‹ Saint Etienne et son sanctuaire à JérusalemChapitre 22 sur 61 · Sermo · texte numérisé non relu

Sermo

2. La difficulté chronologique est insignifiante. Le prêtre Lucien place les événements qu'il raconte sous le dixième consulat d'Honorius, le sixième de Théodose le Jeune, c'est-à-dire en 415. Nicéphore Calliste (14,9) rapporte cette invention à l'année de la naissance de Pulchérie (399). L'unanimité reste entière quant à l'épiscopat de Jean. D'ailleurs, entre le récit du logographe byzantin du xii® siècle et celui d'un contemporain, on ne peut guère hésiter. Dans Lucien, toutes les dates se tiennent. Le 3 décembre 415 était bien un vendredi, c'est bien cette année là (20 décemb.) que se tient le concile de Diospolis. Les deux dernières données suffiraient à marquer la date, quand bien même les consulats n'auraient pas été déterminés. Enfin Marcellin confirme la date de Lucien.

Il est vrai que Bède donne la septième année du règne d'Honorius, mais comme il admet l'autorité de Lucien, on ne peut s'expliquer cette divergence. N'y a-t-il pas confusion entre Honorius et Théodose? Car l'an 645 est précisément la septième année du règne effectif de Théodose.

apostats, dont le sens caché vise surtout les chrétiens. Mais quelle est donc la valeur historique du Talmud? Pour renverser son témoignage il nous suffira, sans citer toute la tradition chrétienne, d^en appeler à un témoignage antérieur. Les Recogniiiones, ouvrage hérétique apocryphe, mais qui date du II® siècle, affirment nettement que Gamaliel était secrètement chrétien ^ .

Cette dissimulation, justifiée peut-être par je ne sais quelles raisons de prudence, explique Terreur des Juifs. Quant k la Bénédiction^ qui est une malédiction, elle ne concorde guère avec le caractère de Gamaliel tel qu'il nous apparaît dans les Actes des apôtres. Ce n'est pas un Gamaliel, mais Simon ha-Kattan qui Ta composée. Ce personnage semble avoir vécu après la ruine du Temple. Son œuvre respire la fureur de cette époque. Si le Talmud ne se trompe pas complètement en associant à la bénédiction le nom de Gamaliel, on peut supposer que ce fut Gamaliel le jeune qui l'approuva lorsqu'il eut succédé à Jochanan ben Zaccaï dans la présidence du sanhédrin transporté à Jamnia. Le prêtre Lucien reconnaît que le fils aîné de Gamaliel ne le suivit pas dans sa conversion. Pareil fait dut se .produire souvent au sein des familles à ravènement du christianisme. La grâce avait ses élus.

Libre donc aux savants juifs de railler la tradition chrétienne au sujet de Gamaliel. Elle n'a rien qui choque la vraisemblance historique.

Que se passa-t-il alors dans l'âme de ce juste? Nous ne pouvons que le soupçonner. Il était évidemment frappé des événements dont il était le témoin. Il avouait hautement que la prédication des apôtres pouvait être de Dieu, Il est vrai que, parmi les adversaires d'Etienne, Paul du moins sortait de son

1. Recognit., I, 55. Gamaliel princeps populi (qui k te nier f rater nos ter erat in fide).

école : mdis dans une ème qui ne partageait pas ces entraînements, il y ayait là précisément un légitime sujet d^inquiétudes de conscience. N'était-il pas devenu responsable de la mort d'un innocent ? Encore si tout s'était passé selon la procédure légale! Mais cette fureur aveugle, cette précipitation, ce meurtre juridique, ne devaient-ils pas blesser le docteur qui avait recommandé, nous le savons par la tradition juive comme par les Actes, de n'agir qu'avec modération? Peutêtre^ les apôtres étant impuissants à braver la colère de ses disciples, crut-il faire une réparation à la justice et à la Loi en donnant la sépulture au stipplicié. La Loi défendait* de laisser le cadavre exposé en plein air. Soit haine, soit impuissance, nul ne songeait à cette défense. Gamaliel le juste se chaîna de la sépulture d'Etienne. Serait-il étonnant que Dieu Yen eût récompensé en ouvrant ses yeux à la lumière ? Il se retira sans doute dans la solitude ; "Josèphe parle du fils sans mentionner le père. N'essayons pas de suppléer au silence de l'histoire, il suffit qu'elle ne nous empêche pas d'associer Gamaliel, le conseiller prudent, et Nicodème, le timide ami de Jésus, au courageux Etienne dans la même sépulture et la même glorification.

Après sa mort, le premier marty^r était encore semblable au Christ, enseveli par deux hommes qui ne s'étaient pas reconnus ouvertement ses disciples, Nicodème et Joseph d'Arimathie.

