‹ Saint Etienne: roi apostolique de HongrieChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Attila plane sur les origines des Magyars.

« Flagellum Dei », tel était le surnom sous lequel des peuples effrayés désignaient celui qui, sur la prière d'un saint pape, renonçait à ses conquêtes et à la gloire, donnait à ses soldats l'ordre de replier les tentes et, se mettant à leur tête, reprenait la route de sa patrie, sans avoir accompli le rêve où son ambition lui avait fait entrevoir l'apogée de la gloire.

Prendre d'assaut la ville sainte, pénétrer dans Rome, devait être pour Attila le couronnement de sa carrière militaire; il y renonça et, tandis que l'Histoire se borne a reconnaître la modération du grand conquérant, la tradition nous en explique les motifs.

La grande migrallon des peuples du cinquième siècle entraîna vers TEurope de nombreuses tribus qui, jusqu'alors, avaient vécu en Asie. Les Huns, dont les historiens hongrois font les ancêtres des Magyars (i) , formaient la partie la plus importante de la migration. Six chefs avaient été élus : Bêla, Kewe, Kadischa, Attila, Buda et Rewa. Selon l'usage, un sabre, teint de sang, avait été brandi par un crieur public dans tous les campements, promené dans le pays entier, et le crieur avait par intervalle psalmodié la formule : « Voix de Dieu et du peuple magyar! que tout homme armé soit présent tel jour, en tel lieu, au conseil de la communauté » (2), et cet appel, compris de tous, avait fourni un contingent considérable de guerriers.

Les Huns se mettent en route : attirés à Tarnok- Welg par Théodoric, ils sont vaincus ; cet échec ne les décourage pas , car bientôt ils prennent leur revanche dans le défilé du Mont Cettius, situé non loin de Vindobona; Tarmée des Romains et celle des Germains sont mises en déroute. Mais Kewe a péri à Tarnok-Welg ; Bêla, Kadischa et Rewa ont été tués au Mont Cettius , il ne reste plus

(i) De récents travaux et des recherches encore en cours semblent mettre en doute, la commune origine des Magyars et des Huns.

(2) « Vox Dei et populi Hungarici, quod die tali, unusquisque armatus in tali loco praecise debeat comparere ». (Simon

KÉZAI, I^ i).

OKIGIXE DES MAGYARS. 3

que deux chefs : Attila et Buda, les deux frères.

Les Huns élèvent Attila sur le pavois et le proclament roi. Son royaume est si grand, qu'il abandonne à son frère le gouvernement de tous les pays situés à Test de la Tisza ; il se réserve tout ce qu'il a déjà conquis à Touest de ce fleuve et ce que le succès de ses armes lui donnera encore. Sa victoire du Mont Cettius a rempli de crainte les rois de Germanie, qui viennent lui rendre hommage.

Encore une fois, il cède aux suggestions perfides de Théodoric qui veut le lancer dans des expéditions aventureuses et il entreprend la conquête des Gaules. On connaît les différentes phases et les péripéties de cette expédition; obligé de quitter la Gaule, Attila parcourt la Frise, le Danemark, la Lithuanie et revient au Danube par la Thuringe.

Son retour est marqué par une tragédie sanglante qui rappelle celle qui s'était déroulée bien des siècles auparavant, lors de la fondation de Rome.

Buda a déplacé la borne servant de limite entre son gouvernement et celui de son frère; il a fait plus, ne tenant aucun compte des ordres d'Attila qui voulait que Sicambrie portât son nom, il lui a donné le sien, et l'endroit où s'élève le camp des Huns s'appelle Budavâr, forteresse de Buda.

Attila , irrité de cette attitude , traite son frère en rebelle et le tue. Mais les Huns, que cet acte n'effraie pas, continuent à donner le nom de Budavâr à la ville qui s'appelle aujourd'hui 0-Buda.

Une parue de l'Europe orientale est soumise au roi des Huns. Il a choisi pour emblème un épervier couronné ; Toiseau est brodé sur son drapeau, peint sur son bouclier et il restera le signe de ralliement des Magyars jusqu'à Tavènement de saint Etienne. <( Turul » est son nom dans la vieille langue hongroise et il continue à porter ce nom dans la poésie populaire pour personnifier Attila. Son arrière-petit-fils, celui qui le rattachera à saint Etienne , est qualifié par la tradition à^ enfant de Turul (i).

Attila organise son vaste domaine : il y établit un service de surveillance; lescrieurs sont postés à distance de la portée de la voix humaine et se transmettent mutuellement les nouvelles; les faits et gestes du roi des Huns sont ainsi connus partout.

Si grande que fût sa puissance, si étendu que fut son empire, si incontestable que fût sa gloire de conquérant, quelque chose manquait à son triomphe ; l'Empire romain. Son ambition était d'écraser ces orgueilleux Romains qui traitaient tous les peuples de barbares. Il décide d'entreprendre la conquête de l'Italie, et se met en marche avec une armée puissante. C'est à l'évêque Chartvicius qu'il faut emprunter le récit de la campagne d'Attila en Italie; il diffère complètement des fables et des légendes italiennes ou germaniques et nous donne

(i) « Dégénère Turul ». (Simon Kezai, l, ii, c. i et 4).

la véritable tradition hongroise, empreinte d'un charme poétique touchant et d'une originalité remarquable. Ce fut au lendemain même de la mort de saint Etienne que fut formulée cette inspiration vraiment épique. La Ville éternelle ne doit pas son salut aux fantômes qui font reculer Attila ; elle ne le doit pas davantage aux supplications d'un pape agenouillé. C'est Dieu lui-même qui ordonne à celui que la terreur des vaincus a surnommé /e fléau de Dieu, le maillet du monde, de respecter les tombeaux des premiers apôtres.

Pendant la nuit qui devait précéder la rencontre du guerrier et du pape, un ange du ciel apparut à Attila et lui dit : «Écoute, voici ce que le Seigneur Dieu, Jésus-Christ, te commande : N'entre pas avec ta colère dans la cité sainte où reposent les corps de mes apôtres, arrête-toi ici et retourne sur tes pas... Pour prix de ta soumission, je te promets qu'un jour viendra où ta génération visitera Rome en toute humilité, et un de tes descendants y recevra une couronne qui durera éternellement » (i).

Cette couronne promise, au cinquième siècle, a Attila, sous le pontificat de Léon le Saint, fut celle que le pape Sylvestre II, après l'avoir comblée de grâces et de bénédictions, envoya en l'an mille au duc Etienne et qui est devenue la Sainte Couronne , le Palladium de la Hongrie.

(i) Charlvicius, Chronica Hungarorum,

« Il y a certainement, dit Thistorien Du Buat (i), quelque chose de miraculeux dans la conduite d'Attila, mais le miracle, s'il y en a un, ne doit pas faire disparaître à nos yeux une preuve si éclatante et si bien constatée de la modération de ce grand homme ».

Attila ne survécut que peu de temps à son expédition en Italie. Le fleuve, détourné de son cours pour recouvrir la tombe du roi des Huns, vient à peine de reprendre sa marche régulière, les larmes de sang versées par ses guerriers coulent encore, que déjà les deux fils d'Attila, Chaba et Aladarius, excités par Théodoric (2), tirent l'épée pour se disputer la possession de l'empire.

Pendant quinze jours les combattants ne cessent de lutter avec fureur; le bruit des flèches sillonnant l'air, des boucliers se heurtant l'un contre l'autre, dénote l'intensité et l'acharnement du combat. A.ladarius est enfin vainqueur, mais il succombe à ses blessures, tandis que son frère Chaba, vaincu, se réfugie avec les débris de son armée, comprenant encore 1 5.000 Huns, chez son grand-père, à Constantinople. Honorius l'accueille fort bien et, pour le retenir à sa cour, lui fait des offres magnifiques. Le fils du Hun ne se laisse pas tenter, il sait qu'il a un autre aïeul en Asie, au pays des Mogers,

(i) Histoire ancienne des peuples de V Europe. (2) Simon Këzai, Gesta Hungarorum.

c'est là qu'il veut retourner, au milieu de sa famille et de sa nation pour qu'elles l'aident à châtier les Germains de leur perfidie. Il quitte bientôt la Grèce, arrive au pays des Mogers où il retrouve son grand-père, Taîde à gouverner sa tribu, lui succède et, fondant une famille, continue la branche directe des descendants d'Attila jusqu'à Almos, père d'Arpâd. Ses fils gardent précieusement le souvenir de la gloire d'Attila et ne laissent pas s'effacer, chez leurs compagnons d'armes, la pensée de reconquérir le royaume que les Germains et les Slaves leur ont enlevé.

