CHAPITRE CINQUIÈME
Des nombreux enfants que le Ciel avait accordés aux pieux souverains de la Hongrie, un seul, l'archiduc Imre, dépassa Tenfance, et encore pour être fauché dans la fleur de la jeunesse, emportant dans la tombe tout le bonheur de son père, toutes les espérances du peuple, qui attendait de lui la continuation des œuvres de saint Etienne.
Dès sa plus tendre enfance, le petit Imre avait manifesté une piété remarquable. Il tenait de son père une foi vive, ardente, que l'exemple et les exhortations de sa mère, la pieuse Gizela, n'avaient fait que développer. Les exercices religieux qu'elle lui avait appris à pratiquer au cours de la journée ne suffisaient pas a sa ferveur et on le voyait quelquefois, alors que tous reposaient autour de lui, se relever au milieu de la nuit pour chanter les louanges du Seigneur ou demander pardon a Dieu de ses fautes.
A une piété rare chez un enfant, le jeune archi-
duc joignait un caractère vif qui n'excluait pas la sensibilité. Son bon cœur était bien connu des pauvres, qui avaient souvent recours h son intervention, car ils savaient que les souverains ne refusaient rien à leur fils quand, ses petites mains jointes et le regard suppliant, il les implorait en leur faveur. Souvent ses reparties enfantines étaient empreintes de tant d'esprit ou de profondeur que son entourage en était confondu, aussi le roi aimait-il à emmener son fils dans ses voyages à travers la Hongrie, surtout lorsqu'il devait visiter des monastères, et ce fut ainsi qu'Imre, alors âgé de sept ans, l'accompagna un jour qu'il se rendait à l'abbaye de Pannonhalma. Le char royal gravissait lentement les chemins abrupts qui mènent au sommet du montPannonien, les religieux, avertis de l'arrivée du roi, avaient quitté le couvent et venaient à sa rencontre, bannière déployée ; les deux cortèges n'avançaient pas assez vite au gré du jeune Imre, impatient d'embrasser les bons moines qu'il aimait beaucoup, aussi quitta-t-il son père pour courir a leur rencontre.
Bientôt le roi le rejoignit et remarqua, non sans surprise, que l'enfant embrassait certains religieux une fois, d'autres, deux fois, d'autres encore, trois fois, mais à un Bénédictin, nommé Maurice, il donna sept baisers. Curieux de connaître la raison des préférences de son fils, le roi lui demanda pourquoi il agissait ainsi :
— Je ne sais, répondit le jeune Imre; mais c'est
Dieu qui m'a inspiré la pensée de donner aux religieux d'autant plus de baisers qu'ils ont plus de ferveur et une foi plus vive.
Cette réponse ne fit qu'augmenter la curiosité du roi en y -ajoutant encore le légitime désir de se rendre compte si vraiment son fils avait obéi à une inspiration divine lui permettant de juger du degré de piété des religieux. Il suivit d'un regard attentif tous les faits et gestes des moines, et la nuit, alors que les Bénédictins, prosternés devant les différents autels, attendaient en méditant que l'aube fût venue, le roi se rendit auprès de chacun d'eux et leur adressa la parole à tour de rôle. Malgré la règle qui leur imposait le silence pendant leurs méditations, les religieux interrompirent leurs prières pour répondre au roi ; mais parvenu au moine qui avait reçu sept baisers, le roi n'obtint aucune réponse, ses appels réitérés ne parvinrent pas à distraire le pieux Maurice qui continua impassible ses oraisons, quand enfin il les eut terminées, il se leva et dit au souverain qui était resté là :
— Je ne pouvais quitter le service du Roi des (]ieux pour satisfaire un roi de la terre.
Le lendemain, le roi feignit de se plaindre au Supérieur du manque de respect du religieux, il l'accusa même de plusieurs méfaits dont il le savait innocent ; le Bénédictin ainsi faussement accusé ne se défendait pas : courbant la tête, il acceptait, en toute humilité, l'épreuve que Dieu lui envoyait. Le
Supérieur se disposait à lui appliquer dans toute sa rigueur le châtiment que méritaient les fautes dénoncées par le roi, quand il vit le souverain se jeter dans les bras du moine silencieux et Tembrasser en disant :
— Mon fils avait raison, tu es bien le plus parfait des religieux. Il me faut des évêques comme ■ toi.
