CHAPITRE XIV
Quant au gouvernement de cette immense famille des Frères-Mineurs, c'est une parfaite imitation de la hiérarchie ecclésiastique à ses différents degrés. A. la tête de chaque couvent est un gardien, élu par le ministre provincial et son conseil; et chaque province est gouvernée par un provincial, qui jouit d'une juridiction quasi-épiscopale. Tous les couvents et tous les provinciaux sont soumis à l'autorité d'un général, dont la résidence est à Rome. Les élections ont lieu tous les trois ans, ou dans un terme plus long ou plus court, au gré du général. Et afin que tout vienne se souder à l'Église catholique, le général avec tout son Ordre est sous la dépendance immédiate du Vicaire de Jésus-Christ. Ainsi le dernier anneau de cette hiérarchie religieuse touche aux profondeurs de Dieu, principe et source de toute autorité. Pourquoi cette dépendance immédiate du Saint-Siège, et non des évêques? Le législateur, à la fin de sa Règle, en donne lui-même la raison profonde : « C'est afin que, toujours soumis à cette même sainte Église romaine, prosternés à ses pieds et affermis par elle dans la foi catholique, nous observions la pauvreté, l'humilité et le saint Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ainsi que nous nous y sommes engagés par serment. »
Telles sont les principales clauses de la Règle séraphique. A son cachet de pénitence et d'austérité, on voit tout de suite qu'elle appartient à ces temps d'énergie dans le bien ou dans le mal, qu'on appelle le moyen âge ; à sa profondeur, à sa simplicité, on reconnaît son origine surnaturelle : le génie de l'homme n'invente point ainsi. En crucifiant la nature,
elle favorise l'action de la grâce, et aide les âmes à s'élever aux plus hauts degrés de l'union avec Dieu. « Quiconque l'observe exactement est un saint, » dit saint Vincent Ferrier. Étant la moelle de l'Évangile, elle devait faire refleurir à l'ombre des monastères les mœurs de premiers chrétiens, et par le bon exemple des Frères ramener les multitudes aux pratiques de la foi ; car les grandes vertus ont leur séduction propre, et c'est l'honneur des nations croyantes de n'y savoir point résister.
Si sage que soit cette Règle, il y a pourtant quelque chose de plus admirable encore, c'est l'esprit qui l'anime. « Chaque Ordre, dit un écrivain de nos jours, chaque Ordre a son esprit; autrement, eût-il la plus belle législation, il ne vivrait pas; ce serait une statue ou un cadavre. C'est l'esprit qui vivifie les lois, qui soutient les mœurs, qui fait les œuvres fécondes et les institutions immortelles. Dans les Ordres religieux, cet esprit est si puissant, qu'il rend indestructibles pendant des siècles ces sociétés, si frêles en apparence, et qu'aucune force matérielle ne protège ni contre les révolutions du dedans, ni contre les ennemis du dehors ; il pénètre si profondément les individus, qu'il imprime, pour ainsi dire, son caractère jusque sur leur physionomie. Mais cet esprit n'est pas le même pour tous les Ordres ; car bien que tous les Ordres tendent au même but, qui est la perfection des âmes en Dieu, ils n'y arrivent pas par le même chemin (1). » Ici, c'est parla prière, là, c'est
1. Histoire de sainte Chantai, par M. l'abbé Bougaud, t. I, c. xvii, p. 609.