CHAPITRE V
DE GORDOUE.
Ferdinand consacra trois années à pacifier le Léon et à le doter d'une bonne administration; durant ce temps, les musulmans d'Espagne furent en proie à des dissensions de plus en plus graves. La tyrannie des Âlmohades avait fini par soulever contre eux l'animosité générale. Un descendant de la famille des Béni-Houd, anciens rois de Saragosse, Abou Abdallah Mohammed Ben Yusuf, s'était, nous l'avons dit, présenté comme le libérateur des Maures et comme le restaurateur du véritable islamisme. Après s'être emparé de Murcie, il s'était fait proclamer émir sous le nom d'Almotawakkel Aie Allah. Il prêchait la guerre sainte contre les Almohades qui, disait-il, étaient
GUERRES DE FERDINAND CONTRE LES frères, Abou Hasen Ali, fut élu à sa | de Maroc, mais, sans cesse en butte at des Z«yaiiides (Bém-Zeyau} et des (Béni-MériD), il fut vaincu et tué {124 combat qu'il soutenait contre eux, ei la dynastie des Almohades, renvers Mérinïdes, s'éteignait dans la person quatorzième prince, Edris Abou Dibu
Le 3i décembre isa^, Jaime I" d'assaut la ville de Palma, capitale de 1 jorque ; la soumission des îles Baléar manda plusieurs années, fut définitive vée en ia35.
Le vieux Sancbe VU, roi de Navarr avec un vif déplaisir le roi de Castille le trône de Léon ; renfermé dans ses depuis la bataille de las Navas de sortit de sa retraite pour s'allier avec ragon contre Ferdinand IH. Par le tri delà (i23i), les deux souverains s'i mutuellement pour héritiers de leun détriment, Jaime, de son fils Alpho son mariage avec Ëléonore de Castill de son neveu Thibaut, comte de Chac convinrent en même temps de déclai
GUERBES DE FBRDINANI) CONTRE LES MAURES. 83 on peut ajouter ; le moins dispendieux d'en assurer la conservation.
En 1333, il fit envahir le territoire de Cordoue par une armée nombreuse, commandée par son frère Alphonse et par le brave Alvaro Pérez de Castro. Le rendez-vous général avait été fixé à Andujar; on suivit le cours du Guadalquivir ; la ville de Palma, qui essaya de résister, fut emportée d'assaut; l'on ravagea tout le territoire de Séville, et l'on descendit jusqu'aux portes de Xérès, sur les bords do Guadalété, où Tarik avait anéanti jadis la monarchie visigothe. Devant ce péril imprévu, Mohammed Ben Houd renonça brusquement à achever d'asseoir sa domination sur l'Andalousie, et il appela tous les musulmans à laguerre sainte contrel'envahisseur.Des Maures débarquèrent d'Afrique, dans l'espoir de gagner les palmes du martyre. Les chrétiens étaient quinze cents à peine ; quand Ben-Houd s'aperçut du petit nombre de ses adversaires, il ne douta pas de la victoire et donna l'ordre de préparer des liens pour attacher ceux qui seraient faits prisonniers. Il prit néanmoins les plus sérieuses dispositions de combat et partagea son armée en sept corps, dont chacun comptait plus d'hommes
avec une impétuosité telle, qu'ils s'ouvrirent un passage à travers leurs rangs; se répandant alors parmi les bataillons débandés et terrifiés, ils passèrent au fil de Tépée tous ceux qui leur résistèrent; se lançant enfin à la poursuite des fuyards, ils les harcelèrent jusqu'aux portes de Xérès, qui se trouvèrent trop étroites pour recevoir la foule des vaincus ; un grand nombre de ceux-ci périrent donc encore ou furent faits prisonniers.
Telle fut la bataille de Xérès, demeurée justement célèbre dans les annales de l'Espagne chrétienne ; le triomphe était si prodigieux, et les vainqueurs l'avaient obtenu avec des forces si inégales à celles de leurs adversaires, qu'ils refusèrent de s'en attribuera eux-mêmes le mérite, et qu'ils estimèrent en être redevables à l'intervention directe des puissances du ciel. Des prisonniers, disent les Chroniques, racontèrent que, pendant la mêlée, ils avaient remarqué un chevalier dont la monture était d'une éclatante blancheur ; ce chevalier tenait d'une main une épée étincelante et de l'autre un étendard blanc; il était escorté d'une petite troupe, dont les chevaux étaient semblables au sien, et qui portait partout, comme lui, la terreur et la mort; cet escadron, conclu-
tement à des combats livrés pour la gloire de Dieu.
