ici le témoignage d'un rabbin * , organe de cette tradition.

<( Rabbi Gamaliel était le chef du conseil et le prince (nasi), et ses décrets étaient reçus dans toute la terre d'Israël et parmi ceux de la dispersion, et ni le roi, ni aucun homme n'osait les rejeter. Car au temps du second temple, le roi de la race des Hasmonéens ou des Hérodes avait l'administration de la guerre et de tout ce qui regardait le gouvernement, mais tout ce qui regardait la loi, les statuts et le droit dépendait du prince de la maison de David et du grand prêtre et du Sanhédrin ».

On voit que cette prétendue tradition est en parfaite contradiction avec l'Ecriture et avec Josèphe. Non, ce n'était point Gamaliel, qui avait la présidence du Sanhédrin. Le Sanhédrin, nous l'avons dit, était invariablement présidé par le grand prêtre. Mais tout n'est peut-être pas faux dans cette légende, et le nom de Gamaliel, le maître d'Etienne, le juste qui lui a donné la sépulture, nous oblige à nous y arrêter encore un instant.

Les docteurs juifs du iii^ siècle affirmaient qu'il descendait de David, et ce point peut être exact.

Le chef de sa lignée était Hillel : on ne savait s'il était fils de

i. Harrawad, probablement Rabbi Abraham, fils de David, in libro Cabbalœ, éd. basileensis, p. 58, apud Bartolaccio, Bibl. magna rabbinica, t. I, p. 730.

David par sa mère ou par Saaltiel, fils de Joachim. Pauvre et laborieux, il s'acquit un grand ascendant par sa doctrine.

Hillel mourut en Tan 13 après J.-C, dans un âge très avancé, on disait cent vingt ans. Son fils Siméon pouvait donc être fort âgé au moment de la naissance du Christ. On a vu en lui le vieillard Siméon qui prit dans ses bras le Sauveur présenté au Temple, un rameau de la tige de Jessé s'inclinant devant sa fleur épanouie.

Le silence du Talmud sur ce Siméon, quand il comble d'éloges toute la dynastie, est assez significatif.

Fils d'un tel père, Gamaliel devait être préparé à recevoir le christianisme; du moins il ne pouvait se faire persécuteur. Si nous sommes obligés de lui refuser la présidence du Sanhédrin, à cause de l'autorité des Actes, le même livre sacré nous apprend qu'il exerçait dans le conseil une grande influence. Il s'en servit pour empêcher la condamnation des apôtres. Docteur respecté de tous, c'est dans son école que saint Paul étudia la Loi (Actes xxii, 3) ; d'après la vision du prêtre Lucien, il aurait pu s'y rencontrer avec Etienne.

Le traité talmudique qui rappelle le mieux la rectitude des anciens sages d'Israël, le Pirke Abboth (décisions des Pères) nous a conservé de lui une sentence : « Choisis un maître pour te débarrasser du doute, et ne prends pas l'habitude de payer tes dîmes à peu près. » Cet homme droit voulait donc qu'avant d'agir on se formât une conscience certaine et qu'on gardât la mesure en toutes choses. C'est bien celui qui disait aux Sadducéens empressés d'arrêter la prédication des apôtres : Examinez d'abord si ce n'est pas là l'œuvre de Dieu.

Gamaliel, chef des Pharisiens, était donc juste et modéré; mais souvent l'ardeur des partis les entraîne à des excès réprouvés de leurs chefs.

Dans la cause d'Etienne, la participation de Paul le prouve

clairement, ce sont les Pharisiens qui remuent le peuple, les docteurs et les anciens. Les Sadducéens paraissent avoir pris peu d'intérêt à cette affaire dans le début.

Imbus d'idées étrangères, ils n'auraient pas dû être hostiles à Etienne, défenseur des Hellénistes. Mais ils formaient une sorte de parti conservateur matérialiste, ennemi de tout mouvement d'idées qui pouvait menacer sa situation politique. D'aillevirs ils étaient rudes en justice, toujours prêts à sévir, surtout quand il s'agissait des disciples du Christ. Grâce à la sympathie des Pharisiens, à la pression populaire, à la dureté des prêtres et des scribes, les meneurs étaient sûrs de trouver dans ce tribunal si divisé, une majorité décidée à voter la peine de mort.

