‹ Saint Etienne: roi apostolique de HongrieChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Le duc Etienne n'avait pas eu besoin de Texpérience de longues années pour comprendre Timportance du rôle que les religieux étaient appelés à exercer en Hongrie pour la propagation de la. foi. Il considérait les monastères comme les piliers de la religion qu'il voulait faire connaître à ses peuples, aussi la fonda tian de nombreux couvents fut-elle une de ses œuvres de prédilection. Un an s'était à peine écoulé depuis qu'il avait succédé a son père que déjà il fondait, en l'an 998, le couvent de Pécsvâr, destiné aux fils de saint Benoît. En ioi5, il trouvait nécessaire, après en avoir délibéré avec les magnats, de renouveler, en leur présence, l'acte de donation.

Les chroniqueurs nous ont transmis, sur la fondation de ce couvent, quelques renseignements qui permettent de juger ce qu'était, en Hongrie, un monastère à cette époque.

L'autorité des fils de saint Benoît, appelés à

SAINT KTIENNE. 9

1 m SAINT ETIENNE.

exercer leur ministère à Pécsvâr, s'étendait sur quarante et un villages, comprenant environ onze cents familles. Les villages se trouvaient disséminés dans la plaine et s'étendaient jusqu'au Danube, tandis que le couvent s'élevait sur une colline d'où l'on découvrait un panorama fort étendu. Parmi les villages qui relevaient du monastère se trouvaient : Zomba, Dalyok, Szeben, Hetény, Pereked, Szér, Szilâgy, Vérkony, etc., etc. Le personnel domestique employé par le couvent peut donner une idée de l'étendue de ses domaines et de l'importance de l'exploitation : quatre cent neuf chevaux étaient occupés à traîner les voitures et les instruments de labour, cent cinquante-six hommes à cheval dirigeaient les travaux et les surveillaient; la vigne était cultivée par cent dix vignerons; il y avait trentesix laboureurs, et cinquante pêcheurs étaient chargés de la pêche dans les rivières; les troupeaux de bœufs étaient gardés par treize bouviers, et ceux de porcs, par trois porchers. L'apiculture occupait une place importante, car douze hommes étaient employés à recueillir la cire nécessaire à la confection des cierges. Les artisans étaient également nombreux et le monastère n'employait pas moins de cinq orfèvres, dix forgerons, six bourreliers et selliers, douze charpentiers, neuf boulangers, dix cuisiniers, six tanneurs, trois potiers, huit charrons; vingt mineurs étaient chargés d'extraire le minerai nécessaire aux divers usages. Le personnel intérieur du couvent

comprenait cinq sonneurs de cloches, trois domestiques pour les voyageurs et les hôtes, quatre gardemalades, six garçons pour le service des bains, etc., etc. Deux fois par semaine, un marché avait lieu dans les environs, une fois au nord, une fois au sud du couvent; ces endroits sont devenus Ujpécs etOlaszfalva. Les moines étaient chargés de desservir deux églises que le roi avait fait élever; l'une, non loin de Pécsvâr, était dédiée à saint Pierre, l'autre , un peu plus éloignée, devait permettre à tous les travailleurs d'assister aux offices; sur les domaines de l'abbaye se trouvaient quelques groupes plus ou moins importants d'hommes libres, mais pourtant soumis à l'autorité des moines qui, en cas de conflit, avaient le droit de les expulser.

Rien ne coûtait au roi de Hongrie pour attirer chez lui de nombreux religieux, il savait que la vie menée par les moines serait d'un bon effet sur ses peuples et que leurs prédications exerceraient d'autant plus d'influence qu'elles seraient soutenues par la mise en pratique des vertus qu'ils préconisaient.