Ces traditions furent d'autant plus fidèlement conservées et facilement transmises que les Huns possédaient une poésie nationale (i); c'est Priscus, le rhéteur byzantin, qui nous l'apprend; il fit partie de l'ambassade envoyée, en 448, par l'empereur grec, Théodose II, à Attila; on lui doit quelques renseignements sur les mœurs des Huns et la description de la cour de leur roi qui avait établi sa fastueuse résidence à Jâszberény ; cet endroit porta longtemps le nom d'Etelvâr (fort d'Etel ou d'Attila).

Au moment de l'introduction du christianisme en Hongrie, la poésie traditionnelle subit, du fait de clercs mieux intentionnés que documentés, une double transformation; pour la concilier avec le culte nouveau, le fond dut subir quelques altéra-

(i) Horvâth, A Kereszténység elsô szdzada Magyarorszàgon,

lions, tandis que la forme elle-même se modifiait par le passage d'une poésie libre en une chronique écrite en latin. Les clercs relièrent d'abord les Huns aux origines du genre humain. Les chefs de tribus Gog et M agog descendaient de Japhet ; Moger, roi de Scythie, fut le père de la race des Mogers ou Magyars et, à travers une longue suite de patriarches, on parvint sans peine au roi des Huns, Attila, ancêtre d'Arpâd (i).

L'épée d'Attila elle-même avait une origine merveilleuse; on disait que c'était l'épée de Mars, idole des anciens Scythes. Les générations s'étaient succédé sur le sol de la Scythie, et l'épée de Mars dont la pointe afQeurait le sol était tombée dans l'oubli. Un bouvier hun vit un jour qu'une de ses génisses était blessée au pied, il en chercha la cause et, remarquant des traces de sang, découvrit l'épée enterrée. Il la porta au roi qui la reçut comme un don du ciel; les Huns y attachaient une idée de force irrésistible; c'était un signe de souveraineté sur le monde entier et Attila laissa cette opinion se répandre. Au XP siècle, les Magyars conservaient encore précieusement cette arme de leur premier chef.

Quand, k la dynastie d'Arpâd, succédèrent les princes de la Maison d'Anjou, les traditions hun-

(i) Monument. Arpadiana. — Anonyme, Gesta Huugaroru/n, I. — Simon Kézai, Chmnica Budensi. — Thurdcz, Chronica Hungarorum .

niques ne furent pas combattues; tout au contraire, Louis le Grand fit compulser les manuscrits relatifs aux origines de la nation hongroise et s'enthousiasma pour les chants traditionnels de sa nouvelle patrie.

Les deux derniers héros de la chevalerie chrétienne, Jean Hunyady et son fils, le roi Mâtyâs, s'inspiraient des chants magyars où brillait le nom du roi des Huns. Et quand le vainqueur des Turcs, le seul qui ait fait reculer Mahomet II, fut placé à la tête d'une croisade préparée par la chrétienté, son peuple, a l'étonnement de l'Europe, acclama le nouveau Croisé, le roi Mâtyàs, un second Attila.

Mais tous les Huns n'ont pas accompagné Chaba en Asie; 3.ooo guerriers échappés à la lutte fratricide de Budavâr se sont réfugiés au milieu des montagnes abruptes des Karpathes; des forêts séculaires couvrent ces montagnes et ont donné leur nom à la contrée, Erdélyorszâg (i). Les défilés infranchissables que forme la chaîne des Karpathes au sud, offrent aux guerriers huns une retraite sûre. Néanmoins, pour échapper à la vengeance des Germains qui veulent exterminer la race de ceux qui les ont vaincus autrefois, ils changent de nom

(i) Trcinsylvanie, « pays des forêts ».

et prennent celui de Sicules. Ils partagent leur territoire en plusieurs districts qu'ils nomment Siè^ ges (i); le chef de chaque Siège est choisi par le peuple, comme du reste les autres fonctionnaires qu'il a sous ses ordres. Tous les hommes sont soldats et élisent leurs chefs. Plusieurs fois dans le courant de Tannée, les habitants de chaque Siège se réunissent pour examiner les actes accomplis par leurs mandataires. Ils choisissent les juges chargés de rendre la justice. Surgit-il une question intéressant la tribu entière, les vieillards seuls discutent tandis que les jeunes gens les écoutent en se tenant debout, le sabre nu à la main. Ainsi s'administraient les Sicules dès le cinquième siècle et il est permis de supposer que cette organisation existait déjà à l'époque où ils habitaient encore sous les tentes. Plus tard , le roi Etienne laissa subsister l'administration « par Sièges » et en contemplant aujourd'hui ces institutions qui ont treize siècles d'existence, on est amené à constater que le peuple qui a su établir de si bonne heure cet équilibre du pouvoir, devait avoir alors un développement fort avancé. Luttant toujours, les Sicules réussissent à conserver leur indépendance; leur nombre augmente, les traditions se transmettent et les descendants des compagnons d'Attila, les yeux sans cesse tournés vers l'Asie, attendent les descendants de leurs anciens

(i) En hongrois Szék, (ïoii Székely, Sicule. •

compagnons d'armes pour les aider k reprendre possession du royaume d'Attila. De même, en Asie, les générations se sont succédé au pays des Magyars et Eleud, fils d'Ugek, fils d'Ed, fils de Chaba, fils d'Attila, de la race de Turul (i), est le chef de la tribu. Mais, dit la tradition, un profond chagrin l'accable, il n'a pas d'héritier; sa femme Emés, n'est pas moins triste que lui. Une nuit, elle voit en songe lui apparaître le « Turul », l'emblème d'Attila; l'épervîer plane d'abord au-dessus d'elle, puis s'abaisse, en repliant ses ailes, et vient dormir à côté d'elle. Emés rêve que son sein se brise et qu'il en sort un torrent qui couvre le monde. Aussi, quand, quelques mois plus tard, elle donne le jour a un fils, le nomme-t-elle Almos, c'est- k-direew/«/i^ du rêçe , ou bien aussi enfant sanctifié (2). Ce mythe de l'incarnation d'Attila dans son petit-fils Almos est bien conforme aux idées d'un peuple oriental. L'enfant du rêve ou l'enfant sanctifié, destiné à faire souche de rois chrétiens et de saints, se développe d'une manière remarquable. Brave, généreux, juste, il possède de plus une intelligence rare , car quoiqu'il soit païen, le Saint-Esprit est avec lui (3). Il se marie et a un fils, Arpâd. Il semble posséder tout ce qu'il peut souhaiter pour être heureux,

(i) « Filii Ugek de génère Turul ». (Simon Këzai^ I, 11). (a) Anonym., Cliron. Hung,

(3) « Donum Spirilus sancti erat in eo, licet pagano... ■ (Ahonyjm., Chron. Hung.),

mais une pensée Tobsède, le pousse à quitter sa terre natale, il veut revoir les pays que son ancêtre Attila a conquis ; longtemps il lutte ; enfin obéissant à la voix secrète qui Tanime, il convoque ses compagnons; six chefs de tribus se présentent suivis d'innombrables guerriers.

Ils choisissent un chef (i). Il ne s'agit pas d'une royauté, mais plutôt d'une confédération de tribus, conservant chacune son chef indépendant; le chef commande pendant la marche et pendant la bataille, mais en dehors de ces circonstances, la plus parfaite égalité règne entre tous les chefs de tribus, l'élu n'est que le primas inter pares.

Autour d'un vase sacré en or, les sept chefs sont rangés. Le bras gauche étendu, de la lame de leur poignard, ils s'ouvrent la veine et font tomber quelques gouttes de sang dans la coupe. Pendant que leur sang coule et se mêle, ils prêtent un serment terrible : « Qu'ainsi coule jusqu'à la dernière goutte le sang de quiconque se révoltera contre le chef Almos ou tentera de diviser sa famille ! Qu'ainsi coule le sang du chef s'il viole les conditions de notre pacte ! Qu'ainsi les sept tribus forment une nation unie comme notre sang ne forme qu'un (2) ». Ce fut le point de départ de la Constitution hongroise.

(i) Les Hongrois le nomment vezér^ les ëcrivains latins, dux,

(2) Anonym., Gest, flung,, 6.

ORIGINE DES MAGYARS. V.i

Après avoir prêté ce serment, Almos, droit sur son cheval, brandit son sabre vers les quatre points cardinaux, en signe qu'il défendra le pays de quelque côté qu'il soit attaqué (i).