L'armée victorieuse rentra en Castîlle, chargée
GUERRES DE FERDINAND CONTRE LES MAURES. 89 Ce fut à Toro qu'elle rendit le dernier soupir; lOD corps fut porté à Burgos et iahumé au monastère de las Huelgas; après la mort de Ferdinand, on le transféra à Séville et on le déposa à côté de celui du roi son époux.
Ferdinand avait l'âme trop haute et trop chrétienue pour se laisser abattre par la douleur, et même pour se laisser distraire, par te conp qui le frappait, de la mission libératrice qu'il s'était imposée. Lors de l'invasion du territoire de Cordoue par les troupes castillanes, Mohammed Motawakkel Ben Houd s'était, nous l'avons vu, interrompu brusquement dans ses conquêtes en Andalousie et avait appelé sous l'étendard du Prophète tous les musulmans contre l'ennemi commun; Arjona, Cadix, Jaën, Ubeda étaient, en conséquence, demeurés sous la domination d'Abon Abdallah Mohammed Ben Nager Ben Âlahmar ; mais, quand ce dernier eut perdu la place d'Ubeda, Mohammed Ben Houd marcha contre lui avec une forte armée. Les chrétiens profitèrent de cette rivalité, qui leur laissait toute liberté d'agir, pour envahir le territoire d'Andujar, qu'ils ravagèrent. Ils firent de nombreux prisonniers, et ils apprirent
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les premiers assaillants. La première tour est prise, on y laisse une garde suffisante, puis on s'avance sur le rempart, et Ton s'empare des autres tours que Ton rencontre au passage ; on arrive à une porte, dite de Martos, dont on se rend maître également; oii l'ouvre, et la cavalerie castillane, commandée par Pierre Ruis Tafur, frère d'AIvaro Pérès de Castro, pénètre dans le faubourg.
Le jour parait, et les Maures s'aperçoivent de l'invasion; ils s'enfuient dans la ville, mais les agresseurs les poursuivent et en tuent un grand nombre. Cependant la garnison de la ville s'est mise en état de défense, et se prépare à tenter une sortie pour chasser les chrétiens. Ceux-ci se barricadent dans le faubourg, et dépèchent trois courriers : l'un à Alvaro Pérès, qui se trouve dans le voisinage, à Martos, à la tète d'un corps d'armée, et qui accourt aussitôt porter secours aux assaillants; un autre à un chevalier, nommé Ordogno Alvarès, avec ordre de répandre partout la nouvelle de ce qui se passe et de réclamer des renforts; un troisième enfin à Ferdinand^ qu'il rejoint à Benavente, dans le Léon.
Le roi allait se mettre à table, lorsque le mes-
sage lui fut remis. Il monta à cheval à Tinstant même, prescrivit que Ton mandât sans délai à la chevalerie, aux ordres militaires et aux milices des villes de venir le retrouver le plus tôt possible devant Cordoue, et partit immédiatement pour cette ville, suivi de cent hommes d'armes à peine. Le temps était affreux; toutes les rivières étaient débordées; il n'y avait point de ponts pour les traverser, et il était difficile de les passer à gué. Aussi Ferdinand, loin de rencontrer des renforts sur son passage, dut, au contraire, semer le long de sa route la majeure partie de sa petite escorte, et ce fut avec trente hommes seulement qu'après quatre jours de marche forcée il arriva devant Bienquerencia, la ville d'Andalousie la plus rapprochée de la frontière castillane. Le gouverneur, instruit de sa présence, se rendit auprès de lui ; Ferdinand lui demanda de le laisser prendre possession de cette place ; il refusa ; le roi reprit sa course, et rejoignit promptement les assiégeants. Alvaro Pérès de Castro et Ordogno Alvarès étaient déjà parmi eux; les Castillans s'étaient maintenus jusque-là dans le faubourg, mais les sorties con* tinuelles qu'ils essuyaient de la part de la garni-
son, les affaiblissaient de jour en jour et rendaient leur position presque intenable. Les renforts n'arrivaient pas, et Ton craignait d'être cerné par les troupes de Mohammed Ben Houd ; ce dernier, lui aussi, avait reçu des messages le suppliant de se porter au secours des croyants menacés dans une de leurs plus importantes possessions; il s'était hâté de rassembler son armée et de se diriger vers Cordoue.