Sans négliger la culture des dons de l'intelligence, les religieux firent comprendre au peuple que le travail manuel n'est pas une déchéance et après de longs efforts, ils parvinrent à faire admettre par ces guerriers intrépides qu'il n'y avait pas d'humiliation pour eux a cultiver la terre , à garder d'innombrables troupeaux , au milieu des

vastes plaines, où l'homme se trouve face à face avec la nature grandiose et peut admirer les vastes horizons; Tame poétique du Magyar prit goût à cette vie contemplative et s'y complut sans pourtant jamais renoncer pour cela à ses instincts belliqueux; de même, le Hongrois ne sut pas plier son esprit aux continuelles incertitudes des spéculations du négoce et il abandonna le commerce aux colons venus de l'étranger se fixer partout où une agglomération d'hommes leur permettait d'exercer leur industrie . Aujourd'hui encore, le paysan magyar n'aime ni le trafic ni le séjour dans les villes; il lui faut sa puszta, aux horizons infinis, où, chaussé de bottes à éperons, la pelisse au dos , il se promène en souverain ; mais que la patrie soit menacée, que la guerre éclate, et le pâtre ne laissera à personne la part de gloire à laquelle lui donne droit l'héritage des ancêtres. Le christianisme a donné à son ardeur guerrière des temps primitifs une direction plus civilisatrice, mais non moins puissante et, de l'intrépide compagnon d'Arpâd, a fait le fidèle chevalier de la chrétienté.

Une grande partie de ce mérite revient aux pieux Bénédictins que l'on trouve aujourd'hui à la tête du mouvement religieux en Hongrie, comme la Providence les y avait placés, il y a neuf siècles. Aussi la fondation de leur premier monastère sur le sol de la Pannonie présente-t-elle un vif intérêt.

Non loin de Gyôr, l'Arabona des Romains, se dresse l'un des derniers contreforts d'une chaîne de

montagnes, détachée du massif de Bakony, c'est le mont Pannonien, le Sion de la Hongrie. Sur le plus élevé de ses trois sommets, une église a été érigée et la croix qui la domine semble atteindre les nues.

Les Romains considéraient cette montagne comme le rival de TOIympe et Tenrouraient d'un certain prestige; le souffle vivifiant et régénérateur de la vraie foi a changé ce prestige en vénération pour le mont sacré. Le fondateur de Tabbaye dut, comme saint Benoît au Mont-Cassin, faire disparaître la statue de Jupiter, pour dresser la croix sur le sommet du mont.

Saint Martin, l'apôtre de la Gaule, naquit non loin de la, àSabaria; païen comme ses parents, il dut plus d'une fois gravir le mont Pannonien pour offrir des sacrifices aux dieux du paganisme. Jeune encore, il quitta la Pannonîe, mais l'éclat de ses vertus trouva un écho dans sa patrie et c'est sous le vocable de saint Martin qu'y fut élevée la première église.

Arpâd, attiré par la renommée du célèbre mont, s'y était rendu avec ses guerriers et avait fait flotter l'étendard du Turul pour marquer le point extrême où sa conquête s'arrêtait vers l'Occident. Les Hongrois viennent d'ériger un monument destiné a commémorer le millième anniversaire de cet événement, il se dresse sur le plus central des trois monts, entre le monastère et la chapelle où se trouve la crypte servant de sépulture aux Bénédictins.

Gcîza, le père de saint Etienne, avait été frappé de la beauté du site et avait décidé de faire construire un couvent sur la cime la plus élevée du mont Pannonien ; la mort le surprit avant qu'il eût pu accomplir son projet dont Tachèvement était réservé k son fils. La situation admirable, cette perspective immense qui permet d'embrasser, d'un coup d'œil, le lac Balaton, la forêt de Bakony et le Danube, pouvait sembler au duc Etienne un endroit propice à l'érection d'un monastère; mais aux beautés de la nature, aux sites pittoresques, au merveilleux horizon, se joignait une autre raison, géographique autant que politique : le mont Pannonien était situé tout à l'occident du royaume et proche des nations déjà chrétiennes ; ce fut cette même raison qui détermina le roi k fonder un évêché k Veszprém et aussi k choisir sa ville natale, Esztergom, comme métropole religieuse de son royaume.