Le religieux se prosterna devant le roi, le suppliant de ne pas lui imposer cet honneur; mais Etienne savait trop le bien que pourrait faire comme évêque un religieux de cette valeur pour ne pas appeler à l'épiscopat celui que Dieu avait paru lui désigner, et Maurice fut nommé évèque de Pécs (i).
Le roi ressentit de cet incident une profonde émotion, car il y reconnaissait la manifestation de '
la volonté de Dieu en faveur de son fils, il voyait en Imre un élu du Seigneur qui pourrait un jour ^
lui succéder et parfaire son œuvre. j
Ce fut l'évêque Maurice qui bientôt attira Fat- V
tention du roi sur le Bénédictin Gellért, que des ..*
circonstances particulières avaient amené en Hongrie et qui allait devenir le précepteur du jeune archiduc.
Issu d'une famille patricienne de Venise, Gellért fiit destiné très jeune au sacerdoce; dès l'âge de sept ans; il entrait chez les Bénédictins de l'abbaye
(i) Quinque ecclesiensis.
132 SAINT ÉïlENiNE.
de Saint-George et sa jeunesse s'écoula au milieu de ces pieux savants qui surent développer son intelligence et faire fructifier les dons que Dieu lui avait départis. Sa piété, son éloquence, ses grandes qualités lui valurent de bonne heure- la charge de prieur, mais bientôt il résigna ses fonctions pour faire un voyage en Terre Sainte. La Providence en avait sans doute décidé autrement, car h peine Geliért était-il embarqué qu'une tempête éclata et le navire fut jeté sur la cote dalmate. Le pèlerin, recueilli au couvent de Saint-Martin, érigé non loin de la mer, y retrouva d'anciens condisciples. Il passa dans cette retraite le temps du Carême. En la quittant, il se rendit auprès du pieux Maurice, devenu évêque de Pécs, qui essaya de le faire renoncer h son voyage en Palestine, lui démontrant que sa mission était plutôt d'évangéliser la Hongrie. Entretemps, le Supérieur du monastère de Pécsvâr vint chez Tévêque Maurice, il vit Geliért, se rendit compte de sa valeur et, joignant ses conseils aux instances de son hôte, décida le Bénédictin à renoncer pour le moment au pèlerinage projeté.
A l'occasion d'une fête de la sainte Vierge, il l'emmena à Székesfehérvâr où le roi et la reine, entourés de la cour, avaient l'habitude d'assister aux cérémonies religieuses. Geliért prononça un sermon qui fit sur les assistants une impression si profonde ^ue personne ne se lassait d'admirer, non seulement l'éloquence de l'ancien prieur, mais encore la trans-
cendan'ce de ses pensées et l'élévation de ses sentiments. Les souverains en furent profondément émus. Etienne manda le prédicateur et, après l'avoir longuement entretenu, lui donna la marque de la plus grande confiance qu'il pouvait témoigner à quelqu'un : il le chargea du soin d'instruire son fils, l'archiduc Imre. Sa confiance ne fut pas trompée, Gellért fit d'Imre un prince modèle que l'Église plaça sur ses autels (i).
Le roi fit installer son fils et son précepteur dans un château pour que tous deux pussent vivre loin du bruit et des distractions du monde; cette disposition plut beaucoup à l'enfant. Gellért trouva en Imre un élève docile qui s'appropria rapidement les connaissances nécessaires alors à un prince. Mais en même temps que son pieux précepteur lui inculquait les principes de la science, il lui ouvrait aussi les arcanes de la connaissance de Dieu ; il lui apprenait à n'estimer les biens de la terre qu'à leur juste valeur et lui expliquait l'inanité de la gloire terrestre ; il lui enseignait le maniement des armes que la foi donne aux chrétiens : la pjière, l'aumône, le jeûne, et lui démontrait que le roi le plus puissant de la terre est, avant toute chose, le serviteur de Dieu. L'âme du jeune prince s'enthousiasmait à ces enseignements qui répondaient si bien aux aspirations de son cœur.
