CHAPITRE r
quelque puissant comte ou baron, tu l'aurais accueilli avec faveur ; et quand il t'implore au nom du Roi des rois, tu le rebutes ainsi ! * Et le repentir dans l'âme, les larmes dans les yeux, il court après le mendiant, lui met de grosses pièces d'argent dans la main, et prend sur l'heure la ferme résolution de ne plus jamais refuser l'aumône, lorsqu'on la solliciterait pour l'amour de Dieu (1) : résolution à laquelle il demeura fidèle jusqu'à son dernier soupir, et qui lui valut une effusion plus abondante des grâces et des bénédictions du Ciel (2). C'est ainsi que, jeune encore, il avait le sens caché, le sens chrétien, de l'indigence, et qu'il réparait noblement un moment d'oubli.
A voir ses allures chevaleresques, on eût pu croire qu'il était destiné à devenir le héros de quelque épopée militaire, et peut-être à rougir de son sang les champs de bataille de la Palestine (3) ; mais qui eût pu pressentir qu'il dût être le sauveur de son siècle et le principe du plus grand mouvement de renaissance chrétienne qui ait été imprimé à l'humanité ? Tels étaient pourtant les desseins de Dieu sur lui , et dès lors on comprend la persistance de l'intervention directe du Très-Haut en sa faveur. Ne fallait-il pas l'entourer de prodiges si évidemment divins qu'on ne pût se méprendre sur le sens de sa mission, et si éclatants qu'on fût obligé d'écouter sa voix? Aussi cette intervention est-elle incessante : elle s'ouvre sur son berceau, se déroule avec les
1. Légende des trois compagnons, cl. — 2. Bonayext., c. i. —3. C'était le moment où Baudoin, comte de Flandre, s'emparait de Constantinople (1204).
événements, et l'enveloppe comme d'une atmosphère de surnaturel. Nous l'avons admirée dans les premières années de son enfance ; nous la retrouvons ici dans deux faits dont l'authenticité nous est garantie par saint Bonaventure et par les trois compagnons.
Un habitant d'Assise, homme simple et sans doute inspiré d'en haut, faisait au saint jeune homme une ovation dont on ne trouve pas d'exemple dans l'histoire. Toutes les fois qu'il rencontrait le fils de Bernardone dans les rues d'Assise, il étendait son manteau sous ses pas, en criant aux passants étonnés : « Vous ne sauriez rendre trop d'honneurs à ce jeune homme : il s'illustrera entre tous ses compatriotes, et sera vénéré de tous les fidèles. » Quant à François, il écoutait ces paroles prophétiques, mais sans en comprendre le sens divin ni la portée (1).
Vers la même époque et sous la même inspiration, un autre de ses compatriotes, un autre homme du peuple, parcourait les rues de la vieille cité en criant : « Pax et bonum : Paix et bien! » Il continua pendant plusieurs années cet office de précurseur et se tut après la conversion du saint (2).
Les honneurs de la prospérité sont une liqueur enivrante qui trouble les meilleurs esprits. Peut-être eût-elle corrompu aussi l'âme du pieux adolescent, si Dieu n'eût pris soin d'y mêler le breuvage amer, mais salutaire, de l'épreuve et de la douleur.
L'épreuve fut aussi longue qu'inattendue. Elle lui vint à l'issue de la guerre qui éclata en 1199 entre