Mais en avait-elle le droit, et ne fallait-il pas compter avec la puissance romaine qui s'était réservé le droit du glaive? N'avait-on pas vu la rage des ennemis de Jésus impuissante à le frapper tant que le gouverneur roniain avait opposé son veto?

La mort d'Etienne eut lieu sans l'autorisation du procurateur, car les Actes n'auraient pas passé sous silence un fait aussi considérable. Nous sommes donc conduits à nous demander par quelles circonstances et à quel moment la pression de l'autorité romaine se relâcha en Judée au point de tolérer une pareille infraction à ses lois.

Cette conjoncture propice aux Juifs, nous croyons la rencontrer dans la disgrâce de Pilate * .

i. Un cas analogue jette beaucoup de lumière sur ces événements.

Voici, d'après Josèphe (Ant. xx, 9, 1), ce qui se passa la septième année de Néron (6i après J.-C). Le grand prêtre Anne, fils d'Anne l'ancien, voyait avec dépit la popularité de Jacques (le frère du Seigneur, fils d'Alphée et le premier évêque de Jérusalem.) Il attendait une occasion favorable. A la mort de Festus, et tandis qu'Albinus, le nouveau procurateun, était en route, il réunit le Sanhédrin, obtint la condamnation à

En l'an 35, Ponce-Pilate, procurateur de Judée, était dans la sixième année de son gouvernement. Ce temps avait paru long aux Juifs. Le fin politique qui s'était maintenu à force de déférence pour César, se perdit par un excès de zèle.

Les Samaritains passent encore aujourd'hui pour la population la plus remuante de la^ Palestine. Entraînés par un imposteur, ils se figurèrent trouver au sommet du mont Garizim les vases sacrés déposés par Moïse. Pilate les massacra sans pitié. Vitellius, proconsul de Syrie, accueillit les plaintes des Samaritains, et enj^oignit au procurateur d'aller s'expliquer au tribunal de Tibère.

On comprend l'explosion de joie que dut produire cette nouvelle à Jérusalem. Récemment encore, les Juifs ayant protesté contre l'emploi profane qu'il faisait du trésor sacré, Pilate avait fait assommer à coups de massue les réclamants, avec une foule innocente. Sa disgrâce était une délivrance. Le gouverneur de Syrie était loin, les Juifs purent avoir un instant l'illusion de la liberté ^

Nous croyons donc que c'est peu après le départ de Pilate qu'il faut placer le jugement d'Etienne : on était en l'an 35 ou en l'an 36, le jour est inconnu *.

mort de Jacques et le fit lapider, avec plusieurs autres, comme coupables d'avoir violé la loi. Le parti des Pharisiens, mécontent, se porta au devant d'Albinus, et accusa le grand prêtre d'avoir réuni le Sanhédrin sans l'autorisation du procurateur. Anne fut déposé et remplacé par Jésus, fils de Damnée.

. i. Notons en faveur de cette hypothèse que Vitellius vint il Jénîsalem pour la fête de Pâques suivante; il fut reçu avec transports, et cependant ^ il ôta le pontificat à Joseph, dit Caïphe, pour le donner à Jonnlhan^ 61s d'Ananus l'ancien. Ne serait-ce pas pour avoir convoqué le Sanhi*drîn sans le consentement du procurateur, et cela dans une question de vie et de mort ?

2. L'opinion commune assigne pour date plus précise la fête de la Pentecôte ou celle des Tabernacles, parce qu'Etienne eut surtout pour adversaires des étrangers; mais nous avons déjà dit que ces étrangers

Nous étions obligés de chercher la solution d*une difficulté si fréquemment soulevée, la condamnation d'Etienne sans la participation des Romains ; mais ce qui nous importerait davantage, à nous qui cherchons dans la cité sainte les souvenirs du premier martyr, ce serait de connaître le lieu où il a été jugé, et où les cieux se sont ouverts sur sa tête. Les Actes des apôtres ne nous laissent guère de doute sur ce point, puisque Etienne est accusé devant le tribunal « d'avoir mal parlé de ce * saint lieu, et d'avoir dit que Jésus de Nazareth détruirait ce lieu ». (Actes vi, 13.)

