I. Le P. de Ligny, op, citât. ^ p. i
plus pressé que de dépouiller ceux des grands qu'il regardait comme des rivaux et de violer les immunités des églises : Tarchevêque Rodrigue l'excommunia ; il demanda son absolution, et il l'obtint en restituant le fruit de ses rapines ; puis, aussitôt après, il recommença ses déprédations. Les grands supplièrent Bérengère de reprendre le gouvernement; elle rappela à Alvaro son serment; pour toute réponse, il s'empara des villes et des châteaux qui appartenaient à la régente. Cette dernière se retira en lieu sûr, à Otella, attira à elle les mécontents, dont le nombre grossissait sans cesse, et chercha à retirer le jeune roi des mains d'Alvaro. Celui-ci, afin de se rendre nécessaire à son souverain, négocia en toute hâte le mariage de cet enfant avec Mafalda de Portugal, plus âgée que lui de vingt ans au moins et sa parente du quatrième au cinquième degrés canoniques : elle était la sœur d'Alphonse II, roi de Portugal, et de cette Thérèse dont le mariage avec Alphonse IX de Léon avait été annulé par le Pape. Le sien ne tarda pas à l'être également, avant d'avoir été consommé^; elle re-
I. Le pape Innocent III, à la prière de Bérengère, avait chargé deux commissaires, les évêques de Burgos et de Pa-
tourna en Portugal et y fonda, à Arouca, un monastère de l'ordre de Cîteaux, où elle acheva ses jours dans la pratique la plus émînente des vertus chrétiennes. De même que sa sœur, elle est honorée d'un culte public et immémorial, qui a été approuvé par Pie VI le i4 mars 1792 ; le martyrologe d'Espagne fait mémoire d'elle le i®^ mai.
Bérengère tenta de nouveau de soustraire son frère à Alvaro, dont la tyrannie ne connaissait plus de bornes ; mais le comte, ayant surpris un de ses émissaires, eut l'audace de contrefaire l'écriture de la régente et de montrer au jeune roi des lettres dans lesquelles Bérengère était
lencia, d'examiner si la parenté des deux ëpoux n'était pas un obstacle à la validité du mariage, et dans le cas où elle en serait un, de prononcer la nullité de cette union. Les évêques furent d^avis qu'il existait un lien de parenté au degré pi-ohibé; nous devons observer cependant qu'un décret d'Alexandre III (pape de 11 69 à iiSi) avait borné l'empêchement de parenté au quatrième degré canonique inclusivement, règle qui est encore en vigueur de nos jours ; le quatrième concile œcuménique de Latran avait confirmé ce décret, l'an 121 5, en ajoutant qu'entre parents à des degrés inégaux, le mariage était désormais permis, si l'un d^eux ne descendait de l'auteur commun qu'à un degré plus éloigné que le quatrième. Or, le mariage de Henri de Castille et de Mafalda de Portugal ne fut célébré qu'en 12 16.
34 SAINT FERDINAND IIL
censée engager quelques-uns des officiers de ce prince à empoisonner leur souverain. Soulevant aussitôt tous ceux de son parti contre quiconque demeurait fidèle à la régente, il alluma la guerre civile ; mais un événement fortuit vint changer la face des choses : le 27 mai 12 17, à Palencia, le petit roi était blessé mortellement par la chute d'une tuile qui s'était détachée d'un toit, et, onze jours plus tard, il expirait.
Ce fut alors que l'on put admirer chez Bérengère ce génie politique dont elle se croyait si dépourvue. Son plan fut immédiatement arrêté : elle entendait se faire reconnaître pour héritière du trône, conformément à son droit, et, à ce titre, transférer la couronne à son fils Ferdinand. Ce prince était alors auprès de son père, à Toro ; il s'agissait de le faire venir en Castille du consentement d'Alphonse, sans que ce dernier toutefois comprît que c'était dans le dessein de le proclamer roi, car Alphonse serait arrivé luimême, pour revendiquer, soit le trône comme ancien époux deBérengère, soit la régence comme père du jeune roi. Les envoyés de Bérengère reçurent donc pour instructions de laisser ignorer au roi de Léon la mort de Henri de Castille et
de lui demander que Ferdinand vînt rendre visite à sa mère, qui ne l'avait pas vu depuis longtemps. Alphonse ne fit aucune difficulté, et Ferdinand, ignorant du sort qui l'attendait, rejoignit Bérengère à Otella. C'était un modèle de sagesse que cet adolescent, dit la leçon quatrième de l'office de saint Ferdinand. Les grands qui entouraient Bérengère le saluèrent avec joie comme leur nouveau monarque et cherchèrent à lui obtenir la soumission d'Alvaro; celui-ci déclara qu'il ne reconnaîtrait Ferdinand que s'il était nommé son tuteur : cette condition inacceptable fut rejetée, et Alvaro s'empressa d'informer Alphonse IX de ce qui se passait et de l'inciter à disputer la couronne à son fils. Le roi de Léon fît en effet envahir la Castille par son frère Sanche, à la tête d'une armée; mais Bérengère, accompagnée de Ferdinand, avait gagné Valladolid; elle y convoqua les États de Castille, et, lorsqu'ils furent réunis, elle leur exposa que son père Alphonse, avant qu'il eût eu des fils, l'avait désignée pour son héritière par un acte royal qui était resté en dépôt dans la cathédrale de Burgos, et qu'il lui avait fait prêter serment en €ette qualité par les États. L'assemblée reconnut
sans discussion les droits de Bérengère; cette dernière aussitôt déclara abdiquer en faveur de son fils, mais en se réservant la tutelle du nouveau roi. La renonciation fut aussi acceptée tout d'une voix, et Ferdinand proclamé roi de Castille. Ce fut le 3i août 121^ que se passa cette scène mémorable; peu de jours après, Ferdinand était couronné dans la cathédrale de Valladolid. Agé alors de dix-neuf ans environ, il était d'une taille élevée, son visage était long et mince, son air noble et majestueux ; à une grande distinction de manières et de maintien, il joignait un naturel bienveillant et un accueil affable. Le caractère des Français, dit La Bruyère, demande du sérieux dans le souverain : à plus forte raison en est-il de même du caractère des Espagnols. L'esprit de Ferdinand était porté au sérieux sans l'être à la tristesse; doux et fort, aimable et ferme, bon et appliqué, il relevait encore ces mérites séduisants et appropriés à la fonction qu'il allait remplir, par une foi profonde, par une piété vive et par une pureté de mœurs absolue. Ses sujets, en lui prêtant serment de fidélité, se promettaient une ère de justice, de bonheur et de gloire; ils ne devaient pas être déçus.