(i) I! fut canonisé, sous le pontificat de Grégoire Vil, en lo83.
Quand Gellért eut terminé Téducatlon du jeune archiduc, il supplia le roi de le laisser se retirer dans la forêt de Bakony où il voulait vivre dans la solitude en se livrant à la prière et à la méditation. Il y passa sept années et, pour Tobliger à quitter sa retraite, le roi le nomma évêque de Csanâd. La renommée de sainteté du pieux ermite s'était répandue, et quand il fit son entrée dans sa ville épiscopale, le peuple se précipita sur son passage, riches et pauvres voulaient recevoir le baptême de la main de Gellért. Le vârispân lui-même amena de nombreux habitants qui tous voulaient se convertir. Parmi les dix Bénédictins qui se trouvaient à Tévéché, sept connaissaient la langue magyare et instruisaient le peuple dans sa langue maternelle. Les progrès du christianisme furent rapides dans la contrée de Csanâd ; les nouveaux convertis .se trouvaient si heureux qu'ils cherchaient toutes les occasions de prouver leur reconnaissance à Dieu et à son ministre. Gellért leur inspirait une si vive admiration qu'elle ne tarda pas a se manifester d'une manière effective; trente nouveaux chrétiens lui amenèrent leurs fils en le priant de les instruire pour les consacrer ensuite au service du Seigneur. Cette démarche spontanée plut à Tévêque qui accueillit avec bienveillance les jeunes gens qu'on lui présentait et les fit instruire sous sa direction. Telle est l'origine du premier séminaire en Hongrie. Les prêtres qui en sortirent furent destinés au clergé séculier.
A roccasion de la fête de saint Jean, une députation de cent personnes vint trouver Tévêque pour le prier de bénir un emplacement destiné à la construction d'une église. Gellért, touché du zèle des fidèles, acquiesça avec empressement à leur désir et de plus, les invita tous à sa table. En se retirant, ses invités lui offrirent de nombreux présents; les hommes, des tapis, des chevaux, des bœufs; les femmes, des bijoux, des chaînes d'or, etc. « Mais vous ai-je invités pour que vous vous dépouilliez de vos trésors ? dit l'évêque, je ne vous ai demandé que d'écouter la parole de Dieu ! » Tous les assistants lui répondirent : a Saint Père, tu as dit que comme l'eau éteint le feu, de même l'aumône efface le péché. Accepte donc ce que nous t'offrons, au nom du Christ h la vie de qui tu nous as fait naître (i). »
Quand le duc Imre fut en âge de se marier, le roi le pressa de choisir une épouse. Le prince fit entendre a son père qu'il ne voulait pas se marier ; le roi ne fut pas satisfait de cette réponse et insista si énergiquement que le jeune Imre finit par céder aux sollicitations paternelles et il épousa, en 1026, la jeune Odile, fi41e de Creszimer, prince de Croatie.
La résistance de l'héritier présomptif avait une raison que le roi ignorait, sinon il en eût peut-être
(i) Horvàth, A Kereszténység elsô szdzada Magyarorszdgon .
m) SAINT ETIENNE.
tenu compte, ou eût pris quelque mesure pour en atténuer les conséquences.
Pendant un séjour a Veszprém, Imre, encore tout enfant, s'étant relevé la nuit, comme îl le faisait souvent, s'était rendu à l'église. La, agenouillé devant l'autel de saint George , il méditait profondément et se demandait ce qu'il pourrait bien faire, au cours de sa vie, pour être agréable a Dieu. Soudain, il lui sembla voir un rayon lumineux descendre vers lui et entendre une voix prononcer ces paroles : Prœclara res est {^irginitas (i). Pour remercier Dieu du conseil que le ciel semblait lui donner, il fit à ce moment le vœu de chasteté (2) . Il attachait une si grande importance à la pureté de son âme que pour lui réserver une demeure digne d'elle, il trouvait tout naturel de conserver également la pureté de son corps. Il put rester fidèle à sa promesse, car il eut le bonheur, lorsque plus tard, il consentit à se marier, de rencontrer en Odile une compagne capable de le comprendre et dont la piété cherchait à égaler la sienne; devenue veuve, la jeune archiduchesse se consacra entièrement au Seigneur et se retira dans un couvent.
