CHAPITRE xi
bats chevaleresques où brillait le courage des preux de l'Occident, il découvrait une lutte plus haute, la lutte de la Croix contre le Croissant, du vrai Dieu contre le faux prophète, de la civilisation chrétienne contre la barbarie musulmane ; et sa foi, d'accord avec son patriotisme, lui inspirait des vœux ardents pour le succès d'une entreprise colossale qui suffirait à elle seule à faire l'honneur des Papes et la gloire du moyen âge, même à n'en juger que par les résultats. Ne réussit-elle pas, en effet, à sauver l'Europe et à refouler dans les sables du désert les sectateurs de l'islamisme, avec leurs doctrines abrutissantes, résumé de toutes les erreurs et de toutes les corruptions, fatalisme, triomphe de la chair, avilissement de la femme, esclavage et tyrannie?
Quatre fois déjà l'Occident s'était levé en masse pour voler à la conquête des Saints Lieux; mais malgré la bravoure et les efforts héroïques des successeurs de Godefroy de Bouillon, la Ville Sainte n'avait été soumise que par intervalles à leur sceptre; et à l'heure où nous en sommes, elle venait de retomber sous le joug odieux des Abbassides. A cette nouvelle, qui fut regardée comme une calamité publique, l'Europe tressaillit de douleur. Bientôt elle reprit les armes à la voix du pape Honorius III, et plus de quatre cent mille hommes se réunirent sous la bannière d'André II, roi de Hongrie, et de Jean de Brienne, frère de Gauthier de Brienne et roi nominal de Jérusalem. Mais cette fois, au lieu d'attaquer directement la Palestine, les Croisés, voulant frapper au cœur l'empire musulman, fondirent sur l'Egypte,
et mirent le siège devant Damiette. Ils ne faisaient,
du reste, qu'exécuter le plan stratégique d'Innocent III. Le plan était hardi, mais difficile; aussi tous les peuples avaient-ils les regards fixés sur l'Orient, attendant avec anxiété l'issue de cette lointaine expédition.
Le Patriarche d'Assise pensa que le moment était favorable pour planter la croix sur ces plages infidèles, ou pour les féconder de son sang. Il se rendit à Ancône, sans autre arme que la croix, et s'embarqua pour le Levant avec les Frères Barbaro, Léonard d'Assise, Illuminé de Rieti \1) et peut-être plusieurs autres. C'était au mois de juin 4219; le vaisseau qui portait les missionnaires, mouilla d'abord à Salamine dans l'île de Chypre, puis à Saint-Jean d'Acre, ville importante de Syrie, où François laissa quelquesuns de ses disciples pour soutenir le courage et la foi des catholiques, durement opprimés par les Sarrasins. Pour lui, il fit voile pour l'Egypte avec le Frère Illuminé, et débarqua en vue de Damiette. La discorde et la confusion régnaient alors au camp des Croisés. Les chevaliers et les fantassins, réunis depuis plus d'un an sous les murs de cette place, s'accusaient réciproquement de trahison et de lâcheté; les têtes s'échauffèrent de part et d'autre, comme dans une émeute populaire, et les deux partis, pour donner la mesure de leur valeur, demandèrent à grands cris la bataille. Pour éviter l'effusion du sang, Jean de Brienne céda à leurs folles instances, et la bataille fut décidée pour le lendemain (29 août 1219).
1 . Bonavent., vu. ; — Th. de Celano, Vita secunda, p. II, c. m, et p. III, c. xcii.