On se trouvait donc dans l'enceinte du Temple, et c'est là, en effet, que le Sanhédrin tenait ses séances ordinaires. La salle où il se réunissait se nommait la chambre des pierres de taille (Gazith). Son emplacement est facile à déterminer d'après la Michna : elle aurait été située au sud-ouest du sanctuaire, dans les bâtiments qui l'entouraient et formaient le hiéron intérieur, par opposition au parvis des Gentils. Aujourd'hui

pouvaient être résidents à Jérusalem. Ne faut-il pas tenir compte de la date de la fête (26 décembre) ? Cette date ne s'explique ni par la dédicace d'une église, ni par la translation des reliques, car elle était fixée avant 415, année de l'invention du corps de saint Etienne. A une époque où la fête de Noël était déjà fixée au 25 décembre, même en Orient, les homélies de saint Grégoire de Nysse etd'Astérius d'Emèse (Migne P. G. T. 46, c. 701, et T. 40, c. 347) prouvent que la fête de saint Etienne se célébrait le lendemain de la naissance du Sauveur. La même date est indiquée par un ménologe syriaque, publié d'après un manuscrit de 412, abrégé d'un ménologe grec de la fin du iv^^ siècle, et dans le calendrier arménien. (Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 255.) Cf. Const, Apost. VIII, 33. Les autres fêtes placées près de la fête de Noël ne se réfèrent pas à la date du martyre des saints qu'elles honorent, mais aussi ne trouve-t-on pas là la même unanimité entre l'Orient et l'Occident. Si l'Église grecque renvoie aujourd'hui d'un jour la fête de saint Etienne, c'est que l'usage particulier de l'Église de Constantinople a prévalu sur l'usage ancien.

1. Certains manuscrits ne portent pas ici le pronom démonstratif, mais dans le second cas la leçon n'est pas douteuse.

quelques cyprès, une fontaine alimentée par une citerne, remplacent dans Tenceinte du Haram esh-Shérif la salle sanglante, la seule dans laquelle on pût porter une sentence de mort. Ce jugement fut probablement le dernier. C'est du moins une tradition des Juifs que, « quarante ans^ avant la destruction du second temple, les jugements criminels cessèrent en Israël, bien que le Temple fût encore debout. Cela arriva parce que les membres du Sanhédrin émigrèrent et ne tinrent plus leurs séances dans la salle des pierres taillées^. » En bon français, cela veut dire que, lorsqu'il leur devint impossible de prononcer la peine de mort, les menxbres du Sanhédrin quittèrent la salle Gazith, où ils étaient trop surveillés, pour se réunir où ils pourraient.

Déjà, au moment de la passion du Sauveur, ils avaient dû se contenter de la maison d'Anne et de Caïphe. Mais décidément, dans l'affaire d'Etienne, ils se croyaient tout permis.

Nous connaissons les juges, nous savons où ils siègent, nous pénétrons avec eux dans cette salle Gazith, tout près du saint et du saint des saints. Les juges se placent en demicercle, d'après la tradition juive; on introduit les témoins, banales figures de gens prêts à tout faire : ce sont, dit le texte sacré, de faux témoins qu'on a subornés. Ils ont commencé par dire : Nous l'avons entendu blasphémer contre Moïse et contre Dieu. Avec cela on a soulevé le peuple, les prêtres et les scribes, on s'est emparé d'Etienne pour le traîner devant le Sanhédrin. En présence des magistrats, l'accusation se précise, et, en somme, s'atténue : « Cet homme ne cesse de

1. Le chiffre de quarante ans dans les langues sémitiques n'est pas absolument précis.

2. Maimonide, constitution du Sanhédrin, chap. XIV, dans : Valeur de rassemblée qui prononça la peine de mort contre Jésus-Christ^ par MM. les abbés Lémann, Paris, 1881.

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parler contre ce saint lieu et la loi, car nous l'avons entendu dire que Jésus de Nazareth détruira ce saint lieu et changera les coutumes que Moïse nous a données. » (Actes vi, 13 s.)

Avec un ton d'impartialité qui n'est peut-être pas affecté dans une affaire qu'il n'avait pas engagée, le grand prêtre demande à l'accusé : « Tout cela est-il vrai? »

Vos semper Sptrihn surir (o n'sliififis Vous résistez toujours à rEsprît-Sahit.