Plus de 20.000 hommes armés accompagnent les sept chefs ; les hommes sont à cheval , tandis que les femmes et les enfants suivent dans les chariots. Cette immense caravane s'avance dans un ordre parfait, l'obéissance au chef est absolue, aussi la discipline n'est-elle pas difficile à maintenir et le temps ne passe pas en vaines discussions. Loin de chercher les lieux habités, Almos les évite, il conduit son armée à travers les steppes et lui interdit de toucher à quoi que ce soit qu'ait produit le labeur de l'homme, il ne lui permet de se nourrir que du produit de la pèche ou de la chasse.

Un fleuve barre-t-il la route, les Magyars prennent des outres, faites de peaux de bêles, et s'en servant comme de nacelle, traversent l'eau (2). Ils approchent du Dnieper; les Russes qui habitent la ville de Kiew apprennent que les Magyars ont a leur tête Almos, un descendant d'Attila, à qui ils payaient jadis tribut (3) ; ils ferment les portes de

(r) Cette coutume s'est conservée jusqu'à nos jours et fait partie du cérémonial du couronnement des rois. Lorsque Marie d'Anjou fut couronnée roi de Hongrie, elle brandit l'épée de saint Etienne vers les quatre points cardinaux.

(a) Anonym., Gest. Hung,

(3) Anonym., Gest. Hung.

leur ville et appellent à leur secours les Koumans, leurs voisins.

Almos, lui, n'a pas besoin de secours humain, « car le Saint-Esprit combat pour lui (i) ». La bataille s'engage, l'ardeur est grande, mais les Russes poussent des cris féroces qui étonnent un moment les Magyars. Leur chef Almos les rassemble et leur dit : « Rassurez-vous, la force n'est pas dans le nombre, mais dans le courage. Ce sont là des hurlements de chiens et quand les chiens ont vu le fouet du maître, ils se couchent à plat ventre et se taisent (2) ».

La lutte continue avec plus de fureur jusqu'au moment où les Russes prennent la fuite, et l'on voit les têtes tondues des Koumans rouler comme des courges crues (3). La ville ouvre ses portes et les habitants vont à la rencontre d'Almos, les mains chargées de présents. Ils lui promettent un tribut annuel de 10.000 marcs et le prient de ne pas demeurer dans leur pays, mais d'aller vers l'occident, au delà de la Forêt des Neiges, dans l'ancien royaume d'Attila ; ils vantent la fertilité du pays où les Slaves, les Bulgares, les Valaques jouissent sans trouble de ce qui appartient aux Magyars.

Reprendre possession de l'héritage de ses ancêtres, c'est bien là le but que poursuit Almos; il ne

(1) Auonyin.^ Gest. Hung.

(2) Aiionym., Gcst, Hung.

(3) Anonym.^ Gest. Hung.

s'arrête pas longtemps pour jouir de la victoire et il continue sa route; il traverse la Lodomérie et entre en Galicie où il fait halle, recevant partout des hommages et des présents. Il s'engage dans la Forêt des Neiges où bientôt il rencontre des voyageurs parlant la langue des Hongrois. Ce sont des Sicules qui, ayant appris que les descendants de Chaba . s'avancent vers le pays de leurs ancêtres, ont quitté leurs montagnes de Transylvanie pour aller souhaiter la bienvenue à ceux qu'ils ont toujours attendus.

Les Magyars pénètrent en Pannonie; ils foulent le sol du pays qui a été le royaume d'Attila, et pour célébrer ce grand événement, ils organisent des réjouissances qui durent quatre jours.

Retrouver l'ancienne patrie, y conduire son peuple, telle était la mission de Y enfant du rêve. Aussi lorsqu'Almos voit devant lui le vaste territoire de la Pannonie, il loue « le Dieu des Magyars », se recueille et montrant à ses compagnons la terre promise qui s'étend à leurs pieds, il leur parle en ces termes : « Voici votre patrie, nous avons franchi nos frontières, nous ne devons notre pays qu'à Dieu et à notre épée. N'ayez confiance qu'en Dieu et en votre épée, car eux seuls assureront votre liberté et celle de votre patrie. Dorénavant, il vous faut de la force et du courage, vous les possédez. Je me retire tranquille; vous, marchez en avant ». Puis se tournant vers son fils, il ajoute : « Et toi,

mon fils, que le Ciel a appelé à conduire tes compagnons, sois un juge équitable, sois grand, sois généreux.; dans la main d'un prince, le peuple est une cire molle, malheur à celui qui n'en fait pas des hommes (i) ».

Du consentement de tous, Almos remet le commandement à son fils Arpàd. Sa tâche ainsi accomplie, il meurt, et, de même que sa naissance, sa mort est entourée de circonstances mystérieuses.

Comme Moïse, il a tiré son peuple de la terre d'exil et l'a conduit vers la terre promise, mais plus heureux que le législateur d'Israël, il ne voit pas seulement la terre promise, il y pénètre et reçoit la soumission des peuples qui l'occupaient.

La vérité historique se confond ici avec la tradition nationale, et le fond poétique de cette tradition n'en a que plus de grandeur.

Elevé sur le pavois, Arpâd est proclamé duc des Hongrois. Pour continuer l'œuvre paternelle, il doit achever l'occupation de tout le pays; aussi envoîet-il un homme intelligent, Kusid, fils de Kund, pour explorer les plaines de la Pannonie. Kusid parvient au bord du Danube, il descend vers le fleuve et remplit d'eau sa gourde; en traversant une plaine, il prend une poignée de terre qu'il met dans son sac, avec différentes herbes cueillies dans

(i) Garay^ A magyarok Môzese.

la prairie. Muni de ces échantillons, il retourne vers les Karpathes pour rejoindre Tarmée et raconter ce qu'il a vu. Arpâd est satisfait de son récit; il appelle sur les produits que lui remet Kusid, et qu'il regarde comme les symboles de la conquête, la bénédiction divine, et versant Teau dans la corne qui lui sert à boire, il la répand solennellement sur la terre en invoquant trois fois le nom de Dieu et les Magyars répètent d'une seule voix : « Dieu ! Dieu ! Dieu ( i ) ! »

Ayant ainsi pris possession du pays, Arpâd s'avance et entre triomphalement dans la ville de Sicambrie où il retrouve les palais abandonnés depuis la mort d'Attila.

Il ordonne de grandes réjouissances pour fêter sa victoire, 1' « Aldomâs », ou festin, dure vingt jours. Des troupeaux de chevaux blancs Sont consacrés par les prêtres et mangés par les Magyars, depuis les chefs jusqu'aux derniers soldats. Jamais les Hongrois n'offrirent de sacrifices humains. Les chanteurs, s'accompagnant d'un instrument assez semblable à la lyre et appelé « koboz », glorifient les ancêtres et rappellent leurs hauts faits; des jongleurs

(i) La légende raconte qu'après avoir invoque' le « Dieu des Magyars » , les Hongrois l'invoquèrent dans la langue des Occidentaux pensant ainsi être mieux entendus. « Deus^ Deus^ Deus ! » s'ëcrièrent-ils, et pour perpe'luer la me'moire de ce fait, le lieu où il s'était accompli reçut le nom de Deus, qui pir corruption est devenu Dés.

et des danseurs égayent les repas de leurs jeux.

A partir de cette époque, le pays conquis par les Magyars prend le nom de Hongrie et les indigènes appellent leur patrie Magyarorszâg, Magyarie. ArpÂd règne à ce moment, 896, sur une population de cent mille Magyars dont le cinquième environ est en état de porter les armes.

Au moment où Arpâd reprit possession de la Pannonie, il ne restait guère de trace du christianisme, qui cependant y avait fait quelques fugitives apparitions. Tudum, le khan des Avares, vaincu par Charlemagne, s'était engagé à se faire chrétien, et avait reçu le baptême, en 796. Mais ses guerriers ne suivirent pas son exemple. La guerre avait dépeuplé le pays et l'empereur remplaça les indigènes par des Allemands et des Slaves qui se fixèrent en Pannonie ; quelques églises, humbles constructions en bois, furent alors élevées. Plus tard, un décret de Louis le Débonnaire rattacha la chrétienté de Pannonie à Tarchevêché de Salzbourg dont le titulaire, en 797, était Arno ; c'est de celte époque que date le couvent de Sainl-Hippolyte.

Tout en travaillant à l'affermissement de la puissance de son peuple, le duc veut en même temps donner une base solide au nouvel Etat. Il convoque tous les chefs à une assemblée qui se tient à Puszta- Szer, près des rives de la Tisza. Cette assemblée est considérée comme la première Diète hongroise; longtemps encore, les Magyars ne se réunirent qu'en

ORIGINE DBS MAGYARS. H)

plein air, et les plaines du Ràkos (i), dont le nom évoque le souvenir de tant d'événements chers au cœur du patriote, virent souvent se dérouler le spectacle magnifique de tous les représentants du pays acclamant une noble idée, jurant de défendre la patrie envers et contre tous.

