Revue biblique, 1892, p
qui éveillent un intérêt plus qu'archéologique et touchent les cœurs chrétiens en leur rappelant nos mystères, ne sont pas moins précises que les autres vestiges d'antiquité. Les usages de la sépulture, de l'Eucharistie, de l'autel, des bois sacrés, sont grecs comme la langue des inscriptions des tombeaux et des mosaïques*, comme le style des chapiteaux. Nous sommes en présence d'un monument que tant d'indices permettent de dater.
\ . La mosaïque de l'annexe porte encore les caractères OC COY»
AUTHENTICITE DU SANCTUAIRE
Domus sancdficaiionis no»lrœ, et gloriœ nosfrœ, ubi laudaverunt te patres nostri, fada est in exustîonem ignis,
(Isaïe, LXIV, 11.)
C'est notre temple saint et glorieux, le lieu où nos pères t'ont loué, qui a été livré aux flammes.
Avant de solliciter la charité chrétienne pour le relèvement du sanctuaire de la lapidation de saint Etienne, nous avions le strict devoir de nous assurer de son authenticité et le public a le droit de nous demander des preuves.
Les ruines retrouvées par le Père Matthieu aont-elles celles du sanctuaire de la lapidation ?
On ne peut répondre à cette question d'une manière satisfaisante que par Taccord des documents et des monuments.
Cet accord résulte de la vérité des deux piYï positions suivantes : l^réglised'Eudocie était bâtie au lieu de la li^pidation, voilà ce qu'affirment les documents ; 2® les ruines en question sont celles de la basilique d'Eudocie, voilà ce qu'affirment les monuments et les documents.
Nous avons établi le premier point dans un travail spécial * où nous avons passé en revue tous les témoins de la ti-adition
1, Revue biblique, juillet 1894.
chrétienne à nous connus jusqu'au xiv* siècle. Nous avons reproduit ici les textes principaux en parlant des* destinées de la basilique d'Eudocie. Nous croyons qu'ils suffisent et qu'il n'y a pas lieu d'insister davantage. Phénomène remarquable! On a placé en des endroits différents le lieu de la lapidation, mais on n'a jamais nié que l'église d'Eudocie en marquât la place. Lorsque la tradition s'est déplacée, lorsqu'elle a passé du Nord à l'Orient, on était tellement assuré de notre première vérité, garantie par une tradition constante, qu'on n'a pas hésité à placer la basilique d'Eudocie sur les escarpements du Cédron ! C'est, disait Quaresmius, le lieu du martyre, donc la basilique y était, mais elle a disparu.
Il ne nous reste donc plus qu'à prouver que nos ruines sont bien celles de la basilique d'Eudocie. Nous montrerons qu'elles datent exactement de l'époque voulue, c'est tout ce que le monument peut dire, et nous reconnaîtrons sans peine, par l'accord avec les documents, que cette basilique du V® siècle est celle d'Eudocie.
Est-il possible, d'après l'exposé des fouilles, de reconnaître le style des monuments dont on a retrouvé les ruines ?
Oui, on peut même, sans trop de difficulté, déterminer leur âge.
Nous n'insistons pas sur la petite église; elle renferme des éléments en apparence contradictoires. On y remarque la taille en diagonale, que M. Clermont-Ganneau a reconnue pour caractéristique du temps des croisades et que nous retrouvons en France dans les églises romanes du xii® siècle. Une marque de tâcheron conforme à celle des ouvriers de l'Occident confirme cette origine. C'est donc l'œuvre des croisés.
D'autre part, il y a des traces d'une iconostase, séparant le chœur de la nef, ce qui est du style grec.
La petite église a donc été l'œuvre des Latins et des Orien-
taux. D'après la qualité grossière des matériaux formant l'iconostase et des peintures des bords de Tabside, je serais porté à conclure qu'après la destruction qui suivit le départ des croisés, il y eut, de la part des Grecs, une tentative de restauration.
Mais soit que ses premiers architectes aient été des occidentaux ou des indigènes, cette église a été bâtie là pour conserver le souvenir du grand sanctuaire, à une époque où sa ruine était déjà complète, puisqu'on a employé quelques-uns des anciens matériaux, et qu'on l'a assise dans l'atrium de la basilique sans même se conformer exactement à son orientation.