(Actes Tit, SO.)

Agonista nulli céda Certa certus de mt^rcede Persévéra StephR/ie,

{Ane. hymne.]

Au moment où Etienne allait prendre la parole, tous se tournèrent avec curiosité vers cet inconnu devenu tout à coup célèbre, que plusieurs n'avaient pas rencontré^ et « ils virent son visage comme le visage d'un ange » (vi, 15). Cette beauté surnaturelle qui brilla alors sur la face d'Etienne, était une nouvelle marque de sa mission extraordinaire.

La beauté des choses, c'est tout d'abord l'arrangement de leurs parties, l'ordre de leurs éléments, l'heureuse proportion de leurs formes; mais c'est surtout Tidée qui rayonne sur tout cela comme l'expression d'une nature créée à Timag^e de Dieu.

C'est la partie la plus immatérielle d'un oLre matériel qui fait sa beauté; aussi le peuple, dans son int.ellig'cnce instinctive du beau, attribuant aux êtres spirituels une suprC^me beauté, dit en son langage : beau comme un ange. Mais l'ange, d'après les idées des Hébreux, n'avait pas seulement sa beauté propre de créature spirituelle : messager de Dieu, il se présentait aux saints environné de la splendeur divine,

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illuminé et illuminateur. Tel parut Etienne au moment où il allait parler de la part de Dieu. Tout dans son histoire indique une nature généreuse, presque enthousiaste. L'Esprit -Saint inondait son âme ; il comparaissait devant les mêmes juges que Jésus, son maître adoré, sa chair tressaillait dans Tattente de l'holocauste, la beauté de cette âme transfigurée parut sur son visage, et les durs sanhédrites crurent voir TAnge de Jéhovah.

Il ne s'arrêta pas un instant à chercher des subterfuges. Les faux témoins, qui l'accusaient d'avoir blasphémé contre Moïse et contre Dieu, mentaient sans doute, mais lorsque, précisant, ils affirmaient avoir entendu dire à Etienne : « Jésus de Nazareth détruira ce lieu et changera les coutumes que Moïse nous a données », tout n'était pas faux dans ce témoignage. Etienne eût pu nier l'apparence du blasphème qui le rendait coupable aux yeux des Juifs, son zèle lui suggéra de prouver plutôt la vérité de sa prédication. Sa cause personnelle importe peu; il plaide la cause de l'Esprit, le moteur invisible mais vivifiant dans l'histoire des âmes. C'est là qu'est l'originalité de ce discours qui ne paraît d'abord qu'une sèche énumération.

Saint Pierre rappelle aussi les anciens prophètes, il a plus d'autorité dans le ton, des accents plus paternels ; il parle en Chef de l'Eglise. Saint Paul aura le même élan, mais une disposition 'plus habile ; il tendra davantage à persuader, il ne négligera ni les précautions oratoires, ni l'art de se concilier ses juges, ni même celui de profiter de leur désaccord.

Etienne n'attend rien de ses adversaires; il connaît sans doute leur résolution bien arrêtée de le faire mourir. Il essaye cependant du seul remède qui puisse les guérir : ils seraient sauvés si leur orgueil brisé s'avouait vaincu. Il frappe au cœur. Ces traits historiques, qui n'excitent en nous ni amour ni

haine, soulevaient toutes les passions des sanhédrites. Chaque phrase éveillait un souvenir toujours vivant de la vie nationale. Au commencement de ce siècle, quand on parlait de lena à la Prusse, de Waterloo à la France, un nom propre en disait plus qu'une page enflammée. Dans les grands noms des Patriarches, la race élue se glorifiait elle-même ; elle rencontrait partout des privilèges : peuple de Dieu^ terre sainte, temple de Jéhovah, loi surnaturelle.

Que tout cela était grand dans l'impulsion que TEsprit donne au monde comme une préparation du salut à venir et déjà commencé ! Mais qu'il était injuste pour les Juifs de se donner tout l'honneur d'une évolution qui s'était faite souvent malgré eux ! Avaient-ils acquis par leurs in tî délités le droit de n^épriser les autres races que Dieu aurait peut-être trouvées plus dociles à ses conseils ?

