Vie de saint Euth
de son âge dans le monastère; son sépulcre y est honoré de grands miracles ^ . »
Le premier supérieur du couvent de saint Etienne est donc un saint.
Ces jours tranquilles ne devaient pas se succéder longtemps. L'empereur Anastase reprit les guerres religieuses en faveur des monophy sites mitigés. Il fît enlever de son siège le patriarche Hélias qu'on exila à Aïla, et tout fut préparé pour obtenir la soumission complète des moines aux ordres impériaux. Le couvent, l'atrium, l'église de Saint-Etienne eurent alors leur jour de gloire dans la défense de l'orthodoxie.
Je laisse la parole à M. Couret, qui écrivait avant les découvertes récentes : il a su comprendre toute la portée de ce grand événement et le dépeindre en couleurs si vives qu'on croit y assister '^.
« Un diacre nommé Jean, disciple de saint Sabas et frère de l'évêque d'Ascalon, ébloui par le titre de patriarche, offre de condamner le concile et de recevoir les lettres de Sévère : il est élu à la place d'Hélias. Sabas l'apprend, vient avec les autres abbés se jeter aux pieds de son ancien disciple, l'entraîne par ses prières et son éloquence, et l'évêque, rétractant ses promesses, refuse à son tour d'obéir. Cet échec fait destituer le gouverneur, et son successeur s'engage, par une convention bien digne du Bas-Empire, à payer au fisc trois cents pièces d'or s'il n'obtient de l'évêque une soumission complète. Dès son arrivée, il jette l'évêque en prison, bien sûr que, vaincu par les souffrances et l'isolement, le prisonnier
1. Vie de saint Euthyme, n° 103. On peut se demander s'il s'agit de l'orient par rapport à la ville ou par rapport à l'église de l'Ascension; cependant le texte grec indique plutôt le premier sens, il s'agit de la vallée orientale qui est aussi la vallée de l'Ascension.
2, A. Couret, op. cit,, p. 161.
ne tardera pas à fléchir. Mais le Consulaire de Césarée pénètre secrètement dans la prison et engage l'évêque à résister avec courage. « Feignez cependant, lui dit-il, de céder au gouverneur; faites-lui savoir que vous êtes prêt à obéir, mais que si vous le faites à l'heure même, votre consentement paraîtra arraché par la violence ; qu'il vous rende donc à la liberté, à la condition qu'au prochain dimanche vous condinnnerex le concile en pleine église. »
L'évêque suit le conseil, sort de prison et envoie prévenir saint Sabas.
Sabas fait appel aux moines et les convoque dans sa laure, ils accourent de tous côtés, Théodose amène ses quatre cents religieux ; Siméon arrive avec le couvent de saint Euthyme ; Longin, avec celui de Théoctiste; Euthale, avec les monastèi-es de l'évêque Hélias; Alexandre, avec celui du patriarche Martyre ; la laure de Pharan, celle de Suça, conduite par saint Cyriaque; les monastères de Bethléem, de Scythopolis^ d'Entenaneth et de Jéricho, de Sapras, de Gérasime et de Chusiha; l'abbé Mammas et ses moines; les anachorètes du Jourdain; les onze laures ou monastères fondés par saint Saluas, se réunissent, au nombre de plus de dix mille, dans la gorge du Gédron. Sabas se met à leur tête, part au milieu de la nuit et arrive avant le lever du jour à la basilique de Saint-Etienne, hors des portes de Jérusalem. C'est Ik que devait se tenir l'assemblée, parce que l'immense vaisseau bâti par Eudocie ^
1. Nous devons faire ici une restriction touchant In grandeur supposée par M. Couret. Le texte de Cyrille ( Vie de saint SAb^a] dit : l^ maison^ olxa; ; les fouilles ont prouvé que ce mot devait être pris, non point exclusivement du vaisseau de l'église, mais de tout rcnsemhle des l>ïitimonls et même des cours. C'est dans ce sens seulement (jue la mmatm do Saint- Etienne pouvait être plus vaste que le Saint-Sqntlcre.
Voici le texte de 'Cyrille sur le lieu de la rounîoiv : wç Se Ttveç ipifl(Jt73-
pouvait seul contenir, dans ses proportions gig^antesques, la foule des moines et du peuple. Les couvents de Jérusalem sortent de la ville et viennent secrètement les rejoindre ; une partie se détache pour aller au devant d'un neveu de l'empe^ reur, Hypatius, qui, vaincu et fait prisonnier par le rebelle Vitalien, venait à Jérusalem rendre grâce de sa délivrance; et, quelques heures après, tous étaient réunis dans la vaste basilique. Au fond de l'abside, les abbés et les chefs des monastères, devant la galerie qui séparait la nef de Tabside, Hypatius, le neveu de l'empereur, entouré du gouverneur de la Palestine, du Consulaire de Césarée, Zacharie, et de leurs officiers; et enfin, dans les cinq nefs^, le peuple et les dix milliers de moines qui débordaient de toutes parts et réclamaient à grands cris l'apparition de l'évêque et la condamnation de Sévère.
