CHAPITRE XVII
tout perdu dans la contemplation des mystères de la Passion, se plaignait amoureusement à son Jésus de n'avoir pu verser son sang pour la foi, et implorait du moins la grâce d'être tout transformé en lui. En retour, le Seigneur lui fît connaître que son désir était exaucé.
Le soir de la fête de l'Assomption, qui ouvrait pour notre Saint le carême de la Saint-Michel, il se retira dans la grotte la plus sauvage qu'il eût pu trouver sur la pente méridionale de la montagne, afin de mieux se livrer à l'action de la grâce. « Chère brebis du bon Dieu, dit-il à son compagnon, laisse-moi seul ici, et que personne ne vienne m'y troubler. Seulement tu auras la charité de m'apporter tous les soirs un peu de pain et d'eau. Tu reviendras à minuit, à l'heure des Matines ; tu frapperas à ma porte, en disant : Domine, labia mea aperies: Seigneur, ouvrez mes lèvres. Si je te réponds, entre dans notre cellule ; sinon, tu t'en retourneras. »
Le Frère Léon, en s'en allant, fut saisi d'une tentation qui lui mit l'esprit à la torture pendant plusieurs jours, et qu'il n'osait découvrir à son bienheureux Père. Il désirait seulement avoir quelque pieuse sentence écrite de sa main, persuadé qu'il serait délivré par ce moyen de la tentation qui l'obsédait. Le saint Patriarche, connaissant par révélation l'épreuve et le désir du Frère, écrivit la bénédiction suivante, qu'il parapha de la lettre Tau : Benedicat tibi, Dominus, et custodiat te; ostendat faciem suam tibi, et misereatur tui; concertât vultum suum ad te, et det tibi pacem. T. Dominus benedicat te, Frater Léo. Que le Seigneur te bénisse et te garde ; qu'il te montre sa
face, et qu'il ait pitié de toi ; qu'il tourne son visage vers toi, et qu'il te donne sa paix. T. Que le Seigneur te bénisse, Frère Léon. » — « Prends cette feuille, lui dit-il, et conserve-la toute ta vie. » Frère Léon ne l'eut pas plus tôt reçue que la tentation s'évanouit (1). Saint Bonaventure affirme que plusieurs malades ont été miraculeusement guéris au seul contact de ce parchemin.
Parmi les nombreuses apparitions dont Jésus- Christ favorisa son serviteur sur la montagne, il en est deux que nous a conservées l'auteur des Fioretti et qui vivront à jamais dans la mémoire des Frères-Mineurs. Dans la première, Notre-Seigneur apparut assis sur la table de pierre où le Saint prenait son repas, et il s'entretint familièrement avec lui, comme un ami avec son ami. A la suite de cette vision, François, tout pénétré du sentiment de la majesté divine, appela le Frère Léon et lui dit : « Il faut laver cette pierre avec de l'eau, du vin, du lait, de l'huile et du baume; car le Fils de Dieu l'a sanctifiée par sa présence, et il a daigné m'assurer qu'il bénirait à jamais notre Ordre. » Et aussitôt, à l'exemple de Jacob, il consacra cette pierre au Seigneur, en y versant de l'huile et en prononçant ces paroles : « Vraiment, c'est ici l'autel de Dieu ! » Cette pierre est exposée à la vénération des peuples dans un oratoire dont elle fait le seul ornement (2).
La seconde apparition suivit de près la première,
1. Fioretti, deuxième considération sur les Stigmates. — Cf. Wadding, t. II, p. 87.
2. Voir dans Thomas Eccleston (coll. XII) la déposition du Frère Léon devant le Frère Pierre, provincial d'Angleterre.