CHAPITRE VIII
Alphonse IX était ce jeune héros, ce nouveau Charles- Martel qui, dans la célèbre journée de las Navas de Tolosa (16 juillet 1212), avait sauvé l'Europe de l'irruption de quatre cent mille musulmans. Sachant qu'en Espagne l'œuvre de l'affranchissement national était inséparable de l'unité de religion, il accueillit notre saint avec bienveillance, et lui octroya gracieusement l'autorisation d'établir son Ordre en Espagne. Après avoir préparé la fondation des couvents de Burgos, Logrono, Vitoria, François se disposait à passer en Afrique, lorsqu'une longue et douloureuse maladie vint mettre obstacle à ses projets. 11 vit dans ce contre-temps un signe de la volonté divine, à laquelle il se soumit sans murmurer. Dès qu'il fut entré en convalescence, il songea à repasser les Pyrénées ; mais auparavant il alla s'agenouiller dans le sanctuaire le plus célèbre de ce pays, Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Il ne fit qu'apparaître à Guimaraëns en Portugal, où il ressuscita la fille de son hôte, et remonta vers les Pyrénées par Avila, Madrid, Tudela et Barcelone. Nous constatons ici avec bonheur qu'une foule de monuments attestent encore de nos jours son passage dans la catholique Espagne, et que cette contrée a conservé mieux que toute autre le souvenir de ses vertus et de son apostolat.
François s'arrêta quelque temps à Perpignan. A Montpellier, il annonça qu'on bâtirait un couvent de son Ordre dans l'hôpital où il était logé : prédiction qui s'accomplit six ans après. En traversant le bas Languedoc, il dut entendre parler de la glorieuse journée de Muret, où Simon de Montfort avait écrasé,
en 1213, la puissance sociale de l'hérésie, et de celle ville de Toulouse où saint Dominique, le rosaire à la main, domptait la puissance religieuse de l'hydre albigeoise ; mais il ne s'arrêta point dans cette contrée, sans doute parce qu'elle était le champ destiné aux fécondes sueurs du fils des Gusmarr. Enfin, après mille fatigues et d'incroyables succès, notre saint rentra au couvent de la Porlioncule vers la fin de l'année 1214, ou peut-être au commencement de l'année 1215.
Grande fut alors la joie à Notre-Dame-des-Anges. Les disciples se félicitaient du retour de leur bienheureux Père, et le saint se réjouissait de retrouver le nombre de ses enfants plus que doublé et les vertus religieuses en honneur parmi eux. Cependant, un nuage vint assombrir ce beau ciel : François, ayant remarqué à côté du monastère de Notre-Damedes-Anges un somptueux bâtiment que Pierre Cattani avait fait élever en son absence, fut vivement peiné de cette infraction à la sainte pauvreté. En vain lui assura-t-on que cette maison était uniquement affectée au service des pèlerins, qui affluaient de tous côtés. « Mon Frère, dit-il d'un ton sévère à Pierre Cattani, ce couvent est la règle et le modèle de tout l'Ordre. Je veux que les étrangers, aussi bien que les Frères, souffrent les incommodités de la pauvreté, afin qu'ils puissent dire ailleurs combien on vit pauvrement à Notre-Dame-des-Anges. » Et il lui enjoignit de démolir l'édifice, tant il était persuadé que la pauvreté est le diamant de la vie religieuse, diamant dont le monde n'apprécie pas la valeur, mais dont l'éclat efface aux yeux de Dieu