Ce qui importe, c'est la basilique elle-même.
Or, on peut déterminer son style très exactement. C'est une basilique latine précédée d'un atrium et très probablement de propylées, telle qu'on en construisait en Syrie au IV® et au V® siècle.
Pour faire cette démonstration d'une manière graphique et évidente, nous reproduisons ici le plan d une église syrienne du IV® siècle, celle de Qennaouât, d'après M. de Vogué ^
Nous ne reproduisons pas un remaniement que M . de Vogiié croit avoir été effectué au v® siècle. Malheureusement, le plan n'est pas accompagné d'une échelle. D'après la planche qui suit celle-ci, la longueur de la basilique est de 30 ■" 75, celle de l'atrium, de 23™ 50; celle des propylées, de 0^" 50 : en tout 60" 75 hors d'œuvre. La largeur de la basilique est de 24 mètres.
Qu'on veuille bien comparer ce plan avec celui de la basi* lique nouvellement [^découverte : si l'on lient compte de oe
1. Syrie centrale par le comte de Vogiié. Paris^ Baudryj l8G5-i877,
pi. XIX.
ÉGLISE DE QENNAOUAT, IV® SIÈCLE * A, B, grande basilique du iv« siècle, construite suivant la tradition romaine, avec des propylées ou portique extérieur, un atrium A ou cour entourée d'une colonnade intérieure, puis la oasilique proprement dite, disposée comme celle de Sainte-Agnès et de Saint-Laurent à Rome, avec un bascôté qui fait le tour complet de l'église. » (p. 59.)
fait que les plans des architectes ne sont jamais identiques, on conviendra que la ressemblance ne saurait être plus frappante. Je relève quelques différences. A Qennaouât Tatrium a, en largeur, les dimensions de la basilique : à Jérusalem, il déborde Téglise des deux côtés d'environ quatre mètres. A Qennaouât, Téglise n'est pas deux fois aussi longue que large, ce qui est le cas à Jérusalem. Enfin, Qennaouât était voûté : à Jérusalem, il y avait, selon toute apparence, un plafond en
. PLAN^ DE LA BASILIQUE PROJETEE DRESSÉ D*APRÈS LES RUINES, PAR M. BOUTAUD, ARCHITECTE
bois. La forme de la basilique de Jérusalem était donc, s'il se peut, encore plus latine que celle de Qennaouât.
On lira avec plaisir quelques remarques de M. de Vogiié sur ce style gréco-romain qui demeura en Orient plus attaché qu'à Rome aux traditions classiques de l'art grec.
« Transporté à Rome, l'architecte grec fit, il est vrai, sur certains points, fléchir la rigueur de ses principes ; les Romains étaient des ingénieurs hardis et utilitaires qui avaient compris
1. Dans ce plan de restauration ne figurent pas les propylc^es, qui existaient probablement, à en juger d'après le diami^tre de certaines colonnes.
les ressources qu'offre à rexécution de vastes programmes remploi des matières artificielles agglomérées, de la voûte, de la coupole; Tarchitecte grec, appelé à décorer ces masses, ne pouvait guère s'occuper que de leur surface; il la couvrit d'ornements empruntés à ses ordres, la dissimula sous un placage plus ou moins artificiel, sans se préoccuper, plus que ses imitateurs italiens du xvi® siècle, de la fonction initiale des éléments d'emprunt ainsi appliqués... »
« Mais tout en faisant, sur certains points, des concessions aux idées romaines, tout en subissant la loi commune de la décadence, les artistes grecs n'avaient pas perdu la tradition de leur origine ; dans le domaine de la sculpture, de la peinture, de la glyptique, de l'orfèvrerie, ils restaient les maîtres; dans le domaine de l'architecture, quoique moins libres peutêtre, ils n'avaient pas complètement ni partout abdiqué; le jour où la liberté leur revint, et dans les régions où la sève n'était pas épuisée, la tradition se renoua ; l'évolution de l'art reprit sa marche naturelle. C'est du moins ce que nous constatons dans la Syrie centrale. »
« Les architectes qui élevèrent les monuments innombrables de cette contrée appartenaient à la bonne tradition grecque, moins par les formes qu'ils ont adoptées que par les principes qu'ils ont appliqués. On ne retrouve plus dans leurs œuvres la délicatesse de goût, ni l'exquise perfection de l'époque classique, mais on y constate l'esprit logique, pratique et sincère qui a inspiré les premières productions de la Grèce... »