Le caractère et les vertus d'Imre permettaient k son père de fonder les plus légitimes espérances sur son successeur; cependant, pour éviter toute com-
(i) Le tableau placé au-dessus du inaître-autel de I^église de Matéoczi rappelle ce fait.
(2) RostyK., S. J., Magyar szenlek legenddi.
plication ultérieure, jugea-t-il sage de faire couronner son fils, sans plus attendre. Du reste, sans aspirer encore au repos, le roi se sentait fatigué et désirait s'adjoindre son fils pour Tinitier au gouvernement de l'État et, au besoin, pour lui en faire prendre sa part.
Le jour du couronnement était déjà fixé, quand l'archiduc mourut subitement, le 8 septembre io3i , à l'âge de vingt-trois ans. Les représentants des trois Ordres qui avaient été convoqués pour élire le futur roi et recevoir son serment se trouvèrent réunis pour assister à ses funérailles qui eurent lieu à Székesfehérvâr. Le cercueil fut déposé dans les caveaux de la cathédrale qui n'était pas encore '
complètement terminée. Le peuple regretta le prince dont il avait maintes fois apprécié la bonté ; la pureté de sa vie charma l'imagination populaire qui lui , *
attribua de nombreux miracles. }
Il en est un dont le souvenir s'est perpétué et est ?
parvenu jusqu'à nous. Un seigneur allemand, nommé j
Konrad, s'était rendu coupable dépêchés si affreux "î.
qu'aucun prêtre ne pouvait lui en donner l'absolution ; il se rendit à Rome et là, prosterné devant le pape, il implora le pardon de ses crimes. Le Saint-Père le lui promit, mais lui imposa une pénitence fort dure, il obligea le pécheur à transcrire, sur un parchemin^, le récit de ses fautes et à porter constamment cet écrit qui lui rappelait son passé.
Pour obtenir plus rapidement son pardon, le sei-
gneur allemand fit de nombreux pèlerinages, mais toujours le remords Tobsédait et il lui semblait alors que Dieu ne l'avait pas encore absous. Ayant entendu parler des grandes solennités qui se préparaient en Hongrie pour la canonisation de saint Etienne, il se dirigea vers la Pannonie et arriva enfin a Székesfehérvâr. Il pénétra dans l'église et se prosterna devant le tombeau du saint roi; là, il s'endormit et, pendant son sommeil, il lui sembla voir le saint s'approcher et entendre une voix lui dire : « N'aie pas confiance en mes mérites, mais adresse- « toi à mon fils Imre, demande-lui d'intercéder pour « toi; il a vécu dans la chasteté et il voit Dieu, il « fiiit partie de la Cour céleste avec tous ceux qui « ont passé leur vie terrestre dans la pureté (i). » Konrad s'éveilla et se dirigea vers le tombeau d'Imre ; il pria longtemps et ayant puisé dans la méditation de la vie si belle du jeune saint, la ferme résolution de vivre désormais pieusement, il se releva ; son regard se porta sur le parchemin accusateur, mais toute trace d'écriture avait disparu et le pécheur repentant conclut que Dieu lui avait pardonné.
Si ces récits touchants donnent la mesure des sentiments que le peuple éprouvait pour le fils du roi, le document que les chroniqueurs contemporains ont transmis avec tant de soin aux historiens, donne une idée exacte de la confiance d'Etienne à l'égard
(i) Rosty K., S. J., Magyar szentek legenddi.
d'Imre et de ce qu'il pensait pouvoir attendre de Télève du pieux Gellért. Ce sont les Conseils que le roi avait rédigés pour son fils et que le jeune archiduc avait accueillis avec la plus grande déférence. Ils donnent la notion précise des principes du saint roi et de sa manière d'envisager les devoirs et les obligations d*un chef d'Etat ; nous en citerons quelques fragments :
Tout d'abord, le roi établit ce principe, bien libéral pour l'époque, que chaque pays doit vivre selon ses propres lois et chaque peuple conserver ses usages. Il insiste ensuite sur l'importance des grands exemples légués par les ancêtres et dont le souvenir doit se perpétuer de génération en génération.
