CHAPITRE XIV
devant Dieu et devant les hommes de se croire favorisés lorsqu'on a reçu les honneurs de la pauvreté », ils ne font que traduire la pensée du divin Maître : « Beati pauperes spiritu : Bienheureux les pauvres d'esprit ! » Les progrès du siècle ne changeront rien à la vérité. Le Verbe a incliné les cieux, il est descendu, et pour base fondamentale de son œuvre de restauration, il a posé les trois grandes étapes de sa vie mortelle : Bethléem, Nazareth et le Calvaire, la pauvreté de la crèche, le travail de l'atelier et les souffrances de la croix. Cette pauvreté qui vous répugne n'est donc ni une folie, ni une faiblesse; elle décèle, au contraire, la sagesse et la puissance du Rédempteur. Elle ouvre la porte à tous les dévouements, comme la richesse et la jouissance l'ouvrent à toutes les convoitises, à toutes les bassesses, à tous les crimes. C'est dire qu'elle entre dans le plan de la réparation et qu'elle est le canal qui fait participer l'Institut monastique à la force, à la fécondité de l'Église catholique. On voudrait la confondre avec le vice hideux du paupérisme ou de la mendicité désœuvrée. Mais qui ne seut qu'entre ces deux états il y a une distance infinie? Ces moines vêtus de bure sont de sublimes travailleurs, et quand ils n'auraient d'autre mission que de distribuer aux petits, aux déshérités, le pain de la vérité, ou de leur apprendre à souffrir, l'institution franciscaine n'en serait pas moins une des plus nobles pensées qui soient venues d'en haut dans un cœur d'homme. Les peuples chrétiens ne s'y sont pas trompés : ils ont compris qu'ils n'avaient pas d'amis plus sincères ni de serviteurs plus dévoués que ces hommes apostoliques qui
rendent la bêche légère sur l'épaule du laboureur, font rayonner l'espérance dans la cabane du tisserand, et apprennent au pauvre mineur à bénir sa destinée.
Non seulement tout catholique, mais tout homme qui croit aux biens de la vie future, reconnaîtra la réalité du service rendu par les porteurs de la parole divine. Quant à ceux qui traitent de chimère l'existence du ciel et qui renferment tout leur bonheur dans l'étroite prison de ce monde, économistes et politiques, quels qu'ils soient, nous les prions de méditer ces pages éloquentes de deux publicistes de nos jours.
« En se faisant pauvre, écrit Ozanam, en fondant un Ordre nouveau de pauvres comme lui, le Pénitent d'Assise honorait la pauvreté, c'est-à-dire la plus méprisée et la plus générale des conditions humaines. Il montrait qu'on y pouvait trouver la paix, la dignité, le bonheur. Il calmait ainsi les ressentiments des classes indigentes; il les réconciliait avec les riches, qu'elles apprenaient à ne plus envier. Il apaisait cette vieille guerre de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, et raffermissait les liens déjà relâchés de la société chrétienne, en sorte qu'il n'y eut pas de politique plus profonde que celle de cet insensé, et qu'il avait eu raison de prédire qu'il deviendrait un grand prince. Car, tandis que Platon ne trouva jamais cinquante familles pour réaliser sa république idéale, le serviteur de Dieu, au bout de onze ans, comptait un peuple de cinq mille hommes, engagés à sa suite dans une vie d'héroïsme et de combats... 11 errait, il mendiait, il mangeait le pain