Il eût été trop dur cependant de leur retracer tout d* abord l'histoire de leurs prévarications. Les prophètes l'avaient fait, Etienne avait le droit de le faire ; il le fera au moment où il verra dans les regards la résistance obstinée des cœurs. Il commence avec modération, en exaltant la majesté de Dieu. Accusé de le blasphémer, il parle de cette puissance qui s'étend au monde entier, et qui s'exerce en (^h aidée et en Egypte comme dans le pays de Canaan. Cependant les onze patriarches vendaient Joseph. Cette conduite odieuse n'ar- )cèie pas les desseins de Dieu; il suscite Moïse en Egypte et lui donne la loi sur le mont Sinaï. La part d'Israël, c'est la révolte, c'est le culte du veau d'or, et, dans la suite de l'histoire, une série d'infidélités : lamentable histoire terminée par la captivité de Babylone.

Quant au Temple, c'était bien de bâtir à Dieu la demeure qu'il avait choisie, mais n'était-ce pas insensé de prétendre IV enfermer et l'y contenir?

Intrépide parce qu'il allait mourir, Etienne termine son discours par une rude apostrophe : « Têtes dures, hommes incirconcis de cœur et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint- Esprit, et vous êtes tels que vos pères ont été. Qui est celui d'entre les prophètes que vos pères n'aient point persécuté? Ils ont tué ceux qui leur prédisaient l'avènement du Juste que vous venez de trahir et dont vous avez été les meurtriers. Vous avez reçu la loi par le ministère des anges et vous ne l'avez point gardée ! » (Actes vu, 51, 53.)

En disant ces mots, Etienne, le vaillant athlète, vit les cieux s'entrouvrir. Entre ses adversaires et lui, le contraste devint plus saisissant. Ils se raidissent contre les inspirations de la grâce jusqu'à grincer des dents, le texte dit presque jusqu'à grincer du cœur. Lui, pour avoir si bien expliqué les mystères de la terre, pénètre dans ceux du ciel. C'est expressément un effet de cette plénitude de l'Esprit-Saint dont il a défendu la cause : « Regardant vers le ciel, il vit la gloire de Dieu et Jésus se tenant debout à la droite de Dieu, et il dit : Voici que je vois les cieux ouverts et le fils de l'homme se tenant debout à la droite de Dieu. »

La « gloire de Dieu », c'était pour les Juifs une manifestation sensible de la présence divine, un signe de sa complaisance, en même temps qu'une image de sa majesté. Lorsque le Tabernacle fut consacré et ensuite le Temple dédié, la gloire de Dieu vint prendre possession de sa demeure comme une nuée lumineuse.

Maintenant la gloire de Dieu paraissait aux yeux ravis d'Etienne, temple et organe de l'Esprit-Saint, et, comme pour sceller l'union des temps anciens et des temps nouveaux, la manifestation de Jéhovah se montrait avec Jésus. Etienne lui donne le nom de Fils de l'homme, que lui-même avait daigné prendre, mais que les apôtres ne répéteront plus

de peur d'insister trop sur l'humanité de Jésus en laissant dans l'ombre sa divinité. Il le voit debout, comme un général qui encourage ses soldats, comme un frère d'armes qui vient à la défense de son frère. Et, dans sa sincérité, il dit ce qu'il voit, au risque d'attiser les haines en mettant au rang de Dieu celui que les Juifs ont crucifié, et qui avait si solennellement déclaré au Grand-Prêtre : « Le Fils de l'homme siégera à la droite de la puissance de Dieu. » (Luc, xxii, 69.) Aussitôt, ces pieuses personnes se bouchent les oreilles pour ne pas se souiller d'un blasphème, et sans attendre ni la délibération des juges, ni leur sentence, ils se jettent ensemble sur lui et le traînent hors de la ville pour le lapider.

D'après la loi, le blasphème entraînait ce genre de mort (Lev. XXIV, 14) . Les témoins plaçaient leurs mains sur la tête du coupable pour prendre la responsabilité de sa perte, et comme si cela ne suffisait pas à les faire réfléchir à l'atrocité d'une accusation injuste, ils devaient jeter la première pierre (Deut., XVII, 6). D'après le Talmud, en arrivant au lieu du supplice, on dépouillait le condamné de ses vêtements^ et ou exigeait qu'il fît la confession de son crime. Il était conduit sur une estrade haute de deux mètres d'où il était précipité sur le dos par un des témoins. Le second témoin lui jetait une pierre sur le cœur, puis le peuple achevait le misérable.