De même qu'il avait établi l'hérédité dans la famille d'Arpâd, de même, il avait décidé que nul ne pourrait porter la couronne royale s'il n'appartenait à la religion catholique, apostolique, romaine. Aussi dit-il à son fils :
c( Avant tout, je te conseille et je t'ordonne de veil- (( 1er avec soin et vigilance sur la foi catholique (i) , « c'est, dans notre pays, une plante nouvelle qui « réclame des précautions infinies; par nos prières <( incessantes, nous avons obtenu de Dieu la grâce « de la voir fleurir, il ne faut pas que par ton inertie (c ou ton irréflexion, elle soit endommagée ou dé- « truite. De jour en jour, l'Eglise doit progresser,
(i) S. Stephani Deere/ . LL Monil. UI ad fil. Emericum. •
(( et, à aucun prix, lu ne doîs lui laisser subir le « plus petit amoindrissement, la plus légère dépré- (( ciation ; plus l'Eglise sera grande et puissante, plus (( ta couronne sera glorieuse, la vie heureuse.
« Si tu rencontres des hommes qui attaquent <( rÉglise et mettent en doute les vérités de la reli- (( gion, considère-les comme des serviteurs infidèles, « éloigne-toi d'eux pour que l'on ne puisse pas sup- (( poser que tu penses comme eux et que tu te ré- « voltes contre Dîeu .
« Les Evêques sont les ornements du trône, ils « doivent occuper la troisième place dans les instî- « tutions du royaume. Considère-les, mon cher fils, (( comme tes supérieurs, veille sur eux comme sur « la lumière de tes yeux. Si tu es en bons rapports i (( avec eux, tu n'auras a redouter aucun ennemi, (( et si eux veillent sur toi, tu peux être tranquille, <( car leurs prières sont agréables a Dieu qui les a « placés sur la terre pour être les surveillants des (( âmes. Ils sont les dispensateurs des sacrements, (( ils représentent la dignité de l'Eglise. N'écoute j (( pas les plaintes que l'on pourrait te faire contre \ « eux; si par malheur, ce dont Dieu le préserve, j (( l'un d'eux venait à commettre une action qui mé- (( ritât une réprimande, avertis-le en secret trois fois, « quatre fois, et seulement alors, si tes conseils n*ont « pas été suivis, livre-le h la justice de rÉglise.
(( Un autre ornement du trône est formé par les « seigneurs et les chevaliers; leur courage, leur
SAINT ETIENNE ET SAINT IMRE. Ul
(c vaillance, leur force et, en même temps, leur noce blesse, leur courtoisie en font une des bases puisée santés du royaume ; ils sont les défenseurs de la (( patrie, les gardiens de ses frontières et de plus, « mon cher fils, ils sont les frères de ton père. Ne « les nomme pas tes serviteurs, ils combattent pour « toi, mais ne servent pas. Gouverne-les sans orée gueil et sans jalousie , sois doux envers eux et ce que ton esprit n'oublie jamais que tous les homee mes sont égaux. Sois pacifique et Ton te nomce mera héroïque ; si tu es orgueilleux, présomptueux, ee si tu cherches à humilier les seigneurs, ils sauront ee amoindrir ta dignité, et ton royaume passera à ee un autre.
ce L'un des attributs de la dignité royale, c'est la
ee justice, mais la justice pratiquée avec amour et
ee patience. Si tu veux être respecté dans ton royaume,
ee sois équitable , et si tu veux assurer le salut de ton \
ee urne, sois patient. Chaque fois que dans un pro- )
ee ces la condamnation peut avoir la mort comme \
ee conséquence, ne te hâte pas de juger, n'écoute pas - *
ee les serments du plaignant , il peut se tromper. Ne
ee rends pas un arrêt sans t'être entouré de toutes
ee les preuves ; ne donne pas ton appréciation dans
ee une affaire dont tu ne connais pas les détails, re-
ee mets-la aux juges compétents qui jugeront en ta
ee présence. Crains d'être un juge sévère et réjouis-
<e toi de mériter le nom de roi juste. Les rois doués
<e de patience et de bonté gouvernent leurs peuples,
« ceux qui manquent de mansuétude les tyrannise sent.