Les circonstances , du reste , étaient solennelles ; tout rOrient avait fléchi sous la volonté tyrannique de l'Empereur et accepté la condamnation du concile et l'élection de Sévère : les trois grands sièges métropolitains, de Constantinople, d'Antioche et d'Alexandrie étaient occupés par les chefs de ITiérésie; les métropolitains inférieurs d'Apamée, d'Hiérople, de Césarée, de Sasimes, de Séleucie, de Laodicée, d'Halicarnasse et de Béryte leur étaient dévoués, et, à part quelques
Twàaa 7) exxXrjaia tov Toaouiov oux sytjpei Xàov, e8oÇe auvsXôeîv :iàvTa; xaxà Tr,v xupiaxTjv £Îç TOV oixov TOij àyiou TCpwTOfxàpTupo; ST£<pàvou, ixavov ovia elç ur.o^oyjr^y Tzk/fiouç' a|jLa hé xai bizoL^vr^aon PouXo{jl£voi *T:i:ax{a) Tt^ àvs^j^tô tow paatXew; Toxe £x Tou BtToXiavou ajroXuÔevTi aî)(^(iaX(oataç xatT^; 'IspoaoXu[jLa£U)(f)ç £V£xsv eXôovtu Vie de saint Sabas, édition Cotelier, p. 312. Cyrille indique nettement qu'aucune église ne pouvant contenir cette foule, on eut recours au local de Saint-Etienne. En même temps, on se portait au devant d'Hypatius qui, venant de Césarée, devait faire son entrée par la porte du nord. • 1. Les fouilles ont montré qu'il n'y en avait que trois, avec unç annexe au nord.
ëvêques dispersés çà et là, tous les orthodoxes étaient ou soumis ou en fuite.
Cependant un noyau de résistance commençait à se former, les évêques d'Isaurie et de la deuxième Syrie, après avoir d'abord reconnu Sévère, venaient de se séparer de lui; Cosme d'Epiphanie et Sévérien d'Aréthuse lui avaient même signifié sa déposition; les évêques de Tripoli, d'Acre, d'Antarade et de Tyr, et quelques évêques de Palestine demeuraient fermes dans l'orthodoxie, enfin Vitalien, chef des Barbares confédérés, s'était déclaré, en Thrace, le protecteur des orthodoxes et, battu plusieurs fois par Cyrille, général d'Anastase, venait de surprendre et de tuer son adversaire. Mais ces résistances disséminées manquaient d'un centre et d'un lien; parmi ces évêques, aucun n'avait assez d'influence par lui-même, ou par l'autorité de son siège, pour rallier les orthodoxes et réveiller ceux que la crainte avait fait fléchir. Si le patriarche de Jérusalem se déclarait hautement contre l'hérésie, la résistance avait un chef, une capitale, et l'action des patriarches de Constantinople, d'Antioche et d'Alexandrie se trouvait balancée par une influence rivale. Jérusalem était, à la vérité, le moindre des quatre grands patriarcats d'Orient, mais il était en réalité le plus illustre et le plus considérable : ses moindres vicissitudes, transmises de tous côtés par les pèlerins, retentissaient dans tout l'empire et même jusqu'au fond de l'Occident.
Aussi l'attente était vive dans Téglise de Saint-Etienne : les trépignements et les cris de la foule faisaieiit frémir l'immense basilique ; l'évêque se montre enfin ; il s'avance, du fond de l'abside, vers le jubé ; il monte les degrés avec saint Théodose et saint Sabas, et tous les trois appai^aissent au milieu de la galerie, d'où leurs regards plongeaient sur la foule exaltée. A leur vue, mille cris s'élèvent; l'évêque fait
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un geste : un silence frémissant règne dans toute la basilique et, au milieu de Tattente générale, les trois dignitaires laissent tomber sur le peuple ces paroles solennelles : Anathème à Nestorius, à Eutychès, à Sévère, à Sotéric de Cappadoce; anathème à qui ne se soumet pas au concile de Chalcédoine. Une immense acclamation leur répond, Tévêque et ses acolytes descendent du jubé et se retirent au fond de l'abside ; mais Tabbé Théodose remonte aussitôt : « Si quelqu'un, s'écrie-t-il, ne reçoit pas les quatre conciles comme les quatre évangiles, qu'il soit anathème. » Le gouverneur, stupéfait, se voit entouré de la foule menaçante des moines, il se glisse épouvanté, dans le monastère de Saint-Etienne, attenant à la basilique et s'enfuit jusqu'à Gésarée; Hypatius, le neveu de l'empereur, assailli par les moines, jure qu'il est un partisan fidèle des conciles et distribue aux monastères les plus larges aumônes.
