CHAPITRE QUATRIÈME
Plus d'une fois, le roi Etienne dut interrompre ses travaux d'apôtre pour brandir le sabre de ses ancêtres ; il le fit à regret, non pas qu'il manquât de courage ou de vaillance, ses historiographes mentionnent son intrépidité et sa bravoure, mais il redoutait la guerre a cause des maux qu'elle occasionne. Aussi pendant son long règne ne le viton entreprendre ni guerre de conquête ni guerre offensive, il ne consentit à prendre les armes que pour protéger la religion ou pour défendre les frontières de son pays.
Avant de s'avouer à tout jamais vaincu, le paganisme essayait encore de redresser la tête, il avait des partisans assez nombreux pour lui laisser croire que la lutte ne serait pas vaine ; il faisait appel aux sentiments patriotiques des Magyars et leur montrait dans les missionnaires des étrangers, des intrus, qui venaient médire du dieu national et chercher à détruire tout ce que vénéraient les ancêtres.
LES GUERRES DE SAINT ETIENNE. lU
L'esprit de la vraie foi n'avait pas encore touché tous les cœurs ni jeté d'assez profondes racines dans les âmes pour que même les convertis restassent insensibles aux appels de leurs anciens compagnons d'armes. L'orgueil y était pour quelque chose , car ils n'avaient pas admis sans un vif mécontentement, ce prélèvement du dixième sur leurs récoltes ; il leur semblait qu'on leur infligeait une humiliation qui pouvait les abaisser aux yeux de leurs serviteurs. Aussi lorsque Gyula, duc de Transylvanie et parent du roi, leva l'étendard de la révolte, vit-il les païens venir se ranger sous sa bannière; d'assez nombreux mécontents augmentèrent le nombre des rebelles et Gyula se crut assez fort pour tenir tête au roi de Hongrie. Etienne, toujours conciliant, fit des représentations au duc de Transylvanie pour l'engager à embrasser le catholicisme romain et a déposer les armes. Le duc ne voulut rien entendre, il refusa de se convertir et ne consentit pas davantage à reconnaître la Constitution dont le roi venait de jeter les premiers fondements. Tout au contraire, ne trouvant pas assez nombreux les Hongrois mécontents, réunis autour de lui, il s'allia au prince des Petchénègues, Kean, et envahit la Hongrie, ravageant et pillant sans pitié. Le roi, comme au moment de la révolte de Koppâny, vit qu'il ne pouvait user d'indulgence, on l'eût prise pour de la faiblesse; il convoqua donc ses guerriers et se mit en route pour combattre les révoltés. Il les joignit et une bataille
décisive s'engagea. Gyula fut fait prisonnier avec ses deux fils. Etienne confia le gouvernement de la Transylvanie au voïvode Zoltân et, pour favoriser le développement du christianisme , fonda Tévêché de Gyula-Fehérvâr (i) ; en même temps, il fit construire un vaste monument destiné à loger le chapitre de la nouvelle cathédrale.
Le roi traita ses prisonniers avec beaucoup de douceur; cette clémence toucha le cœur du rebelle et lui fit faire de salutaires réflexions qui ramenèrent à une juste compréhension de sa situation ; il manifesta le désir d'adopter le catholicisme de Rome et reçut le baptême' en même temps que ses deux fils. Cédant alors aux instantes sollicitations de Tépouse de Gyula, Etienne lui rendit la liberté et, voulant lui témoigner la confiance que lui inspirait sa soumission, le nomma gouverneur de Székesfehérvâr ; il n'eut, du reste, pas à regretter cet acte de générosité.
Cette lutte du premier roi des Hongrois contre le dernier duc des Magyars mit fin a toutes les révoltes et tant que vécut Etienne le Saint, le paganisme ne releva plus la tête.
