CHAPITRE XVI
Portioncule, et où il avait coutume de se retirer pour converser plus à son aise avec Dieu, Masséo, l'apercevant de loin, courut au-devant de lui, et, dès qu'il l'eut rejoint, il lui adressa sans préambule la question suivante : « Père, pourquoi, pourquoi vous plutôt qu'un autre? » Le saint fondateur, qui chérissait en lui l'un de ses plus fervents disciples et l'une des colonnes de son Ordre, ne se fâcha nullement de la liberté avec laquelle lui parlait Masséo. Tout au contraire, il lui répondit avec douceur, en cheminant d'un pas tranquille vers le monastère : « Parle, mon fils ; que veux-tu dire ? — Je veux dire, reprit le Frère : pourquoi tout le monde court-il après vous? D'où vient qu'on a faim et soif de vous voir, de vous entendre et de se ranger sous votre conduite? Vous n'êtes pas un bel homme, ni un savant de renom, ni un baron de haute lignée ! D'où vient donc, encore une fois, que tout le monde court après vous? » Les Saints ont leur manière de s'entendre dire la vérité : bien loin de se froisser et de se mettre en colère comme les mondains, ils acceptent les observations d'autrui avec une joie qu'ils ne peuvent dissimuler. C'est ce qu'on aurait pu remarquer, dans cette circonstance, sur les traits du séraphique Père. Son front, au lieu de s'assombrir, s'illumina et devint radieux. Soudain il s'arrêta, et levant les yeux au ciel, il les tint longtemps fixés sur un Être invisible, sans pouvoir les en détacher, comme s'ils eussent rencontré celui qu'il chantait dans ses vers comme le Dieu de son cœur et l'unique objet de son amour. Que se passa-t-il durant cette extase? Quel fut le mystérieux dialogue entre le serviteur et le souverain
Maître? C'est le secret de Dieu. Massée- remarqua seulement que le visage du Saint reflétait une émotion extraordinaire, et que son regard aspirait une lumière divine. Il ne s'effraya point, ni ne chercha à s'enfuir; car, il savait que son bienheureux Père était sujet à ces sortes de ravissements.
Au sortir de cette extase, l'homme de Dieu se prosterna la face contre terre, baigna le sol de ses larmes, et rendit grâces au Très-Haut avec une indicible ferveur d'esprit. Puis, se relevant et se tournant vers son compagnon : « Mon fils, lui dit-il, tu veux savoir pourquoi tout le monde court après moi? En voici la raison. Le Seigneur, dont l'œil est toujours ouvert sur les bons et sur les méchants, n'a remarqué, parmi tant de millions d'hommes, aucun pécheur qui fût plus vil que moi et plus incapable de mener à bonne fin la réformation générale qu'il méditait; voilà pourquoi ses regards se sont arrêtés sur moi. Oui, il a fait choix de ce qui est insensé pour confondre la sagesse du monde, et de ce qui est faiblesse et néant pour confondre la noblesse, la force et la grandeur. Et qu'a-t-il voulu enseigner par là, sinon que tout bien comme toute vertu vient de lui, et non des créatures ; que nulle chair ne doit se glorifier en sa présence, et que si quelqu'un se glorifie, il doit se glorifier dans le Seigneur, à qui seul appartient la gloire dans tous les siècles? » Belle réponse, toute illuminée des clartés de l'Évangile, et bien digne d'un si grand Saint ! Le Frère Masséo, comme auparavant le Frère Pacifique, se retira content; il avait acquis la certitude, cette fois, que son bienheureux