L'Orient tout entier apprit bientôt que Jérusalem et son patriarche se déclaraient pour les ortliodoxes, et cette rébellion produisit un tel effet que le patriarche d'Alexandrie défendit aux Egyptiens d'aller à Jérusalem pour la fête de l'Exaltation de la Croix. »
Après ce jour glorieux, nous ne savons plus rien de la basilique d'Eudocie. Les moines qui desservaient le sanctuaire jouirent, comme toute la Palestine, de la paix et de la prospérité du long règne de Justinien. Une fois encore, des constructions superbes firent de Jérusalem la ville la plus somptueuse de l'Orient après Gonstantinople. Les discordes religieuses y jetèrent moins de trouble qu'ailleurs. Mais, au sein de cette opulence, sans cesse accrue par les pèlerinages, Jérusalem perdit ce caractère triste et solennel qui convient si bien à la ville de la Croix. Elle devint ce qu'elle ne peut pas être, une ville de plaisir. Vinrent les Perses : leur conquête fut marquée d'un caractère spécial d'atroces vengeances.
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« Une scène affreuse suit leur entrée : la ville entière est mise à sac ; les moines, les religieuses, les habitants, poursuivis de tous côtés, sont égorgés au fond de leurs cellules et jusque dans les églises; les trois cents monastères, hospices ou oratoires, disséminés dans Jérusalem et sur la montagne des oliviers, sont incendiés; les églises du mont Sion, les plus anciennes de Jérusalem, la basilique de Sainte-Marie, bâtie par Justinien, celle de T Ascension, élevée par sainte Hélène, les couvents fondés par les deux Mélanie, par Bessa, par Tatienne, par Févèque Héliassont renversés, les tombeaux des deux Eudocie, dans la basilique de Saint-Etienne hors des portes, sont détruits, et Timmense église s'écroule sur la tombe violée de ses bienfaitrices * . »
Aucun texte ne mentionne ce désastre particulier de la basilique d'Eudocie, mais il est impossible qu'elle ait échappé à la destruction générale.
Il s'écoula si peu de temps entre le passage de l'armée de Chosroès et la conquête par les Arabes, que nous n'avons aucun témoignage de Tétat des lieux dans l'époque intermédiaire. On sait cependant que leur domination, plus stable, n'eut pas d'abord le caractère de destruction féroce qui avait signalé l'invasion des Perses : c'est une raison de plus de mettre la ruine de notre église sur le compte des généraux de Chosroès. Quoi qu'il en soit, après 650, la basilique d'Eudocie n'est plus mentionnée par personne, sinon comme une ruine. A l'arrivée des croisés, elle est remplacée par un oratoire.
Mais ce qu'il importe de constater, avant cette interruption des témoignages, c'est qu'avant l'invasion des Perses, tout le inonde à Jérusalem connaissait la basilique d'Eudocie et
i, A. Couret, op. cit., p. 242.
savait qu'elle était bâtie au lieu du martyre de saint Etienne^ pour conserrer ses reliques. Au témoignage de Basile de Séleucie, cité plus haut, il faut ajouter les suivants.
Evagre, dans son Histoire de VEgli9e : « Eudocie éleva un très grand sanctuaire, remarquable par ses proportions et sa beauté, à Etienne, le premier des diacres et des martyrs : il est distant de Jérusalem de moins d'un stade : elle y fut déposée lorsqu'elle passa à la vie immortelle * . »
Le terme de scmetuaire traduit ici le grec temenos. Cette expression, empruntée au paganisme, désigne l'enceinte saorée qui entourait le temple. Elle comprend donc, n<Mi seulement la basilique, mais ses atriums et ses cours. Lorsqu'on arrivait à la porte qui donnait entrée à tout cela, on touchait au ternenos.
Le pèlerin Théodosius, dans sa description de la Terre sainte, en 530 ap. J.-C, mentionne la basilique : « Saint Etienne a été lapidé hors de la porte de Galilée. Là se trouve son église, fondée par Eudocie, femme de l'empereur Théodose 2. M
Le pèlerin Antonin insiste sur ce fait que la basilique contenait le corps de saint Etienne (S70 ap. J.-C).
« L'impératrice Eudocie ajouta des murs à la ville et construisit la basilique et le tombeau de saint Etienne : elle-même a son tombeau près du tombeau de saint Etienne, et, entre les tombeaux, il y a six pas^. Saint Etienne lui-même repose hors de la ville, à un jet de flèche, sur la route qui regarde l'Occident^. »