Le lieu vénérable où saint Etienne a reposé avec Gamaliel et Nicodème peut-il être retrouvé? On voudrait connaître avec certitude ce village de Cafargamala, un moment si célèbre et depuis complètement oublié. Il faut très probablement l*identifier avec le village de Jemmala. La distance, environ sept

1, Deut. XXI, 22.

heures de Jérusalem au N. 0., concorde avec les vingt milles du récit de Lucien. Les habitants ont conservé le souvenir de remplacement d'une église, aujourd'hui détruite. A quelques pas de là, un lieu nommé Abou-rijal, le père des héros, rappelle remplacement des héros mentionnés par Lucien. A environ trois quarts d'heure du village, des tombeaux creusés dans le roc en forme d'auges s'appellent encore ^t tombeau des Juifs ». Ces indices joints à quelques vagues témoignages de pèlerins corroborent le récit du cinquième siècle par les indications de l'archéologie moderne*.

Quoi qu'il en soit, le corps de saint Etienne, nous Tavons vu par le récit de Lucien, ne demeura pas à Cafargamala^ et c'est à Jérusalem qu'il nous faut maintenant retrouver son souvenir.

1. Dom Jean Marta, professeur au séminaire latin, a brillamment soutenu cette identification dans une conférence tm couvent de Saint- Etienne.

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EUDOGIE

Qui non eut h^nlnlus, quid sctt?

Celui qui n'a pas ctô touté^ cjue sait-il ?

(Eccli. U, y.)

FORTUNE INFORTUNE FORT UNE Devise de Marguerite d'Autriche.

Le corps de saint Etienne demeura près d'un demi-sièclfi dans TEglise de Sion ; il était réservé à Timpératrice Eudocie de lui bâtir une basilique au lieu de son martyre. On nous pardonnera d'entrer dans quelques détails sur la vie de cette princesse. Ainsi faisaient les anciens chroniqueurs monastiques : quand il s'agissait du fondateur de l'abbave, leur reconnaissance s'étendait avec effusion. Peu d'existences ont offert, comme celle de notre héroïne, le mélange du bonheur le plus inespéré et d'une complète infortune.

Des fautes, peut-être involontaires, sont jointes dans sa vie à de grandes vertus. Elle apparaît dans Thistoire officielle et guindée de la cour de Byzance, comme une brillante perst)nni" fication de l'esprit grec, libre mais indompté, épris de vérité et cependant sophistique, soumis enfin k la vertu de la Croix et consommé par le sacrifice.*

Une princesse d'Autriche * ne voulut pas d'autre devise sur les murs d'une Eglise où elle avait placé trois tombeaux que ces mots mystérieux : Fortune, infortune, fort une,

1. Marguerite d'Autriche dans l'église de Brou, prcs Bourg en Bresse*

C'est toute Thistoire d'Eudocie. Je laisse parler la chronique pascale d'Alexandrie, puisque, selon la fine remarque de M. Couret : « ses pages glacées semblent s'animer en parlant d'Eudocie : au lieu de la nomenclature sèche et aride qu'elle offre d'ordinaire, elle s'arrête avec complaisance ^ »

« Eudocie, ou plutôt Athénaïs, était fille de Léonce-Heraclite, philosophe grec. Il avait deux fils, Valérien et Gessius, auxquels, en mourant, il laissa toute sa fortune. Dans son testament, il ajoute à propos de sa fille : « A ma très aimable fille Athénaïs, je veux qu'on donne deux cents pièces de monnaie et rien de plus ; elle a assez de sa fortune qui surpasse toute la fortune que puisse avoir une femme. »

Le vieux philosophe avait vu juste ; mais Eudocie ne comprit pas la pensée de son père ou n'osa pas se fier aux avantages qu'il lui reconnaissait : le talent, la grâce, la beauté. « Après la mort de son père, Athénaïs pria ses frères de lui donner, malgré le testament, la part qui devait lui revenir. Cette prétention si légitime ne fit que les irriter ; ils la maltraitèrent de telle façon qu'elle dut les quitter. Sa tante maternelle l'accueillit avec tendresse et la conduisit à Constantinople chez une autre tante à laquelle elle raconta tout ce qui s'était passé. »

La joune déshéritée avait pour elle le bon droit ; les principes d'humanité qui avaient pénétré le droit romain, surtout depuis Icî^ Antonins, ne permettaient pas cette exhérédation sans motifs. M. Couret nous explique qu' Athénaïs pouvait faire un procès en s'appuyant sur la quarte Falcidie. Les deux femmes j qui s'unissaient pour venir en aide à leur nièce, furent beaucoup plus avisées. Suivant, par un instinct secret

ï. La Pidestiiie sous les Empereurs grecs, par A. Couret, Grenoble,.

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OU par un calcul adroit, la première pensée du testateur, elles s'adressent à une autre femme, à Pulchérie^ la toute puissante sœur ainée du jeune Théodose.

