‹ Saint Etienne et son sanctuaire à JérusalemChapitre 34 sur 61 · LeUit^du22 août · texte numérisé non relu

LeUit^du22 août

Le Père Matthieu poussa un cri de douleur, et dans une lettre où il ne s'adressait qu'à son ami, il expose les grands motifs qui le forçaient d'avancer coûte que coûte. On dirait qu'il veut convaincre un immense auditoire.

« Sèvres, ce 1®^ décembre.

« Ce que vous me marquez au sujet de saint Etienne m'afflige extrêmement. Il n'y a pas, sans doute, certitude tibsolue que ce terrain soit celui de la lapidation ; mais la probaljilité €n faveur de cette opinion n'est-elïc pas considérable? Et si au jour où les Grecs auront acquis, cette probabilité se change en certitude, quel regret n'aurons-nous pas d'avoir laissé tomber entre leurs mains le propre lieu de la confession du premier martyr de la foi catholique ?

De plus, saint Etienne est le premier témoin de la divinité de N. S. J.-C, et la résurrection de son culte au lieu même de son témoignage serait d'une opportunité très actuelle. Yoici la franc-maçonnerie qui prétend peq^étuer en Orient la négation de la divinité de Jésus-Christ ^ n'est-ce pas le moment de nous appuyer, pour la combattre victorieusement, sur saint Etienne ? Voici le Judaïsme qui revient en Terre-Sainte, avec le dessein manifeste de s'en emparer et de s y préparer aux grandes luttes contre Jésus-Christ. N esi-il pas de bonne politique de relever en face de lui le culte de son premier adversaire ; et si, une première fois, Etienne a obtenu la conversion de Paul, n'y a-t-il pas à espérer que sa prière aura encore une efficacité semblable, le jour où les chrétiens recommenceront à l'honorer?

Faut-il ajouter que la France ne saurait rester indilférente ^u culte de saint Etienne? Dix ou douze de ses cathédrales actuelles sont dédiées au premier martyr, et les évêques de ces

divers diocèses aideraient sans nul doute à la restauration de son culte à Jérusalem.

L'ordre de saint Dominique a été appelé par un pape ordo fîdei et veritatis^ il lui siérait d'avoir à Jérusalem le sanctuaire du premier témoin de la foi et de placer sous son patronage ses œuvres. »

Le Père Ratisbonne était convaincu d'avance, mais il se trouvait impuissant.

Heureusement la France était représentée à Jérusalem par un homme d'un mérite exceptionnel. Très intelligent en affaires, d'une loyauté parfaite, catholique pratiquant, M. Langlais, consul de France, sut montrer ce que peut un agent français en Orient quand il sait s'inspirer des traditions catholiques de notre pays. Le Père Ratisbonne demanda la permission de sVmvrir à lui. Dès lors les négociations se poursuivirent avec un succès inespéré. Saint Etienne lui-même entra en lice, car c'est le 26 décembre 1882 que fut porté le coup décisif. Le 27 décenil>re, M. Langlais écrivait au Père Ratisbonne : u L'afFaire Saint-Etienne marche. Elle a même fait aujourd'hui un grand pas. Le propriétaire a signé par devant son Consul ime promesse de vente et a touché 2.000 francs à titre d'arrhes (je les ai avancés). J'aurai besoin pour demain, à la première Jieure, de 18.000 francs. Vous seriez bien aimable de dire à votre banquier de me les procurer dans la matinée, afin que nous puissions enlever les choses à la baïonnette, comme vous le désirez- »

Du 28 décembre, à 2 heures :

« N'ayant point à notre disposition les 24.000 francs nécessaires pour achever de payer le prix principal, soit 40.000 fr. nous allons essaver de nous retourner autrement sous le feu

de l'ennemi, ear le combat étant engagé ne doit pas être perdu et ne le sera pas. »

Du même jour : « Vous connaissez sans doute le résultat de la bataille : Saint-Etienne a passé aux Français. » M. Langlais ajoutait avec une simplicité admirable : « Pour le solde, j'ai donné ma signature à dix jours. »

Voilà comment un Français se retourne sous le feu de Tennemi!

M. Langlais s'empressa d'annoncer au Père Matthieu la bonne nouvelle. « Il était temps d'agir. Les Abyssins, les Grecs, les Russes, les Bulgares manœuvraient pour acquérir ce terrain. L'affaire est conclue et bien conclue, en ce sens que j'ai là, dans mon tiroir, les titres de propriété au nom de M. de Piellat, avec une déclaration de command au nom du Père Ratisbonne. Il suffira d'un acte semblable en votre nom pour faire passer les ruines es mains de leur légitime propriétaire. M. de Piellat nous a prêté son concours avec une bonne grâce d'autant plus aimable qu'il ignore absolument pour qui il a agi.