Pendant vingt jours, on délibéra et à l'Assemblée de Puszta-Szer furent élaborées les premières bases d'une organisation à laquelle le roi Etienne devait donner tout son développement; ce fut là que les Magyars commencèrent à s'assurer les privilèges politiques et les libertés dont ils jouissent encore : ils fondèrent une monarchie élective en même temps qu'héréditaire et, malgré les vicissitudes, les désastres, les luttes contre l'absolutisme qui mirent souvent la Hongrie au bord de l'abime, ils ont pu pendant cette longue période de mille ans, dont ils célébraient la commémoration en 1896, maintenir

(i) Le Râkos est situé aux environs de Budapest, sur la rive gauche du Danul^e. Les reprësentants du pays se rendaient aux Diètes en armes et à cheval; ils étaient trop nombreux pour se réunir dans les villes, aussi s^assemblaient-ils en dehors des murailles et les plaines du Ràkos virent le plus grand nombre d'Assemblées nationales. Les Ordres v furent convoqués sous les princes de la Maison d'Anjou et ce fut là aussi que pour reconnaître les services rendus parle vainqueur de Mahomet, on acclama son second fils, Màtyàs, roi de Hongrie. A ces réunions tumullueuses, les monarques de la Maison de Habsbourg préférèrent les réunions dans les salles closes, et les députés furent convoqués à Presbourg, où de nombreuses Diètes furent tenues.

presque toujours ferme leur devise : Nihil de no'bis sine nos.

Le territoire fut divisé en deux parts égales dont Tune fut attribuée au duc et à sa famille; l'autre fut partagée entre les chefs qui se chargèrent de pourvoir à l'établissement des guerriers qui avaient combattu sous leurs ordres. Ce fut le berceau de la noblesse hongroise. Lorsqu'Arpâd mourut, en 907, après avoir, pendant vingt années, présidé au destin des Magyars, la tristesse fut grande, et cent ans plus tard, lorsque ses descendants eurent introduit le christianisme en Hongrie, une église dédiée a la Vierge Marie, marqua la place où reposaient les cendres du fondateur de l'Etat magyar.

La bannière de l'épervier devait flotter pendant un siècle encore sur les murs des forteresses avant d'y être remplacée par le drapeau chrétien de saint Etienne.

La poésie populaire a été pour les Hongrois plus qu'un jeu d'esprit, plus qu'une distraction, elle a servi à la transmission des traditions nationales, et plus tard on consulta les poèmes, les épopées et les chansons pour y retrouver les origines des institutions politiques, de la loi civile (i), des coutumes, etc., etc.

Le peuple entier était poète, il chantait ses propres

(i) Steph. de Werboeczy, De Jiir. Ttipart,, Praefat.

vers ou répétait ceux des troubadours^ ou rapsodes, en s'accompag-uant de la « koboz » ; chaque grande famille avait ses annales poétiques où elle puisait rhéroïsme en s'enthousiasmant au récit des hauts faits de ses ancêtres, tandis que le peuple y suivait le développement de son esprit guerrier.

Mais ces premiers monuments de la poésie nationale ne sont pas parvenus jusqu'à nous; ils disparurent plus facilement et plus rapidement que les statues des idoles qui, au temps d'Arpàd, servaient souvent de bornes- frontières. La conversion des Magyars au christianisme nécessita l'introduction de la langue latine dans les chants liturgiques; une lutte sourde s'engagea et, peu k peu, les hymnes religieuses prirent la place des chants patriotiques ; cependant les Hongrois convertis ne renonçaient pas volontiers à leurs traditions nationales, le génie magyar cédait aux impressions sans y être asservi. Obligés de chanter en latin, les nouveaux chrétiens surent introduire dans les chants pacifiques de l'Eglise leur esprit national, leurs idées belliqueuses. Elles y triomphaient même à tel point qu'a l'Assemblée de iiii ou 1112, à Esztergom, le roi Kâlmân se vit obligé de rappeler les poètes à une plus juste compréhension du chant liturgique et l'archevêque décida que désormais les hymnes seraient soumises à la censure. Ladislas IV dut prendre des mesures analogues.

Les premiers chants religieux chrétiens furent traduits ou imités du latin, ils venaient en grande partie

du Bréviaire romain ; quelques-uns ont été conservés dans \e Batthyàny Hymnariumy composé par un auteur protestant et retrouvé dans la bibliothèque de Gyula-Fehérvàr.

Il ne faudrait pas croire pourtant que les chroniques sur Tépoque de la conversion des Mag^yars font défaut. Un demi-siècle après la mort du premier roi chrétien, Tévèque Chartvicius écrivait pour le roi Kâlmé.n les Gesta Hungarorum; c'est là que se trouve mentionné le lien mystérieux qui relie Attila à saint Etienne.

La Chronique du Notaire anonyme du roi Bêla est également une source a laquelle les historiens ont largement puisé ; elle fixe la tradition au moment de la transformation provoquée par l'introduction du christianisme. L'auteur de celte Chronique a su se servir des poésies nationales, mais il n'en a usé qu'avec circonspection, c'est un historiographe et en même temps un critique d'une certaine valeur. Etant déjà chanoine d'Esztergom, il avait quitté son pays pour se rendre à Paris et suivre les cours de l'Université. A son retour, il devint chancelier du roi Bêla III et mourut évèque de Transylvanie (i).

La plus importante des « Chroniques » de cette

(i) Ses œuvres ont été réunies par son ancien condisciple à rUniversité de Paris, Jacob^ qui devint précepteur du fils cadet de Bêla ICI, André II. Après avoir été chancelier du roi, de I200 à laoa, il devint curé de Kalocsa^ puis évéque de Vacz. (J. Sebestyén).

ORIGLNE DES MAGYARS. 23

époque est incontestablement celle de Simon Kézai ; elle a servi de modèle aux chroniqueurs hongrois jusqu'au milieu du quinzième siècle. Dans ses Gesta Hungarorumy l'auteur laisse a l'écart les vieilles chansons nationales toujours empreintes de paganisme ; il entreprend une lutte qui s'est du reste continuée à travers les siècles : il défend ses compatriotes des attaques que la mauvaise foi et la terreur inspiraient aux écrivains allemands. Son amour pour sa patrie ne l'entraîne pourtant à aucune exagération et ses œuvres sont empreintes d'un impartialité rare qui leur donne une grande valeur ; les traditions se rapportant à Attila et aux Huns sont traitées avec assez d'ampleur pour permettre de se rendre compte de la période héroïque précédant l'époque historique. Ses Gesta Hungarorum sont divisés en deux livres.

Les documents authentiques ne font donc pas défaut et c'est aux sources mêmes que Ton peut puiser pour parler du roi saint Etienne et de son peuple.

Elite des races altaïques, les Magyars possédaient un développement intellectuel fort remarquable : on en a une preuve éclatante dans la Constitution dont ils posèrent les bases à Puszta-Szer. Dès le quatrième siècle , ils possédaient une écriture particulière, et lorsqu'après de longues pérégrinations, ils se fixèrent en Pannonie, leur langue était formée. Elle était riche en termes de guerre et d'agriculture ; la vie politique et la vie intellectuelle possédaient de nom-

breuses expressions ; la vie de famille connaissait des appellations qui font encore défaut aujourd'hui dans d'autres langues; les formes grammaticales ont peu varié depuis cette époque et le plus ancien monument de la langue magyare, un fragment d'oraison funèbre, est fort compréhensible aujourd'hui (i).