Lorsque la construction du monastère fut achevée, les Bénédictins, venus du Mont-Cassin, en prirent possession. Ils furent, comme on l'a vu plus haut, les premiers religieux qui initièrent les Magyars aux lois de la religion catholique, les premiers, ils apprirent la langue nationale, ce qui, en les rendant populaires, leur permit de faire de nombreux prosélytes. vAussi prirent-ils rapidement dans l'Etat une place importante qui devint bientôt prépondérante. S'inspirant des mêmes principes que les Bénédictins de l'abbaye de Cluny, ils enseignaient

aux pauvres la patience et la résignation, en même temps qu'ils cherchaient à incliner leur esprit aux consolantes maximes de l'Evangile ; leurs églises et leurs monastères, tout en étant solidement construits, n'avaient rien de rébarbatif et gardaient même un certain cachet de gracieuseté; ils connaissaient nj

assez les hommes pour savoir que les déshérités, {

a défaut d'autres jouissances, apprécient ce qui réjouit leurs yeux. Par la simplicité des peintures dont ils révélaient les murs de leurs édifices, en y représentant l'histoire sacrée, de simples légendes, des faits montrant la punition des méchants et la récompense des bons, ils parlaient à l'imagination de ces populations rudes encore, et parvenaient plus sûrement jusqu'à leur cœur que ne l'eussent fait de savantes prédications. Par contre, ils réservaient l'enseignement doctrinal à ces esprits d'élite qu'ils savaient découvrir et développer.

A la tète des religieux se trouvait Astrik ; le duc Etienne qui avait bientôt reconnu sa haute valeur, en avait fait son conseiller et l'avait chargé d'aller h Rome solliciter du pape Sylvestre II, l'érection du duché magyar en royaume catholique de Hongrie. L'on sait quel fut le succès de l'ambassade, et le roi, pour reconnaître les services rendus par les Bénédictins, leur accorda de nombreux privilèges et leur donna d'immenses et riches domaines. Il affranchit l'ordre de Saint-Benoît de la dépendance des évèques, créant ainsi un ordre religieux spécial dont

le Supérieur général, abbé mitre, jouissait de droits exceptionnels; il était élu par ses religieux, alors que la nomination des évéques était un droit que le roi s'était réservé. Les Bénédictins de Hongrie ont conservé les privilèges que leur avait accordés le roi Etienne et leur Supérieur général traite directement avec le Saint-Siège. 11 fait partie de plein droit, de la Chambre des Magnats. Il nomme les abbés des autres monastères de Saint-Benoît et est investi d'un pouvoir suprême sur tout ce qui se rapporte à son Ordre.

Aussitôt qu'un couvent était fondé, le peuple accourait en foule pour se fixer sous ses murs tutélaires, car outre la paix de l'âme, les moines distribuaient le pain de l'intelligence, et le corps trouvait également un secours dans les hôpitaux que chaque couvent réservait aux malades. L'hospitalité y était exercée avec une générosité dont la tradition s'est conservée et, aujourd'hui, comme autrefois, les Bénédictins mettent en pratique la touchante recommandation de leur fondateur, qui prescrit de recevoir le voyageur comme s'il était le Christ, tanquam Christus (i).

Mais les religieux du mont Pannonien ne limitèrent pas longtemps leur zèle à l'évangélisation du peuple et à la pratique de la charité, ils fondèrent

(i) L'accueil reçu par Tauleur au monastère de Pannonhalma est au nombre des meilleurs souvenirs de son récent voyage en Hongrie.

des écoles et, en Hongrie, comme du reste partout en Europe, les monastères furent longtemps les seuls asiles de la science et des arts. Outre les préceptes de la religion, les ipoines enseignaient la langue latine ; bientôt leurs écoles acquirent une grande réputation et lesélèves affluèrent, toujours plus nombreux ; les religieux organisèrent alors quelques séminaires où furent formés des prêtres hongrois.

