CHAPITRE XV
Un dernier trait plus touchant encore achèvera de peindre cette tendresse toute paternelle du saint Patriarche pour ses Frères. Le Frère Rizzier, l'ancien étudiant de Bologne, fut quelque temps en proie à la plus horrible des tentations, celle du désespoir : il se croyait réprouvé de Dieu, et s'imaginait que le saint Patriarche le fuyait pour ce motif. Enfin, à bout de force et de courage, il se dit un jour en lui-même : « Je me lèverai, et j'irai trouver mon Père. S'il me reçoit avec douceur, j*aurai l'espérance que le souverain Juge me sera propice; s'il agit autrement, ce sera le signe que Dieu m'a rejeté sans retour du sein de sa miséricorde. » Il partit sur-le-champ pour le palais épiscopal d'Assise, où François, presque à la dernière extrémité, recevait alors les soins de son auguste protecteur. Le Saint, connaissant par révélation l'état d'esprit de son disciple et la cause de son voyage, députa à sa rencontre les Frères Léon et Masséo : « Allez, leur dit-il, allez au-devant du Frère Rizzier, qui vient ici pour me voir. Embrassez-le pour moi, et dites-lui que, de tous mes Frères, il est celui que je chéris le plus tendrement. * Léon et Masséo s'acquittèrent de la commission en vrais fils de l'obéissance; et le Frère Rizzier, aussitôt raffermi dans la foi, se sentit pénétré d'une confiance et d'une joie ineffables.
Dès qu'il fut entré dans la chambre de son bienheureux Père, celui-ci, tout languissant qu'il était, se leva de sa couche, courut à sa rencontre, et lui dit en l'embrassant avec effusion : < Mon cher fils, je t'aime du fond de mon cœur, entre tous mes Frères qui sont dans le monde. » Puis traçant le si°-ne de la
croix sur le front de son disciple, et y collant ses lèvres, il ajouta : « Dieu a permis cette tentation pour le plus grand bien de ton âme ; mais puisqu'elle te semble trop pénible, tu n'auras plus désormais de tentation ni d'épreuve. » A dater de cette heure, en effet, Rizzier recouvra la paix et la joie intérieure, pour ne plus les perdre (1).
Parmi ses disciples, François comptait des hommes qui lui étaient supérieurs pour la science ou pour le talent oratoire, tels que les Frères Élie, Césaire de Spire et saint Antoine de Padoue. Il le savait; mais loin d'être jaloux de leurs succès, comme il arrive aux esprits étroits ou orgueilleux, il les en félicitait chaudement, et il ne craignait pas de leur dire, en les embrassant avec effusion de cœur : « Mes Frères, les bonnes nouvelles que vous m'annoncez me causent une joie semblable à celle qu'on éprouve, quand on respire la bonne odeur qui s'échappe des prairies ou de la vigne en fleur. »
Sa prévenante charité n'exceptait personne; il aimait les fervents et les tièdes, et voulait que les Supérieurs de l'Ordre se montrassent pleins de bienveillance pour les uns et de condescendance pour les autres, même pour les coupables, tant qu'une lueur de repentir pouvait briller dans leur âme. Enfin, la magnanimité de son caractère atteint ses dernières limites, dans l'épître qu'il adressait en 1221, à Pierre Cattani, alors Vicaire général, pour lui remettre en mémoire un sentiment ignoré du paganisme, le pardon des injures. Cette lettre est plus que toute autre,