Mais la défaite de Gyula n'avait pas découragé ses alliés, les Petchénègues, peuplade barbare que Kean continuait à commander. Ils harcelaient les
(i) Celle ville avait été constriiite sur les ruines d'Apulum et l'empereur Sévère l'avait nommée, du nom de son épouse,, Alba Julia d'où Gyula-Fehérvâr, en hongrois.
habitants de la Transylvanie, pillant, sacca^^eant quand Toccasion s'en présentait. En Tannée ioo3, le roi prit le parti de mettre fin à cetle cause de troubles et de désordres ; les Petchénègnes s'étaient réfugiés dans les montagnes, les troupes hongroises les y poursuivirent et les forcèrent au combat. La bataille fut sanglante, Kean tomba enfin mortellement blessé et les Petchénègues, pris de panique, s'enfuirent, laissant aux mains des Hongrois leurs tentes et leurs bagages renfermant les trésors enlevés en Grèce. Le roi décida que ces trésors seraient employés à la construction des églises de Buda et de Székesfehérvâr. Parmi les objets précieux se trouvaient deux pièces d'étoffe fort rare; le tissu était d'or pur et tout brodé de pierres précieuses, on y avait employé 70 marcs d'or fin. Ces étoffes servirent a la confection des vêlements sacerdotaux qui furent offerts à la cathédrale de Székesfehérvâr; un auteur contemporain raconte que le pape Benoît VITI attacha à ces vêtements un privilège spécial ; ce furent ces ornements que les évèques revêtirent plusieurs fois pour procéder h la cérémonie du couronnement des rois.
La mort de leur chef n'arrêta pas longtemps les Petchénègues, toujours prêts à se battre et toujours avides de pillages et de rapines. Les richesses de la Grèce les attiraient souvent, mais ils ne dédaignaient pas non plus le butin qu'ils pouvaient faire en Hongrie, Ce fut ainsi qu'en 1026, ils envahirent de nou-
veau le pays, en pénétrant par le défilé de Tôrcsvâr.
Cette incursion des Petchénègues a donné lieu a un incident dont les historiens nous ont transmis le récit. Le roi Etienne était à l'ouest du pays cherchant au milieu du calme de la nature quelques instants de repos, son corps et son esprit en éprouvaient le besoin, après tant de travaux que ses ancêtres n'avaient pas pratiqués et auxquels l'hérédité ne l'avait pas préparé. Il venait h peine de céder au sommeil, quand il vit en songe les Petchénègues envahissant la Hongrie ; d'une voix forte que ceux qui l'entouraient entendirent fort bien, il s'écria : « Que venez-vous faire ici? pourquoi voulez-vous détruire la sainte Église, pourquoi voulez-vous anéantir le troupeau du grand Pasteur? Fuyez au loin! Dieu m'a confié la garde et la défense de saint Martin (i) qui ne tolérera pas que vous détruisiez son patrimoine! » Ayant prononcé ces paroles, le roi s'éveilla et appela l'homme d'armes qui gardait toujours l'entrée de sa tente, prêt à exécuter ses ordres; mais l'ayant regardé, Etienne le renvoya en disant : (( Je ne puis te confier cette mission, fais venir un autre soldat qui me sera plus fidèle. » Le second homme d'armes ne fut pas trouvé meilleur et au troisième seulement, le roi dit : « Pars, et va sans t'arrêter
(i) Par ces paroles^ le roi faisait sans doute allusion au Mont de Pannonie, où naquit saint Martin et, par extension, à la Pannonie tout entière.
trouver le comte de Transylvanie, dis-lui de rassembler ses troupes et d'être sur ses gardes, car Tennemi va envahir le pays. » L'envoyé ne perdit pas un instant, sautant sur un rapide coursier qu'il échangeait contre un autre aussisouvent que possible, il traversa la Hongrie et arriva bientôt en Transylvanie où il transmit au comte l'ordre dont il était chargé. Les troupes furent bientôt rassemblées, mais déjà les Petchénègues avaient envahi le pays et ce fut près de Fehérvàr que la rencontre des combattants eut lieu. Les Hongrois, quoique a peine préparés, remportèrent la victoire après une lutte sanglante ; beaucoup de morts jonchèrent le champ de bataille et les vainqueurs firent de nombreux prisonniers. La nouvelle de cette victoire parvint rapidement au roi Etienne, qui en remercia la Providence et en reporta tout le mérite au véritable vainqueur, à Dieu même. Quelques siècles plus lard, l'immortel Hunyady ayant remporté une victoire décisive sur les Ottomans, ne voulut pas non plus avoir l'honneur de ce triomphe, il en attribua tout le mérite à son véritable auteur, au Dieu des armées que ses troupes avaient invoqué a genoux. Il ordonna, par un décret, que pendant trois jours, non seulement les combattants, mais encore les habitants de la Transylvanie adresseraient des actions de grâce « au véritable vainqueur, au vainqueur céleste » (i).
(i) Teleki.
