‹ Saint François d'Assise (1182-1226) (volume 2)Chapitre 21 sur 347 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

nous l'entendrons cent fois parler de son ignorance; mais nous nous souviendrons alors que c'est uniquement par humilité; il fera peu de cas des lettres humaines, mais c'est qu'il aura constamment sous les yeux un livre plus excellent, celui qui renferme toute science, le livre de Jésus crucifié.

Dès qu'il eut atteint l'âge de quatorze ans, Bernardone l'associa à ses opérations commerciales. Tous deux exerçaient leur profession avec activité, mais dans un esprit tout différent. Le père était un homme dur, âpre au gain, toujours en quête de gros bénéfices. Le fils avait des sentiments plus élevés : il était affable, compatissant, généreux jusqu'à la prodigalité, plus avide de gloire que de richesses, et fortement attiré vers ces fêtes chevaleresques dont le goût, introduit au Nord par les empereurs d'Allemagne, et au midi par les rois normands de Sicile, devenait de plus en plus vif dans toute la Péninsule. Dans les vingt dernières années du douzième siècle, en effet, les petites cours féodales d'Esté, de Vérone et de Montferrat, rivalisaient d'ardeur avec Florence et Milan pour donner les spectacles alors en vogue, tournois, carrousels, salles richement décorées, où les plus illustres troubadours de la Provence, Bernard de Ventadour, Cadenet, Raimbaud de Vaqueiras et Pierre Vidal, « célébraient avec une verve entraînante tantôt l'amour, le courage exalté, les manières courtoises , tantôt les romanesques aventures des héros de la Table-Ronde ou des preux de Charlemagne(l) ». Ces jeux équestres de la noblesse,

1. L'abbé Le Monnier, la Jeunesse de saint François d'Assise, p. 12.

ces récits naïfs ou raffinés des jongleurs, tous ces plaisirs excitaient dans les générations jeunes et ardentes du moyen âge un enthousiasme dont nous avons peine à nous faire une idée, et exerçaient sur les mœurs publiques une influence plutôt utile que désastreuse. « Ils entretenaient, en des temps réputés si barbares, la culture et la politesse des esprits (1) ».

Il n'est pas étonnant qu'avec son humeur facile et son caractère aventureux, François se soit pris d'enthousiasme, lui aussi, pour ces fêtes de l'esprit et des yeux. Peut-être fonda-t-il dans sa patrie une de ces joyeuses associations ou Corti vouées au gai savoir et à la poésie. S'il n'en fut pas le fondateur, du moins il lui imprima un nouvel élan (2). Bon nombre de jeunes gens d'Assise ou des environs adoptèrent ses vues, et lui-même, attiré par la conformité des idées et des goûts, ne se plaisait plus que dans leur compagnie. Dès qu'ils l'appelaient, il quittait tout pour les suivre, au risque d'attrister sa famille par ce départ précipité. Souvent il les réunissait le soir dans de somptueux festins, et au sortir de table il parcourait avec eux les rues de la ville, en fredonnant les poésies des troubadours provençaux, chansons de geste, fabliaux ou sirventes (3). Il ne voyait alors aucun mal dans des divertissements que les anciens chroniqueurs réprouvent et qu'il devait lui-même plus lard juger sévèrement.

Cette vie de plaisir n'absorbait pas seulement tous

1. Ozanam, les Poètes franciscains, p. 93. — 2. Légende des trois compagnons, c. m. — 3. « Super omnes coœtaneos suos... incentor malorum. » (Th. de Gelaxo, Vita prima, p. I, c. i.)

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