Ils prirent ainsi une grande part k la propagation du christianisme et contribuèrent, par Tinstruction donnée aux 61s des Magyars, au développement de la civilisation occidentale en Hongrie ; aujourd'hui encore leur science, leur dévoûment, leur patriotisme, leurs sentiments élevés en font des éducateurs de premier ordre, exerçant sur la jeunesse hongroise un ascendant incontestable.

L'ordre des Bénédictins hongrois est riche en grands hommes ; les lettres, les sciences, les arts ont trouvé chez eux de nombreux représentants dont les travaux font autorité, et l'Académie hongroise compte plusieurs Bénédictins parmi ses membres (i).

Au nombre des premiers couvents fondés à cette époque, quatre étaient destinés à l'ordre de Saint-

(i) Le siège du prince-primat de Hongrie est occupé par S. Ë. le cardinal Vaszary, qui fut longtemps SupeVieur général des Bénédictins; le Saint-Père Tenleva à ses travaux historiques pour le placer à la tête de la Hongrie chrétienne. Son successeur est M'** Fehér, que sa science et sa piélé désignaient au choix des fils de saint Benoit.

Benoit: Saint-Martin, surlemontPannonien ; Sainte- Marie et Saint-Benoît, à Pécsvâr ; Saint- Adrien, à Zalavàr et Saint-Maurice, dans la contrée de Bakony .

Depuis lors, le nombre des n^onastères de Bénédictins a considérablement augmenté, mais ]e plus important est encore ]e plus ancien, celui de Saint- Martin ou de Pannonhalma.

Son église est surmontée d'un dôme, soutenu par seize colonnes corinthiennes ; il s'élève à une hauteur de cinquante mètres environ et est considéré comme un chef-d'œuvre d'architecture. Audessus de la grande porte du couvent, un basrelief représente, en quelques traits, l'histoire de l'abbaye. On y voit la religion, assise sur un trône; d'un côté Astrik reçoit, du roi Etienne, le diplôme de la fondation sur lequel on lit : Praedîcate looi ; de l'autre côté, on voit François P"^ donnant au Supérieur Novâk l'acte de rénovation qui porte l'inscription : Docete 1802.

La bibliothèque est fort remarquable, elle renferme les statues de saint Etienne et de François P"", tous deux revêtus du costume national. Autour de la salle règne une galerie supportée par trente-six colonnes en marbre ; par cette galerie on communique aux étages supérieurs dont les pièces renferment de nombreux ouvrages fort rares. La bibliothèque comprend plus de 100.000 volumes; elle possède tous les classiques grecs et latins, tous les chefs-d'œuvre littéraires modernes, les manuscrits d'un grand

nombre d'écrivains hongrois les plus célèbres et quelques incunables. Des cabinets de médailles et de monnaies, des collections d'histoire naturelle et une galerie de tableaux complètent la bibliothèque.

On conserve à Pannonhalma, outre la lettre authentique de fondation, signée par saint Etienne, les vêtements que le duc portait le jour de son mariage et la collection des portraits des archi-abbés de Saint-Martin, y compris celui du célèbre archevêque Pâzmâny.

L'église est richement décorée, sous le maîtreautel se trouve une crypte renfermant la chapelle de Saint Etienne, on y voit un fauteuil sculpté dans la pierre où, suivant la tradition, le roi Etienne prenait place quand il assistait à la célébration de la messe à l'abbaye qu'il visitait souvent.

Le peuple, pour désigner l'ensemble des constructions du monastère, emploie quelquefois l'expression de forteresse, quoique pas un soldat ne l'habite et que seuls de paisibles Bénédictins y résident. Cela s'explique, car longtemps le couvent fut un poste avancé, souvent sa résistance héroïque à l'ennemi arrêta les progrès de l'envahisseur et provoqua la colère d'un adversaire sans pitié. Aussi ne reste-t-il de l'abbatiale forteresse construite par le roi Etienne que la crypte où souvent se réfugièrent les femmes et les enfants des environs poursuivis par les Ottomans.