Malgré son amour de la conciliation, le roi pacifique eut encore à réprimer une révolte. Il avait confié le gouvernement d'une belle province qui s'étendait de la Tisza h la Transylvanie, de la Kôrôs au bas Danube, à un prince de sa famille, Achtum, qui appartenait à la religion grecque, mais ne vivait guère en chrétien. Depuis la défaite de Gyula, Achtum s'attendait h voir le roi Etienne lui imposer l'adoption du catholicisme romain ou la renonciation à son poste, aussi cherchait-il à augmenter son autorité qui était déjà fort grande. Basile II, l'un des plus puissants empereurs grecs, ayant vaincu Samuel, czar de Bulgarie, et soumis, après cinq ans de luttes, toute la Bulgarie, 1019, vit les limites de son empire confiner à la province administrée par Achtum. Ce dernier profita de cet état de choses pour rechercher, d'abord la protection de son puissant voisin, puis, a l'insu d'Etienne, il rendit hommage k l'empereur grec. Ses richesses, grâce à la fertilité du sol, étaient considérables ; elles pouvaient devenir un important moyen d'action, et Achtum, se croyant sûr de l'appui du protecteur qu'il s'était donné, refusa l'obéissance a son roi légitime ; il le provoqua même en exigeant le paiement d'un droit sur le sel que Jes Hongrois iillaient chercher dans les mines de Transylvanie. Il entraîna dans sa révolte un parent du roi (i), Csanâd, fils de Doboka,
(i) Anonym., Chron. Hung.
son voisin du côté de la Transylvanie. Mais l'entente ne pouvait être de longue durée ; Csanàd, ayant appris qu'Achtum se proposait de le faire tuer, s'enfuit et se rendit à la cour du roi Etienne où il était certain de trouver un refuge. Bien accueilli, il ne tarda pas à renoncer à la religion grecque pour embrasser le catholicisme romain. Mais des idées de vengeance hantaient son esprit, il voulait châtier la perfidie de son ancien allié, et sous prétexte de soumettre au christianisme la belle province qu'Achtum gouvernait, il ne cessait de solliciter d'Etienne une armée. Le roi, décidé a mettre la fidélité du nouveau converti à l'épreuve, lui confia des troupes. Plein d'ardeur, Csanàd se mit h leur tète et bientôt une rencontre eut lieu non loin de laTisza, dans un endroit marécageux où croissaient de nombreux roseaux ; le terrain de la lutte était défavorable et les troupes d'Achtum s'enfuirent quand leur chef eut été tué de la main même de Csanàd. Le vainqueur se dirigea vers la forteresse de Mârosvâr qu'il emporta d'assaut. La ville renfermait quelques monastères occupés par des moines appartenant au rite grec, Csanàd les remplaça par des religieux catholiques romains.
Le roi, en reconnaissance de sa fidélité, lui accorda le gouvernement de la province qu'il venait de soumettre ; il décida que la forteresse et tout le territoire environnant porteraient dorénavant le nom
de celui qui en avait chassé les ennemis, de plus il y
créa un évêché dont Gellért fut le premier titulaire.
Troublée seulement par des révoltes à l'intérieur, la paix avait régné pendant de longues années, mais Etienne ne devait pas voir son règne se terminer sans être mis dans la nécessité de défendre ses frontières attaquées, et il eut h le faire dans des circonstances particulièrement difficiles.
La reconnaissance et de doux liens de famille avaient rendu profond rattachement qu'éprouvait le roi Etienne pour l'empereur Henri, aussi n'avait-il cessé de vivre en bonne intelligence avec son puissant voisin : les deux monarques appréciaient réciproquement leurs vertus et leurs mérites, tous deux étaient animés d'un même désir : la grandeur des pays dont ils dirigeaient les destinées, aussi l'empereur, malgré son ambition, n'eût-il jamais songé à satisfaire ses rêves de puissance et de suprématie au détriment de la Hongrie ; il connaissait assez l'époux de sa sœur pour savoir qu'il défendrait avec une énergie inébranlable l'intégrité de son territoire et l'indépendance de l'Église de Hongrie.