Barbares, disaient avec dédain les Romains de tous les peuples qu'ils entreprenaient de combattre. Plus barbares encore les peuples qui leur résistaient; aussi le dédain ne suffisait-il plus contre eux et les historiens latins essayaient-ils de les dépouiller de toutes leurs qualités et de les représenter sous les couleurs les plus horribles. Il existe heureusement d'autres sources que la calomnie n'a pas empoisonnées et que seul l'amour de la vérité a alimentées; elles sont nombreuses et l'on peut y faire ample provision de faits authentiques. Barbares, avaient donc dit les Romains, en parlant des Magyars. Ils se trompaient, les Magyars étaient guerriers comme tous les peuples du moyen âge; ils avaient une vaillance et une discipline que les écrivains impar-

(i) Gabriel Dœbrentei, dans ses Magyar Nyelvemlekek^ reproduit une se'rie d'anciens e'crits magyars ; nous en extrayons la phrase suivante :

Latjatuc feieiin szœintœkkel mik vagymûk. Isa por es hanrn vagymûk*, en langue moderne, on écrirait « Làtjâtok, feleim! szemetekkel, mik vagyunk. Bizony por es hamu vagyunk », c'est-à-dire : Voyez, mes frères, de vos yeux, ce que nous sommes. Assure'ment nous ne sommes que cendre et poussière.

tiaux se sont plu à reconnaître; leur intrépidité causa quelquefois un effroi légitime, car ils pillaient et ils saccageaient les villes, mais jamais, même au milieu des plus grandes violences, un Magyar n'outrageait la pudeur d'une femme. Du reste la vie de famille était patriarcale et l'épouse « feleség (i) », dont le nom n'a pas changé, était non l'esclave, mais la compagne, l'égale de l'homme. Le Magyar n'avait jamais qu'une femme et chez lui, dans sa demeure, ou à la guerre, sous la tente, il la respectait toujours. Devenue veuve, l'épouse entrait en possession de tous les droits de son mari (2).

A une âme chevaleresque, le Hongrois joint un sentiment inné de la justice et son immense amour de la liberté lui fit respecter celle des peuples qu'il eut à combattre. Loin d'agir en conquérant et de considérer les vaincus comme des esclaves, il les traitait en compagnons, et les autochtones qui ne résistèrent pas aux fils des Huns, revenant prendre possession des terres occupées autrefois par leurs ancêtres, ne furent pas opprimés ; ils entrèrent de plein droit dans la société des conquérants ; les nouveaux concitoyens combattaient-ils pour leur nouvelle patrie, immédiatement on leur accordait tous les privilèges et toutes les prérogatives des guerriers magyars. Cette générosité naturelle s'est du reste

(i) />7, moitié, racine du mot feleség , épouse. (2) Toldy, A magyar Kôltészet tôrle'nete, — Ribâry, Magyarorszdg tôrténelme.

toujours conservée intacte chez les Hongrois.

Observateurs stricts de la foi jurée et des traités conclus, ils ne se départaient pas de ce principe, même quand on les y provoquait. El c'est bien au peuple magyar que peut s'appliquer la définition de Léon le Philosophe : un peuple noble et fier.

Doué d'une vive intelligence, d'une compréhension rapide, d^une énergie indomptable, le robuste guerrier du temps de l'invasion devait, dans le cours des siècles, devenir le féal chevalier de la chrétienté. Son ardent amour de la patrie qui lui faisait dire, non sans orgueil : « Extra Hungariam non est vita et si est vita non est ita », devait lui inspirer des. prodiges de valeur; confondant en un même amour Dieu, la patrie et la liberté, il s'attribua la mission de sauver la chrétienté et n'y faillit jamais; faisant de son corps un rempart infranchissable, il sut empêcher le Croissant de pénétrer en Occident. Et c'est en parlant de ce peuple chevaleresque que les Teutons effrayés imaginèrent au dixième siècle d'ajouter aux litanies l'invocation : « A sagittis Hungarorum, libéra nos, Domine (i)! »

Encore païen dix siècles après la venue du Messie, le peuple hongrois avait pourtant un sentiment religieux très profond. Il était monothéiste, il croyait k un Dieu unique, créateur de l'univers et père de l'humanité. Isten était le nom qu'il donnait

(i) Toldy, A mag. Kôlt. tôrlenele.

alors et qu'il donne encore aujourd'hui h Dieu; Magyarok Istene (i), Dieu des Hoitigrois, aimait-il à dire, car, comme le peuple d'Israël, il pensait volontiers qu'il possédait un Dieu national qui s'était lui-même choisi son peuple et avait inspiré Attila et Almos.

A côté du dieu principal, il y avait de bons et de mauvais esprits; les forces de la nature étaient l'objet d'une vénération particulière et on honorait le soleil, l'eau, etc., par des hymnes; les sources, les rivières, les îles, les montagnes étaient sacrées. Les Magyars primitifs croyaient à l'existence de l'enfer où habitaient, au milieu des flammes, et pourtant dans l'obscurité, le diable et ses nombreux sujets, les mauvais esprits et les principes pestilentiels.

Au dieu de la guerre, Hadur^ les « tâltos » offraient en sacrifice des chevaux blancs choisis

parmi les animaux les plus parfaits. Les « tâltos » formaient un ordre sacerdotal partageant le pouvoir avec les chefs et il ne faut pas les confondre avec les devins et les magiciens que possédèrent les Hongrois qui,comme tous les peuples anciens, crûrent à la divination et durent avoir des idoles, car dans des sentences prononcées contre les païens, il est fait mention des divinités scythiques.

Ils croyaient aussi aux fées et Delibâb est une fée

(i) Cette expression est encore usitée en poésie. Petôfi, dans ses chants patriotiques, en appelle souvent à Dieu^ grand Dieu des Magyars.

véritablement nationale ; c'est la personnification du mirage qui se produit dans les immenses puszta de l'Alfoeld donnant quelquefois Tillusion de la mer. Délibâb (fée du midi) est la fille du vieux Puszta, la sœur de Tenger (la mer) et est aimée de Szél (le vent) ; cette parenté est aussi ingénieuse qu'exacte. Cette fée bienfaisante protégeait Tarnaée et envoyait des avertissements à ses chefs; c'est ainsi que, selon la légende, elle apparutàGeizapour lui prédire la naissance de son glorieux fils.

L'immortalité de l'âme était une croyance propre aux peuples asiatiques, aussi les Magyars, fidèles à cette conviction, avaient-ils un grand respect pour les morts dont ils célébraient le souvenir par des hymnes funèbres. L'âme du guerrier passait a cheval sous la voûte de la mort pour pénétrer dans l'autre monde où elle goûtait un bonheur complet par la continuation des combats. C'est pourquoi le guerrier se faisait enterrer avec son cheval de bataille pour parcourir la route des combats^ pour continuer la guerre céleste dont il est fait mention dans les chants les plus anciens. On trouve encore une preuve de la foi que les Magyars avaient dans la continuation de la vie terrestre par la vie céleste, dans ce fait que, pour eux, tous les ennemis tués devenaient leurs esclaves dans l'autre monde. L'épisode de Lehel, gSS, en est un témoignage intéressant (i).

(i) Ludolphe, fils d'Othon le Grand, et Conrad , duc de

Au chef Arpâd avaît succédé son fils Zsolt. Les Hongrois, accoutumés à la vie agitée du guerrier, ne renonçaient pas facilement a leurs habitudes séculaires; ils partaient volontiers en guerre et les pays voisins eurent plus d'une fois à supporter les conséquences de leurs expéditions au delà des frontières.

Cependant les souverains des pays qui touchaient à la Pannonie faisaient souvent appel à leur bravoure et ce fut ainsi que, cédant aux instances du duc Conrad, ils prirent part a la bataille d'Augsbourg; trahis par leur perfide allié, ils furent vaincus et cette défaite leur fit une profonde impression. Se croyant invincibles, Thumiliation infligée a leur orgueil leur fut d'autant plus sensible et leur

Lorraine,, ont appelé les Magyars pour les aider à combattre leur parent ; les Magyars arrivent près d'Augsbourg, en gSÔ, où une sanglante bataille est livrée. L'arrivée d'Othon^ réconcilié avec ses deux adversaires, assure la victoire aux Teutons et les deux chefs magyars, Lehel et Verbulcs, sont faits prisonniers ; ils savent qu'ils n'ont plus qu'à mourir. Le vaillant Lebel demande alors^ comme une faveur suprême, qu'on lui donne son cor, cet instrument dont les sons avaient si souvent produit un effet magique sur ses troupes et les avaient conduites à la victoire. A peine Pa-t-il entre les mains^ qu'il s'approcbe de son perfide allié et lui en assène un coup violent sur la tête. Conrad tombe raide mort. Lebel apostrophant alors le cadavre, s'écrie : « Tu es mort avant moi, tu me serviras dans l'autre vie »,

o'O SAINT ETIENNE.

suggéra de salutaires réflexions; pourtant, en 968, ils furent obligés de suivre Szvaloszlav, prince russe, avec qui ils avaient conclu une alliance défensive; ils allèrent jusqu'à Drinapoly où une bataille fut livrée ; le sort des armes leur fut contraire et dès lors ils renoncèrent pour toujours aux incursions.

Le duc Taksony, successeur de Zsolt, son père, comprenait que les peuples qui avaient souflTert des incursions des Magyars pourraient un jour s'unir et menacer l'existence de son peuple ; il interdit donc sévèrement toute tentative d'incursion et dirigea ses efforts vers un seul but : la défense des frontières.