Ces détails supposent un lieu de supplice déterminé, et quoique la condamnation d'Etienne n'eût pas été légale^ peutêtre pour éviter toute difficulté avec les Romains, la foule, malgré son emportement et sa fureur, dut exécuter des prescriptions qui lui étaient bien connues. La populace aime et connaît les cérémonies lugubres de la peine de mort. Le texte sacré nous apprend que les témoins, pour avoir une action plus libre, déposèrent leurs vêtements de dessus aux pieds d'un jeune homme, nommé Saul.

« Et ils lapidèrent Etienne qui invoquait Jésus en disant : « Seigneur Jésus, recevez mon esprit, » comme Jésus avait dit : « Père, je remets mon esprit entre vos mains. » (Luc, XXIII, 46.) Il confessait une fois encore la divinité de Jésus auquel il rendait son âme comme au Créateur qui la lui avait donnée, puis il pensa, comme Jésus, à ses bourreaux. Jésus avait dit : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » (Luc, XXIII, 34.) Etienne plie les genoux et crie d'une voix forte : « Seigneur ne leur imputez pas ce péché ! » et en disant ces mots, « il s'endormit ».

Il s'endormit ! cette expression si douce convient bien à cette âme si forte.

S'il avait été si ferme, si sévère pour ses compatriotes, c'est qu'il les aimait : nous le savons, puisque, mourant sous leurs coups, il leur pardonne et prie Dieu de leur pardonner. Sa grande âme s'indignait quand les siens fermaient aux autres les portes du salut ; il souffrait pour eux de leur aveuglement. Surtout il aimait la vérité en Jésus qui l'avait apportée au monde.

Nous le connaissons trop peu, beaucoup moins que nous ne voudrions, beaucoup plus que tant de héros de l'histoire qui ont parlé plus que lui. Devant la mort, une parole suffît pour révéler une âme. Lorsqu'une héroïne de Sophocle, menacée de mourir, dit simplement : « Je partage l'amour, mais non la haine, » c'est assez pour montrer un grand cœur.

Etienne n'a pas voulu s'associer à la haine. Il voulait bien se donner par la charité, assister les veuves, prendre soin des faibles, prêcher aux ignorants, guérir les malades; il faisait tout cela pour les fils de sa nation, pour les veuves d'IsraëL Mais il ne voulait pas consentir à l'oppression des âmes sous le joug de la loi ; il ne voulait pas mépriser, avec les sanhédrites, les gentils pour lesquels Jésus-Christ était mort ; il ne

pensait pas que toute la religion dépendît de quelques pierres ; il savait que le règne de TEsprit- Saint était arrivé. Il était aussi hardi par le génie que généreux par le cœur. Saint Grégoire de Nysse a compris cette âme ardente : « De même que le feu s^élève et jette plus de splendeur lorsqu'il trouve une matière convenable, ainsi TEsprit-Saint dans cette grande nature d'Etienne faisait rayonner la grâce avec un oclal plus lumineux ^ »

Dans cette mort endurée pour la vérité, les chrétiens ont vu une victoire, et les Pères, qui savaient peu de choses sur les origines d'Etienne, ont reconnu dans son nom même de Couronne, une harmonie pi*éétablie dans les conseils de Dieu, Pierre est la pierre sur laquelle Jésus-Christ bâtit T Eglise, Etienne (couronne) reçoit le premier la couronne du martyre.

C'était un symbolisme saisissant dans ce temps et chez des peuples qui employaient si souvent la couronne. Les vainqueurs des jeux olympiques se contentaient d'une couronne pour récompense^. On n'osait pas se présenter aux dieux pour prier sans avoir sur la tète une couronne de fleurs'**. Les orateurs ne paraissaient 'pas devant le peuple sans être couronnés ^

La couronne, symbole de prière, d'éloquence et de victoire, contenait bien au premier martyr. La victoire du Christ avait été attachée, dans les desseins du Père, à l'effusion du sang. Lorsque, pour la première fois, un homme rendit à Jésus sang

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