chapitre xr
salut en Jésus-Christ. Il me plaît que tu enseignes à nos Frères la sainte théologie, de manière toutefois à ne pas laisser s'éteindre en toi et dans les autres l'esprit de sainte oraison, selon la Règle que nous professons. Adieu (1). »
En vertu de cet ordre, Antoine enseigna la théologie à Bologne, à Montpellier, à Padoue, à Toulouse. Sa science n'avait d'égale que son humilité, et François, qui connaissait l'une et l'autre, lui écrivait, avec un respect mêlé d'affection: «A Antoine, mon évêque (2 ).■» Le jeune Portugais inaugurait vers le même temps cet apostolat qui allait donner tant de prestige à son nom et devenir la source de son influence sociale.
A cette époque, l'Italie entière tremblait au seul nom d'Ezzelin III, lieutenant et gendre de l'empereur Frédéric II. monstre à face humaine qui laissait périr dans les geôles, après en avoir fait murer les portes, les infortunées victimes qu'il y avait entassées pêlemêle, hommes et femmes, enfants et vieillards (3). Vicence, Brescia, Vérone, prises d'assaut, venaient d'être livrées aux fureurs d'une soldatesque sans pudeur, comme sans pitié, et Padoue craignait le même sort. A cette nouvelle, Antoine, se dévouant pour ses concitoyens, court à Vérone. Il entre avec l'intrépidité d'Élie dans le palais du nouvel Achab, marche droit à Ezzelin, et lui dit en face : « Tyran cruel, monstre insatiable, jusques à quand verseras-tu injustement le sang des chrétiens? Le Jugement approche; ta
1. Chronique des vingt-quatre généraux, fol. 29. — 2. Thomas de Cela.no, Vita secunda, p. III, c. c.xix. — 3. Biogr. univer. art. Ezzelin. — Cf. Cantu, Ezzelino.
sentence est portée, et le châtiment sera terrible! » Les satellites n'attendaient qu'un signe de leur chef pour massacrer le moine audacieux. Mais à leur grande surprise, Ezzelin, déposant sa férocité naturelle et devenu plus doux qu'un agneau, suspend son baudrier à son cou, se prosterne aux genoux du jeune religieux, et promet de satisfaire à la justice divine. « J'ai vu, leur dit ensuite le tyran pour expliquer sa conduite, j'ai vu sortir des yeux de ce moine des éclairs si menaçants, que j'ai craint d'être précipité sur l'heure dans les flammes de l'enfer. » Antoine avait remporté la victoire : Padoue fut épargnée. Tel, huit siècles auparavant, le pape saint Léon avait miraculeusement arrêté sur les bords du Mincio le farouche Attila.
Quoique le treizième siècle nous ait accoutumés à ces coups de théâtre où la vertu aux prises avec le vice finit par remporter, le triomphe moral de saint Antoine de Padoue n'en mérite pas moins notre admiration. Quand ce jeune religieux, seul et désarmé, affronte la colère d'un monstre dont les mains sont teintes du sang de ses compatriotes et qui laisse périr de faim, dans les geôles de Vicence, des enfants encore à la mamelle et leurs mères, comment ne pas se sentir ému ? Quand il lui tient un langage d'une liberté qui contraste avec le servilisme des Gibelins elles adulations de l'empereur Frédéric II, comment ne pas applaudir à ce courage héroïque ? Et comment ne pas saluer dans cet acte de noble indépendance « l'aurore du rôle politique que devait jouer la milice des Frères-Mineurs, contemporaine des Républiques italiennes, alliée naturelle des faibles, ennemie des