« Dans la région et pendant la période que je me suis proposé de décrire, c'est-à-dire dans la Syrie centrale du i®*" au VII® siècle , la coupole li'apparaît qu'accidentellement, par des essais timides... Pour assister à la solution définitive du problème et à la naissance du système général qu'enfanta la
ALTHEiNTICITÉ DU SANCTUAIRE 145
découverte de la coupole sur pendentifs, il faut sortir des limites que nous nous sommes tracées, il faut aller à Constantinople, à Sainte-Sophie. La cathédrale de Justinien procède d'un principe tout autre que les monuments de la Syrie centrale... L'idée des deux artistes de Byzance, développée à son tour, produisit une école qui supplanta complètement la précédente dans tous les pays encore soumis au sceptre byzantin; les facilités qu'elle donnait à l'emploi d'ouvriers médiocres, à l'utilisation des matériaux grossiers, de la brique et de la chaux, l'invasion graduelle du goût oriental assurèrent son succès : elle caractérise la période byzantine proprement dite, dernière évolution de l'art grec, destinée à se fondre à son tour dans l'art arabe*. »
La transformation opérée en Orient, par l'influence de Sainte-Sophie, marque donc une époque que nous ne pouvons dépasser pour fixer la date de notre basilique.
La dédicace de Sainte-Sophie eut lieu le 27 décembre 537.
Non qu'à partir de ce jour toutes les églises dussent être bâties sur le même plan, mais ilest certain que cette date fixe la naissance d'un art nouveau, l'art byzantin. Nous n'avons pas ici à étudier tous ses caractères, il suffira de mentionner ce qui se rapporte à notre sujet.
Ce qui domine tout, c'est le goût pour la coupole. De là viendra la transformation des formes allongées en formes carrées ou en croix grecques, de là aussi la nécessité des constructions massives. L'appareil est négligé et remplacé par la brique et le béton, les formes classiques des ornements et spécialement des chapiteaux sont abandonnées. Toutes les églises postérieures à Justinien n'ont pas toutes ces notes. A
1. Syrie centrale, par le comte de Vogiié, Paris, Baudry, 1865-1877, t. I, pp. 16, 17 et 18.
Jérasalem, par exemple, on a toujours aimé les constructions appareillées : aujourd'hui encore un galandage en biiques revient plus cher qu'un mur de pierres. Mais on peut dire, sans hésiter, qu'une église en Orient qui n'a aucun de ces^ caractères est antérieure à Justinien, à moins d'être une imitation, ce que personne ne suppose dans notre cas. C'est ainsi que Téglise du Sinaï, certainement justinienne, est sur plan latin avec plafond en bois, mais les chapiteaux des colonnes ne sont plus selon les formes classiques.
Or, la basilique dont nous recherchons Tâge avait la forme allongée des églises latines, point de coupole, mais un plafond en bois, un appareil soigné, et des formes classiques pour les colonnes et les chapiteaux. L'un de ces chapiteaux me paraît extrêmement précieux comme indice précis d'une époque ^ C'est encore du corinthien classique, et cependant la croix émerge des feuilles d'acanthe; il se rapproche plus de la basilique constantinienne de Bethléem que de Sainte-Sophie ou du Sinaï, et cependant la transformation est commencée sous l'influence du christianisme.
Tout au plus pourrait-on opposer le placage du marbre dont on voit les traces. La réponse est aisée. Ce placage trahit l'influence romaine dans l'art grec, mais il n'indicpe nullement une époque plus basse que le v* siècle; Constantin l'avait employé dans l'église du Saint-Sépulcre.
Nos ruines parlent donc très clairement : la basilique dont elles sont le débris remontait au moins au v* siècle.
Pouvons-nous affirmer que ce sont les ruines de la basilique d'Eudocie? Pour cela il suffit d'établir le parfait accord des monuments et des documents. A vrai dire les documents suffiraient pour indiquer son emplacement d'une manière approximative .