CHAPITRE XVII
sinistre. Un brigand, surnommé le Loup, à cause de sa cruauté, était venu se cacher dans un antre de cette roche; il en avait fait son repaire, on pourrait presque dire sa citadelle, et n'en sortait, selon la coutume des routiers, que pour dévaliser et rançonner les passants, semblable à l'aigle qui ne quitte son aire que pour fondre sur sa proie. Le voisinage de nos pieux anachorètes lui déplut. Le crime est ombrageux , et le regard des hommes de bien l'offusque.
Le bandit vint donc un jour trouver les Frères- Mineurs, et les somma, d'un ton insolent, de quitter l'Alverne et de ne plus venir troubler son repos. François le reçut avec tant de douceur, l'écouta si patiemment et lui adressa de si bonnes paroles, que sa fureur se calma tout d'un coup. Se prosternant aux pieds de notre Saint, il le supplia de lui obtenir de Dieu le pardon de ses crimes, et sollicita la faveur de demeurer quelque temps en sa compagnie : faveur qui lui fut accordée. Là, témoin de la vie angélique des Frères, il fut si promptement transformé en un autre homme, qu'il demanda à partager leur vie. Le saint Patriarche, admirant dans cette soudaine conversion un miracle de la grâce, accueillit « le loup » avec amour, le revêtit, sans plus tarder, de l'habit de la pénitence, et lui imposa, comme symbole de son changement de vie, le doux nom de Frère Agnello (l'agneau). Frère Agnello passa le reste de ses jours sur le mont Alverne, et y mourut saintement, après avoir changé le théâtre de ses brigandages en un lieu de prière et de mortification. La roche qu'il habitait porte encore
aujourd'hui le nom de « Roche du Frère Loup (1) ».
Tels sont les divers incidents du premier voyage de François au mont Alverne. Les autres voyages qu'il y fit, excepté le dernier, ont laissé peu de trace dans l'histoire: nous n'en parlerons pas. Le sixième, qui est le dernier, est l'apogée de ses douleurs et de sa gloire ; on ne s'étonnera donc pas que nous en rapportions , avec un soin filial , les principales circonstances et le dénoûment.
C'était au mois d'août 1224. François, âgé de quarante-deux ans, exténué de veilles et de fatigues, mais de plus en plus avide de silence, de lumière et d'amour, fut poussé par l'Esprit de Dieu à gagner de nouveau les hauteurs de l' Alverne. Malgré les chaleurs excessives, il partit sur-le-champ de Notre- Dame-des-Anges, emmenant avec lui ses deux compagnons ordinaires, Léon et Masséo. Pendant le séjour qu'il fit sur la montagne, il fut plus que jamais comblé des faveurs célestes. Le Frère Léon atteste l'avoir vu plusieurs fois suspendu entre le ciel et la terre, tantôt seulement à hauteur d'homme, tantôt à perte de vue. Dans le premier cas, il lui baisait les pieds et les arrosait de ses. larmes, en s'écriant : « Mon Dieu, par les mérites de mon bienheureux Père, soyez propice à un pauvre pécheur comme moi et daignez me communiquer une parcelle de votre grâce, t Dans le second cas, il se prosternait la face contre terre, et se mettait en prière à l'endroit même d'où saint François s'était élevé dans les airs. — Pendant ses longues extases, le séraphique Patriarche,