De toutes leurs expéditions à l'étranger, les Magyars avaient rapporté des notions variées que leur désir de s'instruire leur avait fait s'assimiler. Les nombreux prisonniers qu'ils avaient ramenés en Hongrie les avaient initiés aux usages de leurs pays, et, lentement, ils se laissaient pénétrer par la civilisation occidentale.

Geiza, qui succéda, en 972, à Taksony, continua son œuvre. D'un esprit subtil, il avait une grande expérience des hommes et des choses. Il saisit le danger que courrait la Hongrie si elle entrait en lutte avec les pays voisins qui s'étaient alliés a l'Allemagne devenue ainsi toute-puissante ; il convoqua donc les grands du royaume et les guerriers, et leur démontra la nécessité de vivre en paix avec l'Allemagne.

Tandis que son père gouvernait, Geiza avait par-

couru le pays et s*élait arrêté quelque temps à la cour de Gyula, duc de Transylvanie. Pendant le séjour qu'il y fit, il vit de près ce qu'était le christianisme, car le catholicisme grec avait pénétré en Transylvanie et s'y était même lentement propagé ; le jeune duc comprit que l'Europe civilisée et chrétienne ne tolérerait pas toujours au milieu d'elle un peuple qui ne renonçait ni a ses habitudes asiatiques ni à son paganisme. Les germes déposés dans son esprit par le prince transylvain ne devaient pas être perdus, ils se développèrent, grâce surtout à la bienfaisante influence qu'exerça sur lui plus tard la fille de Gyula, car le prince éprouvant une vive sympathie pour le jeune duc n'avait pas hésité à lui confier le bonheur de sa fille Sarolta.

La nouvelle souveraine des Magyars n'étaitpas une frêle et timide jeune fille. Sa beauté vraiment remarquable lui avait fait donner le surnom de Beleknegini qui signifiait en slavon : belle princesse (i). Amazone énergique, elle domptait sans frein et sans selle les chevaux les plus rétifs; elle vidait les coupes écumantes et se jetait dans la bataille où sa vaillance égalait celle du plus brave des guerriers. Cette virilité ne déplaisait pas aux Magyars qui, après avoir admiré son courage, rendirent hommage à son intelligence.

Car en Hongrie, comme en Gaule quelques siè-

(i) Pulchra Domina. (Anonym. Ckron, ffiing,).

Si SAINT ETIENNE.

clés auparavant, ce fut Tépouse chrétienne qui amena l'époux païen h la vraie foi, et Sarolta fut pour Geiza ce que Clotilde avait été pour Clovis. Sa beauté, et aussi son énergie, qui savait à roccasion se transformer en intelligente fermeté, lui donnèrent une grande puissance sur son époux. Elle usa de celte influence pour l'amener à la religion chrétienne qu'elle pratiquait. Sa tâche fut facilitée par les heureuses dispositions du duc; pendant le temps de ses fiançailles, il avait eu plus d'un entrelien avec son futur beau-père et sa perspicacité lui avait permis de comprendre la justesse et la sagacité des conseils donnés par le prince Gyula au sujet de la conversion du peuple dont il allait devenir le chef; du reste ses sentiments l'inclinaient vers le christianisme dont la beauté cl la grandeur avaient frappé son esprit.

Aussi laissait-il une grande liberté à Sarolta qui fit élever des églises et attira des ecclésiastiques en Hongrie. Cette initiative accordée à la vaillante amazone n'était pas chose rare à celle époque; pendant que les princes et les chevaliers guerroyaient, les femmes, restées dans les châteaux, gouvernaient, tempérant par leur bienveillante intervention ce que les décisions des seigneurs avaient souvent de trop rude.

On disait de Sarolta qu'elle tenait en sa main et le duc et le pays {Totum regnum nri manu tenait et quse erant i>iri gerehat , — Bruno, yita S. Adalberti)\

s'il en fut vraiment aînsi, tous deux n'eurent qu'à se louer de la pression que sa main exerça, ils lui durent de connaître les bienfaits de la vraie religion.

Tout du reste semblait concourir à conduire le duc vers le christianisme : la Bohême connaissait l'Evangile depuis quelques dizaines d'années et était chrétienne ; Miczislàv, prince de Pologne, s'était également converti au christianisme. Depuis leur accession a la religion du Christ, ces pays n'avaient plus eu à subir d'invasions allemandes. Geiza sentait toute l'importance de cette sécurité, mais il lui sembla que pour l'obtenir les princes avaient quelque peu abdiqué leur liberté. Sans en avoir fait ses vassaux, l'empereur d'Allemagne avait su, à Toccasion , leur imposer son arbitrage et augmenter ainsi son prestige. 11 est fort probable qu'il nourrissait des projets analogues à l'égard de la Hongrie; il fonda de nouveaux duchés sur la frontière de rOstmark et de la Carinthie pour avoir un point d'appui et faciliter la pénétration d'ecclésiastiques allemands et, au besoin, de soldats, en Hongrie.

Du reste, dès qu'il avait appris la mort du duc Taksony, Othon le Grand avait envoyé un mandataire vers Geiza dont il connaissait les sentiments pacifiques. Il lui avait délégué Bruno, évêque de Verdun; une lettre de l'évêque de Salzbourg, Piligrîm, à Bruno nous apprend que des hommes, des chevaux et tout l'argent nécessaire étaient tenus à

:n SAINT ETIENNE.

la disposition de l'évêque de Verdun, h la frontière de Hongrie pour lui permettre d'accomplir avec autant de rapidité que possible la conversion du duc et de son peuple. L'évêque de Verdun ne rencontra pas d'obstacles sur sa route et pénétra en Hongrie ; il fut en cela plus heureux qu'Emerammus, prêtre de Poitiers qui, vers l'an 65o, voulut aller évangéliser les peuples habitant la Pannonie. Arrivé h Ratisbonne, il y fut retenu par le duc Théodore, qui lui démontra, sous de fallacieux prétextes, l'inutilité de sa mission dans ce lointain pays. Le duc allemand tenait à conserver comme alliés éventuels les Huns, encore païens, tandis qu'il redoutait les Huns convertis, qui se fussent peut-être unis contre lui aux Francs déjà chrétiens.

On manque de renseignements précis sur le séjour de l'évêque de Verdun en Hongrie, mais il est probable que ses efforts furent couronnés d'un certain succès, car l'année suivante, le duc Geiza envoyait un représentant à l'empereur Othon qui assistait solennellement aux fêtes de Pâques h Quedlinbourg, au milieu d'un grand concours de seigneurs étrangers, grecs, romains, danois, bulgares, russes, etc., etc.

L'envoyé hongrois n'avait pas eu pour seule mission de rehausser l'éclat des fêtes par sa présence , puisque ce fut pendant son séjour à Quedlinbourg qu'il conclut un traité avec l'empereur; par ce traité, le duc des Magyars s'engageait a laisser entrer en

Hongrie des prêtres el des moines, de plus il leur assurait aide et protection.

Quelques semaines plus tard, Othon le Grand mourait à Mag-debourg; le pacte subsistait, mais ses conséquences se trouvèrent modifiées par les événements : l'empereur eût certainement voulu exécuter à la lettre les clauses du traité et mener rapidement l'œuvre de la conversion, sans tenir compte que la tolérance des Hongrois, si grande fût-elle, ne se laisserait pas imposer, manu militari^ une nouvelle croyance. L'Allemagne n'intervint donc pas directement, mais l'évêque Piligrim n'en déploya que plus de zèle, il attachait une grande importance à opérer lui-même la conversion des Magyars ; il espérait que son évêché de Salzbourg serait alors transformé en archevêché ayant la Hongrie sous sa dépendance ; aussi s'efforça-t-il d'éloigner le moine Wolfgang, le premier missionnaire qui eût pénétré en Hongrie , où il avait opéré de nombreuses conversions et frayé les voies à .ceux qui le suivirent.

Néanmoins l'œuvre de l'évangéiisation faisait de rapides progrès, car au jour de Noël de l'an 97^, le duc Geiza s'agenouilla et l'eau régénératrice coula sur son front. Son exemple entraîna un grand nombre de seigneurs et ce fut avec un sentiment de fierté bien légitime que l'évêque Piligrim écrivit au pape, Benoît Vn, qu'il venait de rendre à Jésus-Christ, par la purification du baptême, 5. 000 nobles hon-

grois des deux sexes (i). Saint Rémi, après la bataille de Tolbiac, n'avaitbaptisé que 3.ooo païens, l'exemple du duc Geiza produisit donc une impression plus profonde que celle causée par le baptême de Clovis, à Reims. Piligrim ajoutait encore : « Païens et chrétiens vivent aujourd'hui en si grande concorde et familiarité que ces paroles du prophète Fsaïe semblent s'accomplir sous mes yeux : le loup ot l'agneau brouteront ensemble au pâturage; le lion et le bœuf mangeront à la même paille ».