Pulchérie s'intéresse à cette infortunée ; elle apprend qu^Eudocie n'est pas mariée, elle coui^t chez Théodose dont elle éveille la curiosité : « J'ai rencontré, dit-elle, une jeune fille ingénue, distinguée, aux traits délicats, au nez parfait, aux grands yeux ; elle est blanche comme la ne%ej ses cheveux sont blonds et frisés; elle est toute gracieuse, avec une démarche grave, et remplie d'esprit ; c'est une vierge grecque, w L'empereur la fit introduire et la pria de se faille chrétienne* L'évéque Atticus la baptisa et changea son nom d'Atbéoaïs en celui d'Eudocie. Le mariage eut lieu le 7*^ des Ides de juin de la 300« Olympiade (7 juin i2l).

Nicéphore (14, 23) exalte encore davantage la science delà jeune impératrice. Elle aurait été versée dans les lettres latines comme dans les lettres grecques, La philosophie, la logique et la rhétorique lui étaient familières. De lastronomie, de la géométrie et de l'arithmétique, elle en savait aut<int que personne de son siècle. Ce qui nous touche plus que cette science prodigieuse chez une jeune fîlle de vingt ans, c'est une première indication de sa destinée providentielle. Elle fut baptisée dans l'Eglise qu'on venait d'élever k saint Etienne pour y placer la relique envoyée par Prayle, évéque de Jérusalem.

N'était l'éminente vertu de Pnlchcric, on serait tenté de supposer qu'en repoussant les nobles alliances qui s olîraieut à l'envi k Théodose, elle céda au désir de gai^der plus facilement le pouvoir. Une impératrice sans naissance semblait une rivale peu dangereuse et Eudocie, livrée à la poésie, ne songea pas d'abord à gouverner. L'harmonie était donc parfaite. Un trait charmant raconté par Nicéphore nous introduit dans cet intérieur impérial.

« Théodose signait sans défiance toutes les pièces qu'on lui apportait. Pulchérie lui soumit un contrat en bonne forme, par lequel il lui cédait sa femme, l'impératrice Eudocie. L'empereur, sans regarder, appose son sceau, et comme peu après il demande Eudocie, Pulchérie allègue le titre impérial ». Aimable tutelle qui enseignait au prince à se défier d'ellemême et à gouverner en empereur.

La nouvelle impératrice n'usa alors de son crédit qu'en faveur de ses frères. A la nouvelle de son élévation, ils avaient disparu. Elle les fit chercher et leur rappela agréablement les frères de Joseph et le testament de son père : « Si vous ne m'aviez pas maltraitée, je n'aurais pas été dans la nécessité de venir à Gonstantinople et je n'aurais pas régné. C'est donc à vous que je dois le trône ; car ce ne sont pas vos propres sentiments, c'est ma bonne fortune qui vous a empêchés de vous laisser persuader par mes prières. » Théodose nomma Gessius préfet de l'IUyrie et Valérien maître des offices.

Eudocie n'eut qu'une fille nommée Eudoxie, comme sa grand-mère, la célèbre impératrice, femme d'Arcadius, qui se fit l'ennemie de saint Jean Çhrysostôme. Valentinien III, empereur d'Occident, denxanda la main de sa cousine : aucune alliance ne pouvait surpasser celle-là (437). Eudocie exécuta alors le vœu qu'elle avait fait d'aller en pèlerinage à Jérusale^n.

Son voyage fut un triomphe, à Antioche surtout où elle se trouvait en pays grec. Assise sur un trône en or massif, enrichi de pierres précieuses, elle prononça un discours devant le Sénat et le termina par un vers : « Je suis, et j'en suis fière, de votre race et de votre sang. »

A Jérusalem, les pensées étaient plus graves. L'impératrice vint se prosterner aux Saints Lieux. Le mouvement de piété qui s'était produit autour du corps de saint Etienne ne s'était pas airaibli. D'après le comte Marcellin, Eudocie emporta à

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Constantinople une partie de ses reliques, et c'est ce précieux dépôt qui fut enfermé à Rome à côté du corps de saint Laurent dans Féglisede Saint-Laurent hors les mu^s^

C'est vraisemblablement à cette époque que son goût pour la poésie se porta vers les sujets sacrés. Elle composa une sorte de transcription en vers des cinq livres de Moïse, de Josué, des Juges et de Ruth, que Photius nomma les métaphrases sur FOctateuque. Ce fin connaisseur estime qu'aucnn autre poème héroïque ne les surpasse. La seule critique qu*il adresse à Tauteur, c'est de n'avoir pas mêlé de fables h ses écrits. Ce reproche, étrange dans la bouche d'un patriarche, quand il s'agit de l'Ecriture Sainte, devient pour nous un éloge. Outre le poème où elle célébra la victoire de Théodose sur les Perses, la première année de son mariage, elle chanta encore le martyre de saint Cyprien et de sainte Justine *.

Rien ne manquait à la fortune d'Eudocie, quand une intrigue de palais la perdit. Il est difficile de dire si les querelles théologiques brouillèrent Pulchério et Eudocie, ou sî le désir de dominer engagea Eudocie dans un parti contraire à celui de sa rivale. On est porté à supposer que la théologie ne vient ici qu'en seconde ligne; il est néanmoins certain qu'Eudocie fut trompée par les artifices d'un ministre ambitieux.

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