CHAPITRE XVIII
à passer sur la terre ; mais il voulait du moins adoucir les dernières années de son exil.
Le choix du séjour ne pouvait être plus heureux. Bâtie sur trois collines, à quatre cent cinq mètres d'altitude, entre les deux bassins de l'Eisa et de l'Ombrone, Sienne est à l'abri des chaleurs excessives aussi bien que des froids rigoureux. Parée alors de tous les charmes du printemps, elle semblait sortir d'un bouquet de fleurs et s'épanouissait comme une reine au centre des villes soumises à sa domination (1). Le malade respira l'air pur de ses collines et les fortifiantes senteurs de sa plaine, mais, hélas! sans en retirer aucun soulagement. Changement de lieu, soins et remèdes, tout fut inutile. Les plaies des stigmates crucifiaient toujours sa chair innocente ; ses poumons étaient atteints, son estomac délabré, ses yeux presque éteints. Les médecins de Sienne lui appliquèrent à leur tour le feu aux deux tempes : cette opération n'eut d'autre résultat que de renouveler sous leurs yeux le miracle de Fonte Colombo. Peu de jours après, il fut pris d'un vomissement de sang qui le réduisit à la dernière extrémité. Ses compagnons, tout éplorés, se réunirent autour de sa couche, et ils lui dirent, à l'exemple des disciples de saint Martin : « Père, si vous nous quittez, qui nous instruira? Qui nous consolera? Ah! laisseznous du moins un gage suprême de votre affection paternelle, et donnez-nous votre bénédiction, afin qu'elle nous protège contre nos ennemis. » Le saint
1. Sienne n'avait point alors l'aspect désolé d'aujourd'hui. Rivale de Florence, elle comptait plus de cent cinquante mille habitants.
Patriarche, ému jusqu'au fond des entrailles, appelle alors Frère Benoit de Piratro, son chapelain et son infirmier, et prononce d'une voix mourante, mais avec une parfaite sérénité d'esprit, les quelques mots qui suivent : « Prêtre du Très-Haut, écrivez la bénédiction que je donne à tous mes Frères, non seulement à tous ceux qui sont actuellement dans l'Ordre, mais encore à tous ceux qui y entreront dans l'avenir jusqu'à la fin des siècles. Voici en trois mots mes intentions et mes dernières volontés : — Que tous les Frères s'aiment toujours les uns les autres, comme je n'ai cessé et ne cesserai de les aimer. Qu'ils chérissent toujours la pauvreté, ma Dame et ma souveraine. Enfin, qu'ils soient toujours humblement soumis aux prélats de l'Ordre et aux clercs de notre Mère la sainte Église. Que la bénédiction de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, repose sur eux! Ainsi soit-il. »
A la réception de cette lettre, le Frère Élie ne douta plus que l'heure du dénoûment ne fût arrivée. Il accourut à Sienne, et sur le désir du Saint lui-même, il le ramena presque mourant en Ombrie. Don Guido, ami et protecteur de François jusqu'à la fin, le logea dans son palais. De leur côté, les magistrats d'Assise apostèrent des gardes autour du palais, et veillèrent jour et nuit, de peur qu'on ne leur enlevât la relique d'un corps honoré des sacrés stigmates (1).
Quant à notre malade, loin de craindre la mort, cette funèbre messagère dont le seul nom glace d'effroi tous les autres hommes, il lui souriait comme