Peut-être ne faut-il pas prendre à la lettre les récits de Tévêque Piligrim ; l'exemple du chef avait pu entraîner un grand nombre de guerriers, qui, peu versés dans les questions religieuses, se rendaient tout au plus covnpte que la nouvelle religion n'était pas en contradiction trop vive avec leurs croyances primitives.

Des troubles éclatant en Allemagne firent subir un léger temps d'arrêt aux progrès que faisait la propagation du christianisme en Hongrie. A la mort d'Othon P*", Henri de Bavière se révolta contre le nouvel empereur, Othon H. Le duc Geiza prît parti pour Henri de Bavière, tandis que Piligrim restait du côté du plus fort. Il conclut même une alliance avec Léopold de Babenberg et prit part à ses luttes contre la Hongrie pour favoriser l'agrandissement du duché d'Autriche.

(i) Epist. Piligrim S, Laiireac. eccles. episc. ad Pap. Beneclict.

Ces agissements déplurent aux Magyars, qui, confondant tous les Allemands dans une même antipathie, ne voulurent plus tolérer la présence des missionnaires germaniques dans leur pays. D'autre part, Piligrim, qui avait acquis la conviction que l'évêché de Salzbourg ne serait pas érigé en archevêché se retira, son zèle pour la conversion des Magyars avait disparu. Pourtant d'autres prêtres, venus de l'Italie et qu'aucun intérêt terrestre ne préoccupait, que de mesquines discussions ne pouvaient détourner de leur but, continuèrent la conquête des âmes et poursuivirent l'œuvre commencée ; leur persévérance fut récompensée par de nombreuses conversions. Ce fut vers cette époque que les regards d'Adalbert, évêque de Prague, se tournèrent vers la Hongrie et que le prélat se rendit auprès du duc Geiza.

Issu d'une famille noble, Adalbert avait été voué dès son enfance a la Vierge Marie ; ardent et enthousiaste, il était à peine âgé de vingt-sept ans lorsqu'il fut appelé à l'épiscopat et placé à la tête de l'Église de Bohême ; son zèle d'apôtre lui faisait désirer de voir partout s'établir le royaume de Dieu, ses pensées, toujours dirigées vers ce but, l'empêchaient parfois de voir ce qui se passait autour de lui et, au lieu de chercher à connaître les âmes simples et naïves qu'il lui eût été si facile d'amener a Dieu, il ne vit dans les rudes guerriers tchèques que la férocité des mœurs barbares. Il quitta son

évèché et se rendit à Rome où il obtint du pape la permission de se retirer dans un cloître ; il espérait y trouver des êtres pénétrés comme lui de l'esprifdu Christ et qu'il se plaignait de n'avoir pas rencontrés dans un pays à peine évangélisé. Pendant cinq années, il soumit son esprit a la méditation et son corps a la mortification. Après cette retraite, il comprit enfin que son devoir l'appelait ailleurs et il alla reprendre possession de son siège épiscopal.

Mais le séjour qu'il fit à Prague fut de courte durée ; bientôt son attention fut attirée par les premières lueurs que le christianisme jetait en Hongrie; il vit sans doute dans le peuple magyar des hommes répondant mieux a son idéal, car il décida de leur consacrer ses forces.

Il fut reçu avec empressement et reconnaissance à la cour du duc Geiza et les religieux qu'il amenait avec lui y furent bientôt appréciés. Ce cordial accueil empêcha de s'aggraver le malentendu que les dissentiments de Geiza avec l'empereur d'Allemagne avaient fait surgir ; les Allemands, mal intentionnés, voulaient faire croire que la Hongrie repoussait le christianisme, tandis qu'au contraire Geiza ne mettait aucun obstacle à son développement; il voulait bien la Hongrie chrétienne, mais avant tout, il la voulait libre du joug allemand.

« Le temps marqué par les décrets de Dieu est

ORIGINE DES xMAGYARS. 39

arrivé (i) » dit l'évêque Chartvicius. La vaillante Sarolta est en proie au chagrin, elle n^a pas encore de fils. Il fait nuit et ses regrets troublent son repos. A peine est-elle endormie qu'un jeune homme lui apparaît en rêve, il est d'une beauté resplendissante et porte le surplis du diacre. Il s'approche doucement de Sarolta et lui dit : « Femme, aie confiance en Dieu. Tu mettras au monde un fils qui le premier, en Hongrie, portera la couronne royale, couronne qui sera d'une durée infinie. Tu lui donneras mon nom . — Qui donc êtes -vous ? demande Sarolta. — Je suis, réponds l'apparition, le proto-martyr Stephanus, le premier qui versa son sang en témoignage pour le Christ (2) » .

Quelques mois plus tard Sarolta donnait le jour à un fils qui reçut au baptême le nom de Stephanus, Etienne (3).

L'évêque de Prague l'instruisit « en le considérant comme un enfant envoyé du ciel, un présent sacré, et il grandit dans la piété, la charité, la crainte du Seigneur, et l'amour de Dieu (4) ».

Etienne est l'enfant de la femme forte et l'enfant du rêve comme Almos. Nous retrouvons ici une contrepartie de l'histoire d'Emés, avec une différence

(j) € Adest tempus cœliliis disposituin ». (Chaut., P^iL S, Stephan,).

(2) Rosly Kâlnian, S. J,^ Magyar szentek legcndài.

(3) En hong^rors : Istvan.

(4) Erdy Codex, II, 239 I.

de formes en rapport avec la différence des reliions : Almos est une incarnation païenne d'Attila; Etienne est Tenfant de la promesse de Dieu, le petitfils couronné que Tange montrait dans le lointain au roi des Huns comme le prix de son obéissance » (i).

Peu d'années après la naissance d'Etienne, Sarolta mourut laissant a son époux le soin de conlinuer l'œuvre qu'elle avait commencée et à son fils, la gloire de la terminer. Elle aussi avait considéré son fils comme ce un envoyé du ciel » et la vaillante amazone s'était faite tendre mère pour veiller sur la frêle créature. De bonne heure, elle inculqua des sentiments religieux à son fils et elle eut la satisfaction de le voir, tout jeune encore, se distinguer de ses compagnons d'âge par une tendre piété qui bientôt se transforma en une foi robuste que rien ne devait jamais ébranler.

Geiza regretta la vaillante compagne qui avait exercé sur lui une si salutaire influence ; cependant son veuvage ne fut pas de longue durée, car bientôt il épousait Adelhaïde, la jeune sœur de Miciszlâv, roi de Pologne.

Continuant à obéir à l'impulsion que lui avait donnée Sarolta, Geiza travailla au développement du christianisme; il comprit que son peuple avait besoin d'employer les loisirs que la paix lui donnait,

(i) Amédée Thierry, Histoire d'Attila,

il appela des moines qui défrichèrent la terre et enseignèrent l'agriculture à ce peuple nomade ; sur les terres que le duc leur avait attribuées, ils plan* tèrent de la vigne; ils introduisirent l'élevage des abeilles et surent mettre en valeur les terres fertiles de la Hongrie, Plus tard, saint Etienne, pour reconnaître les services que le clergé avait rendus au pays, lui attribua un dixième sur toutes les récoltes.

Malgré son caractère conciliant, Geiza dut parfois sévir contre son peuple, mais il le fit sans grande fermeté ; vers la fin de son règne, quelques seigneurs, à qui l'introduction de la nouvelle religion avait déplu, se soulevèrent; le duc ne se sentit-il pas assez puissant pour réprimer cette tentative de révolte par la force, ou bien ne voulut-il pas user de rigueur contre les seigneurs de crainte qu'ils ne fissent retomber leur colère sur son fils? toujours est-il que non seulement il ne sévit pas, mais encore il les laissa offrir des sacrifices à leur ancien dieu , et prit part luimême à ces cérémonies. Cette attitude lui attira des reproches de l'évêque de Prague, Adalbert. « Je suis assez riche et assez puissant, lui répondit le duc, pour offrir des sacrifices à Dieu de deux façons différentes ».

