CHAPITRE VIII. 1IJ
de vie, réconciliant les familles divisées, convertissant les manichéens, guérissant les corps et les âmes et entraînant les foules à sa suite. Son genre de prédication nous donne la raison de l'enthousiasme universel qu'il commençait dès lors à exciter. Point d'apprêts dans sa personne : la robe de bure qui le couvrait, ses pieds nus, sa tête rasée, son visage amaigri par les austérités, tout en lui respirait le mépris du monde et la pénitence. Sa prédication était un modèle d'éloquence populaire ; dédaignant les fleurs du beau langage et les artifices de la sagesse humaine comme indignes d'un ambassadeur de Dieu, et protestant avec énergie contre le mauvais goût de l'époque, il se faisait gloire, comme l'Apôtre des nations, de ne connaître que Jésus, et Jésus crucifié. Néanmoins, il savait user à propos des talents naturels dont le Ciel l'avait doué. Sa voix était claire et vibrante, douce et sonore, harmonieuse et sympathique. Sa parole, lucide et chaleureuse, captivait, passionnait ses auditeurs. Il avait des illuminations soudaines, des inspirations célestes, des élans sublimes, qui leur arrachaient tantôt des cris d'admiration, tantôt des larmes de repentir. En un mot, on reconnaît en lui la vraie éloquence, cette éloquence qui jaillit du cœur, cette éloquence qui touche, persuade, entraine les masses, et que l'art seul ne saurait atteindre; car elle se puise à deux sources surhumaines, la sainteté et les miracles.
Quand l'apostolat réunit ces deux conditions, il exerce un attrait irrésistible. Aussi est-ce par milliers qu'il faut compter les âmes que François retirait des sentiers du vice, ou qui s'attachaient à sa personne
pour ne plus le quitter. A Ascoli, pour ne citer qu'un exemple entre mille, il gagna trente disciples en un seul jour. Au milieu d'une moisson si abondante, nous ne pouvons rien faire de mieux que de choisir çà et là quelques épis ; aussi bien sont-ce des épis d'or. De ce nombre est un célèbre poète de ce temps, Guillaume (Divini?), de Lisciano (1), trouvère couronné par l'empereur Frédéric II, qui l'avait surnommé le Roi des vers. Il habitait alors la Marche de Fermo, sa patrie. Ayant appris que le saint prêchait à San Severino, dans la province d'Ancône, il résolut d'aller l'entendre, et se mêla à la foule accourue de toutes parts. Or, pendant que François exposait les magnificences de la Croix, le poète vit deux glaives de feu qui se croisaient sur la poitrine du saint, et il se sentit en même temps illuminé, transformé par la grâce. Après le sermon, il alla se prosterner aux pieds de l'homme de Dieu. Celui-ci l'admit sans délai parmi ses disciples ; et, le voyant passer si soudainement des agitations du siècle à la paix de Jésus-Christ, il le nomma Frère Pacifique (~2). L'ancien troubadour devint un zélé missionnaire, et fut plus tard chargé par saint François d'établir les Frères-Mineurs en France, et par Blanche de Castille d'achever l'éducation de l'héritier du trône, qui devait être saint Louis. Ce même Frère Pacifique eut deux autres visions non moins admirables, qu'il crut de son devoir de raconter à ses Frères pour leur édification, et qui eurent pour résultat, selon les desseins de Dieu,
1. Saint François et les Franciscains, par le P. Pamphile de Magliano, t. II, è. ix, §3. — i>. Tu. de Cei.ano, Yita secundo,
p. III, C. XLIX.