Favorisé par les circonstances, Henri II avait vu sa puissance s'accroître peu à peu; quelques succès remportés par ses armées lui avaient donné un prestige inspirant un profond respect à ceux qu'il avait vaincus et même une certaine crainte à ceux qui se trouvaient en situation de redouter ses attaques. Les ordonnances qu'il avait rendues, en loaS, sur l'organisation des troupes, donnèrent à son armée un
développement dont les proportions pouvaient, a juste titre, alarmer les monarques de l'Europe, surtout si k Henri II succédait un prince au caractère belliqueux et résolu. Il avait accordé à F Eglise et a ses- représentants une place prépondérante dans rÉtat. Deux puissances, répétaît-il souvent, gouvernent la sainte Église de Dieu : la puissance impériale et l'autorité épiscopale (i) ». Les évoques ne résistaient plus à l'empereur. Depuis que Sylvestre II était mort, ses grands projets de la prééminence du Saint-Siège et de l'indépendance des peuples nouvellement convertis étaient abandonnés.
A Henri II avait succédé Conrad le Salique; le nouvel empereur avait des projets ambitieux, il rêvait de rétablir, à son profit, un vaste empire qui eût dominé l'Europe entière. Les succès qu'il remporta dans le nord de l'Italie et en Bourgogne lui firent croire que ses armes étaient invincibles et qu'il pouvait attaquer la Hongrie. Depuis longtemps, il en éprouvait le désir et il n'eut pas de peine à réveiller chez ses peuples^ l'animosité qu'ils avaient toujours éprouvée contre les Hongrois, mais que l'empereur Henri II avait su maîtriser. Pourtant il comprenait qu'il fallait à la guerre une apparence de prétexte et il chercha l'occasion de faire naître des conflits.
Au nombre des projets de l'empereur était le
(i) « Duosunt quibus sancta Dei Ecclesla specialiter regltur : imperîalispotestas et pontificalis auctorit,as. (UssERMAxii) .
mariage de son (ils, le jeune Henri, avec Tune des filles de l'empereur grec qui n'avait pas de fils, car à Basile II avait succédé Constantin YIII, le dernier représentant de la dynastie macédonienne ; à défaut d'héritier mâle, on considérait ses deux filles comme devant hériter du trône, et Conrad le Salique pensait s'assurer des droits sur l'empire d'Orient en faisant épouser à son fils l'une des princesses grecques. Il chargea de cette mission délicate Werinhar, évêque de Strasbourg. Le prélat se mit bientôt en route, accompagné d'une suite magnifique et si nombreuse, qu'elle ressemblait presque à une petite armée ; la route devait être longue et pour que le ravitaillement n'offrît aucune difficulté, des troupeaux de bœufs et de moutons accompagnaient la caravane ; comme si elle se dirigeait vers la Terre Sainte, elle traversa l'Allemagne et pénétra en Hongrie. Le roi Etienne accueillait avec bienveillance tous les pèlerins qui se rendaient en Palestine, non seulement il leur permettait de traverser la Hongrie, mais partout encore, il leur faisait accorder une large et généreuse hospitalité.
L'arrivée de Werinhar n'aurait donc rien eu d'anormal si dès son entrée en Hongrie, il n'eût pris une attitude bien faite pour provoquer les soupçons. Partout où il passait, il excitait le peuple contre le roi, et sa suite commettait des exactions qu'il était difficile de laisser impunies. Le roi Etienne, malgré son grand respect pour les dignitaires de l'Eglise,
dut intervenir; il avait appris quel était le véritable motif du voyage de Tévêque, il savait que le mariage des héritiers des empires d'Orient et d'Occident devait être la base d'une alliance entre les deux puissants empereurs qui n'eussent pas eu de peine, sinon à écraser la Hongrie, tout au moins à lui ravir son indépendance. Il était donc du devoir du roi de s'opposer, dans la mesure de ses moyens, à la réalisation d'un pareil projet; il interdit le passage de la Hongrie à l'envoyé de l'empereur. L'évêque, irrité de cette défense qu'il considérait comme une injure, donna l'ordre à sa suite de prendre le chemin de l'Italie; là, il s'embarqua, mais n'atteignit le but de son voyage qu'après de nombreuses vicissitudes. Arrivé à Constantinople, d'autres déceptions l'attendaient; malgré tous ses efforts, il ne put mènera bien la mission dont il était chargé, car le successeur de Constantin tenait à vivre en paix avec son voisin dont il voyait la puissance augmenter progressivement. Werinhar mourut, en loaS, à Constantinople.
En quittant le territoire de la Hongrie, le vindicatif prélat avait excité les habitants des frontières à la révolte et bientôt la petite guerre fut déclarée en Ostmark.