Cette « cascade » de propriétaires était nécessaire pour dépister les gens *. »

La victoire était chèrement achetée. On avait acquis un demi-hectare pour 45.500 francs. Et pourtant le seul à plaindre fut l'infortuné cordonnier, exconMnunié et voué à l'anathème par ses coreligionnaires. Pour ce prix, le Père Matthieu aurait pu acquérir un terrain vaste et fertile : il aima mieux quelques pieds de terre et des ruines. Qu'il soit béni d'avoir préféré à l'avantage temporel de son ordre la gloire du premier martyr dont il rendait le sanctuaire à l'Église !

Tout n'était pas fini cependant, et il fallut entamer de nou-

i. Lettre du 3 juin 1883.

velles négociations et faire des frais beaucoup plus considérables pour acquérir la véritable basilique d'Eudocie. Nous n'en dirons rien pour ne pas prolonger outre mesure ce récit, mais puisque nous quittons ici M. Langlais, disons que, frappé par la mort, il a voulu reposer dans ce Saint-Etienne qu'il avait donné non moins à TEglise qu'à la France, et où sa mémoire est en bénédiction.

Le Père Ratisbonne restait. Un trait assez pittoresque nous révèle sa sollicitude pour les intérêts de la nouvelle fondation. Il écrivait : « J'avais mis à Saint-Etienne un bon nègre, mais à qui se fier? J'ai été obligé de le congédier. Il a été d'une violence effroyable à l'égard du premier nègre de TEcce homo. Affaire de jalousie, à propos des élections ! oui, à propos des élections. Les nègres de Jérusalem avaient à élire parmi eux un chef. Deux partis se sont formés : le parti Saint-Etienne et le parti Ecce homo. Inde irœ. J'ai placé immédiatement un autre surveillant à Saint-Etienne. Il est brave et convenable sans avoir les jolies manières (!) de son prédécesseur*. »

Pendant que le Père Ratisbonne et M. le comte de Piellat s'occupaient de la nouvelle acquisition dominicaine en Palestine, le Père Matthieu travaillait à poser le fondement spirituel. Là, non plus, les difficultés ne manquaient pas. Tout le recours était en Dieu. « La prière seule obtiendra de Notre Seigneur qu'il avance les choses à Jérusalem et en France. » Et le Père ajoutait avec son humilité de bonne humeur : « C'est maintenant que je ressens tout de bon l'inconvénient majeur de n'être pas un saint! » (Lettre du 17 juillet 1883). Avec une délicatesse parfaite, il ne voulait pas s'établir à Jérusalem sans l'agrément des communautés qui y étaient déjà fixées. On aurait pu craindre qu'il ne gênât leur ministère en poursuivant

\. 4 août 1883.

le même but. Le Très Révérend Père Roger, supérieur des missionnaires d'Alger, s'empressa de le rassurer et s'employa même à lui chercher un terrain. Le père Matthieu tenait surtout à obtenir l'assentiment de l'ordre de Saint-François, à cause de* ses titres supérieurs fondés sur un dévouement séculaire et tant de sang versé. On s'empressa de lui répondre : « Jamais l'enfant de saint Dominique ne sera de trop auprès des fils de saint Françoise »

Monseigneur Bracco, patriarche de Jérusalem, donna son consentement sans difficulté et ne cessa jusqu'à sa mort d'avoir pour ses nouveaux enfantin une affection toute paternelle.

Ce concours, cet empressement, cette charité ne sont-ils pas l'œuvre du Saint-Esprit auquel Etienne avait rendu témoignage, et n'est-ce pas un gage des dispositions qu'il inspirera aux âmes pour achever son œuvre? Cependant le père Matthieu souhaitait surtout d'obtenir la bénédiction du vicaire de Jésus- Christ. Plusieurs évêques avaient envoyé au Saint-Père des lettres très favorables. Mgr Mermillod écrivait : « Nous avons chaudement recommandé l'affaire. » (Lettre du 1^'mars 1883.)

Le Père Matthieu put donc être admis à l'audience de Léon XIII. Encore tout frémissant de bonheur, il écrivit en hâte, au sortir de l'audience, une note qui en contenait le récit; il avait le pressentiment que les paroles du pape seraient la loi de la fondation commencée.

« Aujourd'hui, 27 janvier 1883, aux premières vêpres de la fête de la Translation des reliques de saint Thomas, j'ai eu le bonheur d'être reçu en audience particulière par le Saint-Père Léon XIII.

Je ne devais avoir de lui, ce qui eût été déjà infiniment au

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