Mais Ferdinand, dont la science militaire égalait la bravoure, ne se contenta pas de relever par son énergie les courages abattus, il prit, dès son arrivée, les dispositions les plus habiles pour intercepter les communications des assiégés avec le reste du pays. Située sur la rive droite du Guadalquivir, la ville de Cordoue était reliée à la rive gauche par un pont, dont un fort défendait l'accès. Se rendre maître de ce fort et du pont, tel était le moyen d'empêcher les assiégés de se ravitailler : ainsi en jugea le roi, du premier coup d'œil. En conséquence, il fit en toute hâte construire des barques légères, les unes de bois, les autres de cuir; il y fit monter un certain nombre de ses soldats, et il y monta lui-même; puis, abordant ainsi par
eau le fort, Tépée à la main, il réussit à s'en emparer.
Cependant les troupes qu'il avait convoquées commençaient à le rejoindre; Mohammed Ben Houd qui, à la tète de son armée, était déjà arrivé à Ecija, à douze lieues de Cordoue, y apprit que les assiégeants se trouvaient maintenant en assez grand nombre ; ses troupes ne laissaient pas d'être beaucoup plus considérables; mais il connaissait trop la valeur castillane pour ne point hésiter à se mesurer avec des adversaires si redoutables. Il se résolut donc à ne continuer sa marche que lorsqu'il aurait acquis la conviction d'un succès facile et certain; avant tout, il entendait être parfaitement renseigné sur l'importance des forces ennemies. Il avait dans son camp un chevalier chrétien, qu'il favorisait de sa plus entière confiance; ce chevalier, nommé Lorenzo Suarez, était un noble galicien, que Ferdinand avait banni à perpétuité de ses États, à cause des violences et des rapines qu'il avait commises en Léon, sous le règne d'Alphonse IX. Suarez, tout en continuant à manifester hautement un vif ressentiment contre son roi, brûlait du désir d'obtenir son pardon :
l'occasion lui parut propice, et il n'hésita pas à la mettre à profit. Il approuva donc la prudence de Mohammed Ben Houd, déclara qu'il était eu effet iodispensable de savoir exactement à quel chiffre s'élevaient les troupes assiégeantes, et s'offrit à jouer le rôle d'espion. Ben-Houd y consentit volontiers, et Suarez partit avec trois chevaliers chrétiens, qui avaient peut-être jadis participé à ses méfaits, qui, en tout cas, l'avaient suivi dans son exil et dans sa défecdon; lorsqu'il fut parvenu près du camp des Castillans, il mit pied à terre, ainsi que celui de ses compagnons en qui il esùmait pouvoir le plus sûrement se fier ; il laissa les chevaux à la garde des deux autres chevaliers, en prescrivant à ces derniers d'attendre son retour sans bouger. Il pénétra alors dans te camp sans être remarqué et, abordant un oilicier du roi, il lui demanda de l'introduire auprès de celui-ci, à qui, dit-il, il avait à communiquer des nouvelles de ta plus haute importance. Il était déjà tard, et Ferdinand était couché ; l'officier lui fit part néanmoins de la demande que lui-même venait de recevoir, et le roi donna ordre qu'on fit entrer le chevalier. Keconuaissant Suarez : Qui vous rend si hardi,
GUERRES DE FERDfflAKD CONTRE LES MAURE lui dît-il, de vous préseoter devant moi? — f répondit Suarez, Votre Aîtesse', en me ban saat de ses Etats, m'a fait un mal qui, je père, se changera en bien pour Elle et | moi.
Alors, il lui fit part des hésitations de Moh med Ben Hond, et ensuite il lui demanda ordres. Avant de se prononcer, Ferdinand vo connaître l'avis du chevalier. — Si Votre Alt daigne m'en croire, reprit Suarez, Elle fortil ■on camp avec soin. Elle -y retiendra ses sol pendant plusieurs jours, Elle exercera une :
veillance active, afin qu'il n'y pénètre au espion. Elle doublera les feux durant les n prochaines, en un mot Elle fera tout ce sera possible pour que son armée paraisse trëmement nombreuse, et surtout pour que E Houd ne puisse faire contrôler l'exactitude d réponse que je me propose, s'il plaît à Votre tesse, de lui donner dans ce sens; j'ajout qu'il courra de grands risques s'il décide de y attaquer. Il prendra certainement son parti c à trois jours ; je le ferai connaître à Votre Alti