La mort de Bruno, évoque d'Augsbourg, fidèle ami du roi Etienne, permit a Conrad de donner libre cours à sa haine. Il engagea les Bavarois à pénétrer sur le territoire hongrois, les Magyars les repous-
sèrent; ces Incursions se répétèrent, des querelles surgirent, au sujet de la délimitation des frontières, et elles s'envenimèrent par la faute des Bavarois, dit Vipo, historien allemand.
Peu importait a Conrad Tinsig-nifiance des motifs qui détermineraient la guerre, il voulait vaincre les Hongrois et faire du jeune royaume un vassal de l'empire. Dans ce but, il s'assura quelques alliés.
Bonizo, évêque de Sutri, quia écrit dans la seconde moitié du onzième siècle, raconte que l'empereur Conrad dépêcha au pape un délégué chargé de lui demander le drapeau de saint Pierre qu'il voulait faire porter devant ses troupes pendant la guerre contre les Hongrois. Le pape n'avait rien a refuser a l'empereur : non seulement il accéda au désir de Conrad II, mais encore il envoya deux personnes de confiance, Jean, évêque de Porto, et Marmoratoi Belinzo, noble Romain, qui avaient pour mission, si l'empereur l'ordonnait, de porter eux-mêmes le drapeau devant les troupes impériales.
En s'assurant la possession de ce drapeau, Conrad voulait donner à la guerre qu'il méditait les apparences d'une guerre religieuse, il voulait faire croire qu'il combattait pour la foi et que le chef de l'Église était avec lui. Il avait rassemblé une nombreuse armée et, marchant à sa tête, il envahit la Hongrie, y pénétra près de Mosony et s'avança jusqu'à la Râba.
Etienne ne perdit pas de temps, i[ conclut un
traité d'alliance avec MIciszIâv, prince de Pologne dont l'empereur menaçait le territoire; en même temps, un appel aux armes retentissait dans tout le pays, provoquant partout un réel enthousiasme, car le roi avait fait entendre à ses belliqueux guerriers qu'il s'agissait de défendre le sol sacré de la patrie que l'ennemi, déjà héréditaire, voulait envahir.
La possession par les Allemands de la bannière de saint Pierre pouvait faire croire que l'empereur combattait pour la foi et que le Saint-Siège approuvait sa conduite. Un prince chrétien, moins ferme et moins profondément attaché a la religion que le roi Etienne, se fût peut-être trouvé découragé de l'adhésion donnée par le pape aux projets impériaux, mais le roi des Magyars savait se placer au-dessus des manœuvres germaniques. La haute conception qu'il se faisait de la mission dont la Providence l'avait chargé lui donnait le courage d'entreprendre une lutte que les prévisions humaines les plus optimistes eussent déclarée vaine. Etienne fit comprendre à ses guerriers et à son peuple qu'il ne s'agissait de combattre ni l'Eglise ni la religion, et que l'apparente sanction accordée par le pape aux Allemands n'était qu'un artifice teuton.
Le prince chrétien avait mis sa confiance en Dieu, mais ce fut à la Vierge Marie qu'il recommanda son cher peuple magyar. Il l'invoqua en ces termes touchants : « Reine du Ciel, si ta volonté est que l'en-
« nemi détruise à jamais la jeune plante chrétienne « de Hongrie, que ce ne soit pas à cause de mes « fautes que pareil désastre arrive, mais par ta vo- « lonté seule. Si le pasteur est coupable, qu'il expie, « mais épargne, ô Grande Dame, le troupeau in- « nocent, montre-lui ta miséricorde! » D'accord avec les évêques et le clergé, le roi prescrivit plusieurs jours de jeûne et de prières, non seuleirient pour les troupes qui allaient combattre, mais pour tous les habitants du pays.
Tandis que Conrad envahissait la Hongrie par la rive droite du Danube, un de ses alliés Braciszlâv, duc de Moravie, pénétrait dans le pays au nord de la rive gauche du fleuve et s'avançait par la vallée de la Vâg, brûlant, pillant tout sur son passage ; ses troupes, ne rencontrant pas de résistance, arrivèrent jusqu'à la Garam, puis tout à coup, tournant court, elles reprirent le chemin de la Moravie en toute hâte. Le motif de ce brusque revirement était l'invasion du duché morave par le père du duc Braciszlâv, Othelrich, prince de Bohême. Ami du roi Etienne et ennemi secret de l'empereur Conrad, Othelrich s'était opposé aux projets de son fils; pour le contraindre à y renoncer, il ne trouva rien de mieux que d'envahir ses États ; l'allié de Conrad se trouva ainsi obligé de quitter la Hongrie pour aller s'opposer à l'envahissement de son duché.
