CHAPITRE XIV
navrant spectacle, le doux Frère Léon pleurait. Il eût voulu pouvoir tendre la main aux pauvres naufragés, mais une force invincible l'enchaînait au rivage. 11 restait donc là, debout, morne et pensif, lorsqu'une scène toute différente vint frapper ses regards. Une multitude de Frères accouraient vers lui, vêtus d'un pauvre sac et libres de tout fardeau. Il les vit plonger à leur tour dans le fleuve, fendre aisément les flots, et bientôt après aborder sur l'autre rive.
En ce moment, la vision disparut. François, intérieurement éclairé sur l'existence et sur le sens de cette faveur surnaturelle, appela son disciple favori, et le pria de la lui raconter. Le Frère Léon, qui n'avait rien de caché pour son vénéré Père, obéit avec sa candeur accoutumée, et révéla dans les moindres détails tout ce qu'il avait vu, en avouant ingénument qu'il n'en saisissait pas la signification. Lorsqu'il eut fini, le malade, se soulevant sur sa couche, lui dit : « Chère petite brebis du bon Dieu, voici le sens de la vision que tu as eue. Le fleuve est l'image de ce monde. Ceux qui font naufrage, ce sont les religieux qui, après s'être donnés à Dieu sans réserve et sans retour, regardent en arrière et violent leurs engagements sacrés pour retourner aux vanités du siècle. Ceux qui traversent heureusement le fleuve, ce sont les Frères qui demeurent fidèles à leur vocation, c'est-à-dire, qui se contentent du strict nécessaire pour la nourriture et pour les vêtements, suivent le Christ sur la croix nue, et portent avec joie sur leurs épaules le joug doux et léger du Seigneur. Dégagés de tout, ils passent plus facilement
des flots agités de ce monde à la rive éternelle de la patrie (1). »
Enfin, il est un autre prodige qui n'est pas moins surprenant que ceux qu'on vient de lire. C'est de voir chaque jour des jeunes gens de bonne famille renoncer aux délices de la vie, pour endosser la bure franciscaine, et de voir l'Ordre tout entier, malgré son dénuement absolu, poursuivre sa vocation à travers les siècles, fleurir sous tous les' climats, prêcher partout la pénitence, et partout susciter, à côté de la haine des impies, le respect et la vénération des gens de bien ! Comment ne pas reconnaître dans ce fait une sorte de miracle permanent?
Déjà François, à peine âgé de quarante-deux ans, touche au terme de sa carrière, si courte aux yeux des hommes, si remplie devant Dieu, si féconde en résultats pour la société. Bientôt nous raconterons les merveilles étonnantes qui la couronnent; mais auparavant, donnons-nous la consolation de contempler une dernière fois les traits vénérés de son visage et les vertus de son âme.