L'histoire de l'abbaye de Pannonhalma est intimement liée a l'histoire de la nation; les mêmes al-

IDG SAINT ETIENNE.

lernatives de gloire les ont enthousiasmées, les mêmes alternatives de revers les ont abaissées sans jamais les abattre. Le monastère et le sanctuaire de Pannonhalma ont pu èlre détruits sous les coups de l'étranger, mais jamais ils n'ont tardé à renaître de leurs ruines, prouvant parleur vitalité qu'ils font partie intégrante de la nation magyare qui, semblable à Ântée, n'a jamais touché le sol que pour y puiser de nouvelles forces.

Pour la fondation des évêchés, le roi Etienne procédait comme pour les couvents et accordait aux exigences matérielles de l'existence des futurs prélats une importance qui ne l'empêchait nullement de songer a l'œuvre spirituelle qu'il attendait d'eux. Après avoir nommé le comte suprême du Comitat et quelques autres fonctionnaires, il les chargeait de réunir les produits de la dîme et de les tenir à la disposition de l'évêque. Quand un couvent existait déjà, le roi donnait l'ordre k dix des religieux qui l'habitaient d'aller au-devant de l'évêque, de l'accompagner partout où il se rendrait et de l'aider dans son œuvre d'évangélisalion. Ce fut ainsi que Gellért, arrivant à Csanâd, put faire une entrée d'autant plus solennelle qu'elle était rehaussée par l'accueil enthousiaste de la population ; ainsi qu'on l'a vu plus haut, il prit possession de l'église et du couvent qu'Achtum, Tancien allié de l'empereur d'Orient, avait fait édifier pour le clergé grec.

Au couvent fondé non loin de Pécs, le roi attri-

bua une garde de deux cents chevaliers libres, chargés de défendre le couvent s'il était attaqué, de réprimer les soulèvements s'il s'en produisait aux environs et de fournir une escorte d'honneur, composée de douze chevaliers, pour accompagner le Supérieur quand il allait voir le monarque.

Ce fut ainsi que le roi de Hongrie fonda l'archevêché d'Esztergom et les dix évêchés de Kalocsa, Veszprém, Pécs, Bacs, Gyôr, Nagyvârad, Eger, Vâcz, Gyula-Fehérvâr et Csanâd.

La construction et la dotation des églises étaient prévues par la Constitution, ce qui n'empêcha pas le pieux monarque de se préoccuper avec un zèle touchant de l'érection de quelques-uns de ces édifices superbes destinés k la gloire de Dieu et surtout à la gloire de la Vierge Marie; nous ne citerons que quelques-unes des églises construites sur les ordres et les indications du roi.

Sur une colline, non loin de l'Herculia des Romains, le duc Etienne avait fait construire une forteresse, le roi voulut y joindre une église; bientôt une magnifique cathédrale y dressa la fière silhouette de ses quatre tours et Székesfehérvâr devint le siège de la cour royale. Cette église était destinée à la sépulture des rois de Hongrie et Etienne en surveilla l'édification avec un soin jaloux. Il avait fait venir des artistes de la Grèce, de l'Italie et aussi de l'Allemagne. Un luxe tout oriental présida à la décoration de l'église; les murs étaient recouverts

de plaques de marbre, et des sculptures remarquables ornaient le chœur; le grand autel, tout en marbre rare et en onyx, rehaussés d'ornements en or et en argent, avait une table en or et supportait un tabernacle d'un travail merveilleux, orné de turquoises et d'autres pierres précieuses ; les vases sacrés, en or et en cristal, étaient également d'une grande richesse. Outre les immenses revenus assurés au chapitre de la cathédrale, le roi accorda aux chanoines de nombreux privilèges et l'évêque de Székesfehérvàr, qui avait l'insigne honneur de sacrer le roi, possédait seul le privilège de célébrer les offices dans cette église, consacrée à la Mère de Dieu.