Pendant que se produisaient ces manœuvres, l'armée impériale avançait, le roi Etienne laissait faire ;
connaissant la nature du territoire envahi, il savait que l'armée de Conrad ne pourrait s'y maintenir longtemps; bientôt, en effet, les émanations des nombreux marais de la contrée provoquèrent des maladies; les forêts, où les troupes s'égaraient, ne fournissaient aucun approvisionnement et la famine, se joignant à l'épidémie, dissémina cette armée impériale que des troupes de la lointaine Lorraine et de la Flandre, plus lointaine encore, étaient venues renforcer. La Providence s'était chargée de combattre pour le saint roi, aussi Etienne jugea- t-il inutile d'engager la bataille. Il laissa l'armée allemande se retirer; les cavaliers magyars seuls la suivirent pour accélérer sa retraite, ils franchirent la Lajta et s'avancèrent jusqu'à Vindobona, aujourd'hui Vienne, dont ils s'emparèrent. L'empereur rentra en Allemagne, sans armée et sans gloire, se promettant bien de ne pas supporter l'humiliation d'une pareille défaite et jurant, dit son chapelain Vipo, de recommencer la guerre l'année suivante. Son fils Henri devait mettre ce projet à néant.
Depuis la mort de l'évêque d'Augsbourg, le fils de l'empereur, Henri, duc de Bavière, se trouvait sous la direction d'Egilbert, évêque de Freysing. L'épiscopat allemand n'était pas sans appréhension en voyant la puissance militaire se développer chaque jour davantage, il redoutait cette puissance qui amènerait infailliblement la perte des libertés nationales et religieuses ; certes les évêques allemands
voulaient posséder la suprématie sur les peuples nouvellement convertis, mais ils ne voulaient pas la devoir aux brutales conquêtes par les armes, ils voulaient la tenir du pape lui-même et l'exercer sous la direction de TEglise, non pas sous les ordres d'un empereur qui, h un moment donné, pourrait confisquer cette autorité à son profit.
Egilbert convoqua les évêques allemands et le clergé ; d'un commun accord, il fut décidé que l'on enverrait en secret, au nom du duc Henri, proposer la paix à Etienne, « ce roi injustement ofiensé et blessé » (i), en le priant de désigner des représentants qui pourraient conclure immédiatement un traité de paix ; ce traité devait être signé en l'absence de l'empereur, qui, a la suite de l'échec qu'il venait d'essuyer, s'était retiré sur les bords du Rhin, ne se préoccupant pas de ce que devenaient les troupes qu'il avait abandonnées. Le roi de Hongrie, qui n'avait pas voulu abuser des avantages que lui conférait le succès, se montra fort conciliant; ses envoyés signèrent la paix, en io3i, avec le duc Henri et les seigneurs de la Bavière, mais sans l'assentiment de l'empereur.
La délimitation incertaine des frontières avait été la cause de la guerre, disait le traité, et sans doute pour éviter le retour de pareils conflits et pour le maintien de l'amitié, « TAIlemagne cédait à la Hon-
(i) Vipo,
grie le territoire s'étendant entre la Fischa et la Lajta, et de l'embouchure de la Fischa jusqu^à la Morva » (i).
A partir de cette époque le duc Henri vécut en 2,
bons termes avec le roi Etienne et, en io33, il alla >ti
même lui faire une visite en Hongrie. .•IP
Depuis la prise de possession d'Arpâd, la Hongrie ne s'était pas trouvée menacée comme elle le fut -^
par Conrad le Salique, mais cette guerre qui eût pu ^
être désastreuse pour le nouveau royaume, encore ^^
mal assuré sur ses bases, tourna tout a son avantage ; f*ET
le roi Etienne fit preuve d'autant d'aptitudes comme :ii
chef militaire que comme chef d'État; a ces méri- *^.
tes, il ajouta encore la modération dans la victoire, ^j^!
et la nation magyare sortit de cette épreuve, non seulement agrandie, mais encore affermie.
rf-tn
(i) SzWkgyi, J magyar nemzel iôrtene te. ^S*