« Les hôtes et les étrangers doivent occuper une « place dans ton royaume. Accueille-les bien et « accepte les travaux , les armes qu'ils peuvent ap- « porter; ne t'effraie pas des choses nouvelles, elles (( peuvent servir à la grandeur et a la gloire de ta « cour. Laisse aux étrangers leur langue et leurs « habitudes, car le royaume qui possède une seule (( langue et partout les mêmes mœurs est fragile et (( temporaire. Ne manque jamais d'équité ni de (( bonté envers ceux qui sont venus se fixer ici, (( traite-les avec bienveillance pour qu'ils se trouvent (( mieux chez toi que dans n'importe quel pays.
(( Tu n'as pas connu, mon fils, le poids des com- (( bats sans cesse renaissants au milieu desquels j'ai « vécu, tu n'as pas lutté contre l'étranger envahis- « sant la patrie, tu as vécu dans le calme et la paix. (( Maintenant que ton âme est forte, il est temps (( que tu écoutes mes conseils et que tu les suives ; « veille sur l'œuvre accomplie, il faut que le royaume « que j'ai fondé reste uni, la discorde serait une « source de malheurs pour le pays. »
Le roi Etienne termine ses recommandations par une exhortation suprême, il enjoint à son fils d'accorder toujours à la religion la place d'honneur qui lui revient dans tout royaume chrétien.
« Je te conseille, je te commande, de veiller avec « vigilance sur la foi; accomplis de bonnes actions,
(( car sans actes la foi ne vit pas ; il faut que tu serves
« d'exemple aux peuples que Dieu t'a confiés, et il
« faut que TEglise puisse te nommer véritablement
(( son fils. Prie, mon cher fils, caria prière efface le
« péché et nous garde des mauvaises pensées ; prie
(( pour obtenir la sagesse et la bonté. Si tu as Tâme
(( mauvaise et si tu n'es pas miséricordieux, tu por-
(( teras vainement le titre de roi, on te nommera
« tyran. C'est pourquoi, je te prie, mon fils bien-
(c aimé, joie de mon cœur, espoir de ton futur
(( royaume, sois bon envers tous, non seulement
« envers tes parents, tes princes, tes chefs d'armée,
« mais encore envers tes voisins, tes inférieurs,
(( et surtout en^vers les étrangers qui viennent à toi.
a Sois pitoyable à tous ceux qui ont souffert de
« l'abus de la force. Sois patient avec les grands et
« surtout avec les pauvres, les malheureux. Enfin,
(c sois fort pour que le bonheur ne t'enorgueillisse
(( pas et que le malheur ne te décourage pas. Sois ^
« humble pour que Dieu t'élève et t'accorde les /
« vertus qui forment la couronne royale. » ^*
L'archiduc était apte à comprendre les conseils de son père et il eût été capable de les appliquer , mais Dieu ne le permit pas, une mort prématurée Tayant enlevé aux légitimes espérances de tout un peuple.
On a dit des mémorables instructions dictées par saint Louis pour son fils qu'elles étaient les plus belles paroles qui soient jamais sorties de la bouche d'un roi ; quelle admiration ne doit-on pas éprouver
pour le roi capable de donner à son fils les Conseils que Ton vient de lire, quand on songe que saint Etienne avait précédé de deux siècles et demi, dans r Histoire, le roi de France et qu'il n'avait pas été, comme saint Louis, préparé par des siècles d'hérédité à la pratique de la foi chrétienne, puisque son berceau reposa sur un sol païen !