L'église d'Esztergom fut construite avec une somptuosité aussi grande et dotée aveeune munificence égale. D'autres édifices, tout aussi luxueusement décorés, s'élevèrent sur le sol de la Hongrie, malheureusement on en retrouve peu de traces, car les terribles invasions des Ottomans achevèrent de détruire ce que les hordes sauvages de Gengis-Khan avaient épargné. Là où les circonstances ne permettaient pas d'ériger de splendides monuments, on se contentait, en attendant, d'humbles constructions en bois, couvertes de roseaux et décorées de peintures naïves, retraçant les mystères de la religion.

Pour marquer le lieu où, un siècle auparavant, les Magyars avaient livré une grande bataille destinée à maintenir leur droit d'anciens possesseurs, le roi

fit ériger une église, dédiée a saint Pierre; elle se dresse à Bànhida, non loin d'Esztergom ; la cons* truction du couvent qui y fut adjoint est due à un moine nommé Tata, il donna son nom au village qui le porte encore aujourd'hui.

L'église de Marosvàr, élevée en l'honneur de saint George, renfermait un autel magnifique dédié à la Vierge Marie; sur un ordre formel du roi, deux prêtres âgés devaient aller, d'heure en heure, encenser cet autel, à l'aide d'un fort bel encensoir en argent qui ne pouvait être employé qu'à cet usage.

En Transylvanie, le roi fit construire l'église Saint-Michel ; elle fut érigée, dit-on, sur l'emplacement d'un temple païen. Les murs primitifs ont été détruits et l'église actuelle fut reconstruite par Hunyady.

Outre dix évêchés, saint Etienne fonda douze chapitres, soixante basiliques, plus de cent monastères, d'innombrables hôpitaux pour les malades, des hôtelleries pour les pèlerins, etc., etc. (i).

Mais l'activité du roi et son zèle ne s'arrêtaient pas à la limite de ses Etats ; de même qu'il accueillait cordialement les étrangers, de même il voulait que son peuple trouvât bon accueil au dehors et, pour le lui assurer, il fonda des couvents dans d'autres pays. Selon les usages du temps, ces couvents recevaient les voyageurs et les malades. L'assu-

(i) Rosly K., S. J., Magyar szentek le^enddi.

\m SAINT ETIENNE.

rance de trouver partout bon gîte et affable réception encouragea les Hongrois à voyager, c'était Ik ce que voulait le roi, il savait que son peuple avait tout à gagner au contact de nations plus civilisées et il espérait aussi que les pèlerinages à Rome et en Terre Sainte affermiraient sa foi. Il choisit Ravenne, où la vie politique et religieuse était alors fort înlense, pour y fonder un couvent; les religieux qui y résidaient devaient recevoir avec empressement les voyageurs qui se rendaient à Rome pour visiter les tombeaux des apôtres et rendre hommage au successeur de saint Pierre.

Quoique les archives du Vatican concernant la Hongrie aux onzième, douzième et treizième siècles aient été détruites par le feu, on sait que les rapports de saint Etienne et de ses successeurs avec le Saint- Siège ont été fréquents et les vestiges de quelques monuments attestent du soin que prit le fondateur de la monarchie hongroise pour faciliter à ses sujets le séjour dans la Ville Eternelle. Sur le mont Cœlius, il fit construire une maison destinée à loger les représentants qu'il envoyait lui-même au pape ; sur le portail de la chapelle, on lisait encore beaucoup plus tard : « Ecclesia hospitalis S, Stephani régis Ungarorum » ; une hôtellerie y était annexée pour recevoir les pèlerins hongrois, elle fut restaurée au quinzième siècle par un magnat magyar (i).

(i) L'inscription suivante y fut alors placée : Domus Un-

L'église que le roî fit ériger en l'honneur de son patron, saint F^tienne, premier martyr, fut plus tard convertie en église paroissiale sous le nom d'iscclesia S. Stephani in Piscina.

Inutile d'insister sur les revenus dont le roi gratifiait les églises et les couvents qu'il créait : partout sa générosité et sa munificence éclatent; il ne se borne pas à assurer Tavenir de ses fondations, il fait encore de riches présents aux religieux des autres monastères ; c'est ainsi qu'il envoie au Supérieur des Bénédictins du Mont-Cassin une croix en or d'un fort beau travail. Au pape, il fait remettre une riche chasuble, brodée, dit-on, parla reine Gizela (i), et cela indépendamment des dons en argent.

