CHAPITRE XVII
béatifique ? Enfin il découvrit, à la lumière céleste, le sens caché de cette vision, et il comprit que ce n'était point par le martyre du corps, mais bien par le feu de l'amour, qu'il devait se transformer entièrement en son Bien-Aimé.
« La vision disparut, mais elle laissa dans son cœur une ardeur merveilleuse, et dans sa chair la trace non moins merveilleuse de l'empreinte divine. Tout aussitôt, en effet, apparurent sur ses membres les cinq plaies qu'il venait d'adorer dans l'Apparition. Ses mains et ses pieds semblaient transpercés par de gros clous, dont la tète ronde et noire était très visible, et dont la pointe, longue et comme rabattue, dépassait le dessus des mains et la plante des pieds. La plaie du côté, large et béante, laissait voir une cicatrice de couleur vermeille, d'où le sang découlait souvent sur les vêtements du Saint.
« Il portait donc les sacrés stigmates, visiblement imprimés sur sa chair. Cette faveur du ciel le jeta dans une grande perplexité : devait-il la révéler, ou devait-il la taire ? Il ne savait à quel parti s'arrêter; car, d'une part, il ne pouvait la dérober longtemps aux regards de ses plus intimes compagnons; et de l'autre, il appréhendait de publier le secret du Seigneur. Il manda quelques-uns de ses disciples, et leur proposa son doute en termes vagues et généraux, comme s'il se fût agi d'un autre. Mais l'un d'eux, le Frère Illuminé (le même qui l'avait accompagné en Orient), comprenant, à son émotion, qu'il avait dû recevoir quelque grâce extraordinaire : « Père, lui dit-il, sachez que ce n'est pas pour vous seul, mais aussi pour le prochain, que les mystères
du ciel vous sont dévoilés. Si vous les gardez exclusivement pourvous, vous aurez tout lieu de craindre, ce me semble, que Dieu ne vous demande compte un jour du talent enfoui, s
« Cet avis fit impression sur le séraphique Père; et quoiqu'il répétât habituellement : « Secretum meum mihi : C'est mon secret », cette fois il raconta tout au long, non sans crainte, la vision qu'il avait eue, ajoutant cependant que le Séraphin lui avait révélé des choses que, de sa vie, il ne découvrirait à personne. Peut-être les discours de l'Ange furent-ils si divins, que la langue humaine serait impuissante à les traduire! Saint François, ayant terminé son carême en l'honneur de saint Michel, descendit de la montagne, tout transfiguré par le divin amour, et portant l'image du Crucifié gravée, non sur la pierre ou sur le bois, mais dans sa propre chair, par le doigt du Dieu vivant. Il s'efforçait de cacher « le secret du grand Roi » ; mais Dieu, à qui il appartient de donner de l'éclat à ses œuvres, opéra de nouveaux prodiges pour attester la réalité et l'origine de ces mystérieuses blessures.
« François avait beau tenir ses mains toujours couvertes et marcher avec des chaussures, il ne pouvait parvenir à celer entièrement les trésors du ciel. Un grand nombre de Frères, plusieurs Cardinaux et le pape Alexandre IV lui-même ont affirmé, sous la foi du serment, avoir vu de leurs propres yeux les vénérables stigmates du Saint, pendant qu'il vivait encore. A sa mort, plus de cinquante Frères, l'illustre vierge Claire avec ses sœurs, et d'innombrables séculiers, y ont pieusement collé