CHAPITRE XV
à ton seigneur, afin que ton âme soit sauvée. — Moi, lui pardonner ! réplique cet homme. Je ne le puis, s'il ne me rend ce qu'il m'a dérobé. — Tiens, reprend le Saint, je te donne ce manteau, c'est tout ce que j'ai; de ton côté, je t'en supplie, pardonne à ton maître pour l'amour de Dieu. » En même temps, il se dépouille de son manteau et le donne au pauvre paysan, qui, touché de tant de prévenances et vaincu par tant d'amour, abjure tout sentiment de haine et pardonne à son maître.
Peut-être faut-il voir dans ce trésor d'inépuisable douceur, plus encore que dans la puissance de thaumaturge dont le Seigneur l'avait armé, le secret de sa haute influence en Europe et particulièrement en Italie. A une société déchirée par des luttes intestines, à un siècle qui, après les règnes de Frédéric II et d'Ezzelin-le-Féroce, devait voir le supplice d'Hugolin de Pise et les Vêpres siciliennes, il apportait le bien le plus précieux, la paix, cette paix qui a sa source dans le commerce intime et sacré de l'homme avec Dieu. Il en était l'ange, il l'annonçait à tous, il la répandait autour de lui, comme le soleil répand ses rayons, le pin son arôme, et la rose ses parfums; et les peuples réconciliés et reconnaissants écoutaient avec docilité l'apôtre qui leur apportait un bien si ardemment désiré.
S'il se montrait compatissant aux souffrances d'autrui, jusqu'à pleurer avec ceux qui pleuraient, et souvent jusqu'à opérer des miracles au gré des personnes qui les sollicitaient, nulle part pourtant sa bonté n'était plus admirable qu'à l'égard de ses Frères. Avec quelle charité il s'efforçait de les soula-
ger, soit dans leurs peines intérieures, soit dans leurs souffrances corporelles ! Sa tendresse pour eux n'avait d'égale que sa dureté pour lui-même.
Une nuit, un jeune Religieux, torturé par la faim et l'insomnie, se mit à pousser des gémissements. A ce cri, le bienheureux Père se lève, dresse la table et s'y asseoit avec le pauvre Frère et tous les autres Religieux, afin qu'il ne soit pas humilié de manger seul. Après le repas, il dit à ses Frères : « Je vous le dis en vérité, chacun doit tenir compte de ses forces et prendre la nourriture qui lui est nécessaire, afin que le corps rende bon et loyal service à l'esprit. Gardons-nous de deux excès : il ne faut ni trop manger, ce qui nuirait au corps et à l'âme, ni jeûner immodérément, parce que le Seigneur préfère les œuvres de miséricorde à l'observance purement extérieure de la religion. Pour nous, Frères bienaimés, c'est par charité pour notre Frère que nous avons mangé avec lui, et non par caprice, ni par nécessité (1). »
Il usa de la même condescendance avec le Frère Silvestre, l'un de ses douze premiers compagnons, qui était miné sourdement par une maladie de langueur. Sachant que Silvestre avait un vif désir de manger des raisins, mais qu'il n'osait en demander, il le mena dans une vigne voisine, s'assit avec lui auprès d'un cep, cueillit une grappe, la bénit, et la partagea avec le malade. Dieu bénit la délicate charité du Père. Dès que Silvestre eut mangé sa part de raisin, il se trouva parfaitement guéri.