Un désir hanta longtemps l'esprit du pieux roi, il eût voulu connaître les lieux où s'était déroulée la vie mortelle du divin Sauveur et satisfaire sa ferveur en parcourant les douloureuses stations du Calvaire, mais les difficultés du gouvernement et les nécessités de son apostolat rendaient sa présence indispensable en Hongrie. A regret, il renonça au pèlerinage projeté, mais il se dédommagea généreusement en le rendant possible et facile h tous ceux que leur piété

garoruin, renovata pej\ D. Pliilippuni de Bodrog^ Serenis. D, Vlcisd'islai régis proc. ex, eleemosynis peregrinoram, sedente Jlexandro^ p, VI, 1497.

(i) A l'intérieur de cet ornement se trouve brodée l'inscription suivante : « S,[tephanus) UngaronimR. et Gisela dilecta sibi coniiix mittiint hxc mimera Domiio apostoUco Johi (Johanni).

162 SAINT ETIEXXE.

entraînait vers la Palestine. Ce qu'il avait fait à Rome, il le fit a Jérusalem, où bientôt une église fut érigée, tandis qu'un couvent, habité par des religieux hongrois, offrait un abri aux pèlerins, de jour en jour plus nombreux.

Ils y étaient du reste entraînés par les Croisés, qui avaient renoncé à la route de mer pour prendre la route de terre qui leur offrait plus de sécurité, indépendamment de Taccueil qu'ils rencontraient en Hongrie ; le pays des Magyars était devenu pour eux une véritable oasis où ils faisaient volontiers de longues haltes. Le roi Etienne ne se bornait pas à leur offrir l'hospitalité, il faisait encore des présents aux chefs des Croisés. Ce fut ainsi qu'il accueillit Guillaume, comte d'Angoulême, qui, accompagne de nombreux religieux français , traversa la Hongrie en 1027 (i). Godefroy de Bouillon et les Croisés furent reçus solennellement, non loin de la frontière, près du lac Fertô, par le roi Kâlmân (2), et plus tard, Marguerite de France, veuve du roi Bêla III, conduisit elle-même une Croisade a travers la Hongrie.

Sans s'occuper des subtiles divergences entre l'Eglise de Rome et l'Eglise grecque, le roi Etienne, guidé par son esprit de tolérance autant que par sa grandeur d'âme , ne repoussa pas les schisma-

(i) Bituricus, duc deDolen, Richard, supérieur de Verdun, François Girald, etc., accompagnaient le comte d'Angoulême. (a) Michaud, Histoire des Croisades,

tiques; il les laissa vivre en paix sur les bords de la Tisza et en Transylvanie; il construisit même à Veszprém un couvent pour des religieuses grecques. A Constantinople , il fit élever non seulement une église, mais encore une hôtellerie pour ces frères séparés en qui il ne voulait voir que des chrétiens.

Cette tolérance, qui n'était nullement de Tindifférence, est un trait distinctif du caractère magyar et contribua dans une large mesure à l'établissement de la nouvelle religion ; ce fut grâce à ce sentiment que rinquisition ne put jamais ériger son tribunal en Hongrie ; ce sentiment se continua toujours, à travers les siècles, et s'il a permis aux Hongrois de donner des exemples, à jamais mémorables, de libéralisme , il ne les a jamais empêchés de se battre avec une vaillance sans égale pour leur Dieu et pour l'Eglise (i), car pour eux, la tolérance n'a jamais été que le synonyme du respect que l'on doit à la liberté d'autrui.

(i) En 1868, MK"" Simor, primat de Hongrie, et les évêques hongrois ont fourni au Saint-Siège trois escadrons de hussards montés, équipés et entretenus à leurs frais. (Rivaux,, Histoiie de V Église),

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