Il manquait d'énergie, mais il était néanmoins fort bien disposé à l'égard de l'Evangile, il avait décidé son frère Michel et son fils Vazul à recevoir le baptême de la main d' Adalbert; et plus tard, sur

le conseil de révèque, il fonda le monastère de Saint-Martin, sur le mont Pannonien, pour y établir les fils de Saint- Benoît, venus du Mont-Cassin. Quand Adalbert quitta la Hongrie, il confia la di* rection du nouveau couvent à son ancien maître et ami, Astrik, qui en fut le premier Supérieur. L'évêque de Prague, qui avait été Tun des premiers propagateurs du christianisme en Hongrie, ne devait plus revoir le pays où il avait trouvé Tidéal tant cherché. Il se rendit en Bohème, et de là chez les Borussiens où bientôt il cueillit les palmes du martyre.

Le duc Geiza pensa qu'il n'aurait pas la force nécessaire pour amener son peuple à la connais* sance du vrai Dieu. Cependant loin de se laisser décourager, il fit tous ses efforts pour faciliter à son fils et successeur Tachèvement de Tœuvre commencée.

Dès ses premières années, Etienne avait été confié à Adalbert; en peu de temps, Tenfant s'était approprié toutes les connaissances enseignées à cette époque; la lecture, l'écriture, la grammaire furent un jeu pour lui; les auteurs latins, profanes et religieux, lui furent de bonne heure familiers ; il s'enthousiasma aux récits des hauts faits des guerriers, il connut les actions glorieuses de ses ancêtres et se promit d'être digne d'eux. Mais en même temps que l'histoire des grands conquérants impressionnait son esprit, il fut initié à l'histoire des grands

pacificateurs, et son âme s'enflamma en apprenant à connaître ces missionnaires et ces prédicateurs qui, par leur foi, gagnaient des couronnes plus éclatantes que celles des rois. *

Sérieux et grave, on dit qu'on ne le vit jamais sourire, Etienne comprit de bonne heure quel rôle la Providence lui réservait; les Magyars ayant reconquis définitivement la patrie de leurs ancêtres, il ne pouvait être un nouvel Arpâd, mais il se promit de ressembler à ces grands monarques qui avaient donné à leurs peuples les bienfaits d'une religion civilisatrice.

Il joignait à un esprit ouvert à toutes les grandes choses, un cœur tendre, mais sa bonté n'excluait pas la fermeté et il donna maintes preuves d'une inébranlable énergie. Â son amour pour sa patrie s'allia, dès son adolescence, une tendance vers un idéal s'élevant fort au-dessus des conceptions de cette époque. L'évêqueAdalbert, qui avait enfin rencontré dans le fils de la pieuse amazone le terrain qu'il cherchait, développa les sentiments chrétiens du futur roi, et ses enseignements, joints aux dons naturels d'Etienne, en firent un grand homme , en même temps qu'un grand saint.

Aussi, lorsqu'obélssant aux lois de la Constitution établie à Puszta-Szer, le duc Geiza assembla les seigneurs pour leur soumettre le choix qu'il avait fait de son fils pour successeur, ne rencontra-t-il pas d'opposition. La dignité de duc et de chef rêve-

naît au plus méritant à choisir dans la famille d'Arpâd ; Etienne fut jugé digne de succéder à son père; il fut acclamé par les chefs et par les grands assemblés; il fut élevé sur le pavois et jura, comme Pavait fait Arpàd, en brandissant son sabre vers les quatre points cardinaux, de défendre le pays de quelque côté qu'on Fattaquât.

Geiza n'était pas fort âgé, mais brisé et usé par les luttes; pourtant avant de quitter le pouvoir, il avait préparé le mariage de son successeur. Donner à son fils une épouse comme l'avait été pour lui Sarolta, était un de ses plus chers projets; il songea à la sœur du duc Henri, le descendant de ces princes allemands contre qui les Hongrois s'étaient si souvent battus ; Geiza lui-même avait pris part à ces luttes, mais la paix régnait et les ennemis d'autrefois s'étaient sincèrement réconciliés. Dans la pensée du duc magyar, celte union devait non seulement cimenter la paix, mais encore contribuer au développement du christianisme en Hongrie.

Le duc Henri fit bon accueil a la demande du duc Geiza, il y entrevoyait un gage de paix avec ce peuple toujours indompté, dont l'amour pour la guerre et aussi la vaillance faisaient un voisin redoutable; il ne lui déplaisait pas non plus de voir sa sœur épouser ce jeune homme, dont les qualités lui étaient déjà connues. Fervent chrétien, Henri pensa que sa sœur Gizela pourrait contribuer pour sa part au développement de la religion dans son pays

d'adoption. Et quoique Wolfgang, évêque de Ratîsbonne, eût prédit à la jeune duchesse qu'elle porterait un jour la couronne royale, son frère se contenta pour elle d'une couronne ducale ; il ne savait pas qu'elle ne devait être que transitoire.

Mais avant de pouvoir rendre une réponse définitive au duc Geiza, la cour allemande eut k vaincre la résistance de la pieuse Gerberga , sœur aînée de Gizela et Supérieure du couvent de Gandersheim. Quand on lui fit part de la décision qui venait d'être prise au sujet du mariage de sa jeune sœur, elle leva les bras au ciel et protesta avec énergie contre ce projet. « Est-il possible, s'écria-t-elle , de donner, comme épouse, la petite-fille de l'empereur Henri au chef d'un peuple barbare, d'une horde de guerriers , et peut-on exposer la vie, l'âme, le bonheur éternel de la jeune princesse pour satisfaire de mesquines raisons politiques ? »

A la cour allemande régnait un esprit chrétien, l'empereur Othon avait été instruit par Gerbert, tandis que sa mère, Théophanie, lui inspirait le goût des lettres grecques. Le duc Henri et sa sœur Gizela étaient animés des mêmes sentiments et ils ne pouvaient prendre une décision contraire à leurs principes religieux : cela eût dû suffire pour inspirer confiance a Gerberga, mais elle ne voulait rien entendre ; on eut beau lui expliquer que le duc Etienne était bon chrétien, qu'il avait promis de convertir son

peuple à la foi du Christ, qu'il emploierait même la

force pour bannir de son pays le paganisme , aucun argument ne parvenait à \aincre son obstination. On lui proposa enfin de faire venir le duc magyar pour qu'elle se rendit compte elle-même du caractère du fiancé de sa sœur. Elle consentit à cette entrevue, espérant bien qu'elle tournerait à la confusion d'Etienne.

Entouré de magnats et de nombreux chevaliers allemands, le duc se présenta devant la redoutable Supérieure. Sa prestance militaire, son attitude fière, mais exempte de tout dédain, son maintien grave, plurent à la religieuse; il s'inclina respectueusement et sut si bien lui présenter sa requête, qu'il gagna immédiatement sa sympathie. Pourtant cela ne suffisait pas, et avant de donner son consentement, Gerberga tenta encore une épreuve. Le duc Etienne était impatient de voir sa fiancée, la religieuse retarda l'entrevue, puis au cours d'une promenade dans le parc, au moment où le jeune homme ne s'y attendait pas, elle lui montra la duchesse Gizela agenouillée devant une image du Sauveur. La Supérieure pensait qu'Etienne était trop peu chrétien pour se laisser arrêter par ce spectacle et que la fougue de la jeunesse l'emportant, il commettrait quelque maladresse, aussi quel ne fut pas son étonnement quand elle vit le jeune Magyar s'avancer lentement vers sa fiancée, se désarmer, s'incliner devant l'image du Sauveur et rester en prière tant que dura la méditation de Gizela dont il ne voulait

pas troubler le recueillement, peut-être prolongé à dessein.

L'opposition de Gerberga était vaincue ; le mariage eut lieu, en Tan 996, au milieu de grandes fêtes et en présence de l'empereur. Le duc Etienne, emmenant sa jeune femme, reprit la route de ses Etats; de nombreux seigneurs allemands raccompagnèrent, quittant leur pays pour se fixer en Hongrie.

Elevée au milieu d'une famille profondément chrétienne, la jeune Gizela envisageait avec bonheur la mission que le Ciel semblait lui réserver. Elle n'eût pas à jouer le même rôle que Sarolta, mais son influence pour être moins décisive n'en fut pas moins bienfaisante, et nous aurons à revenir sur la part qu'elle prit aux travaux apostoliques de son époux.

Dans l'union du duc hongrois avec la descendante

des empereurs romains, on vit une preuve que la

Hongrie se rapprochait des nations occidentales et

qu'elle voulait entrer dans le concert des puissances

chrétiennes de l'Europe.

Avec la mort du duc Geiza , survenue deux ans plus tard, après un règne de vingt-cinq années, se termine l'épopée magyare; la période de la tradition proprement dite est close, nous quittons les temps héroïques pour pénétrer dans la période historique.

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