CHAPITRE II
échapper à l'étreinte du Dieu qui le poursuivait. Il courait vers l'éternel ennemi de tout bien, sans défiance, ne soupçonnant pas les pièges homicides que lui tendait le monde, ce monde réprouvé dont il est parlé dans l'Évangile et qui, habile à flatter les instincts de la nature, nous fascine pour nous pervertir et nous perdre (1).
Pour peu qu'on connaisse la fragilité humaine, on ne se scandalisera point de ces retours vers la créature ; on s'étonnerait plutôt qu'il en fût autrement. Un seul juste, en effet, fut impeccable par nature et ne tomba jamais : c'est celui devant qui tout genou doit fléchir, le Prince de la paix, le Fils du Très-Haut. Une seule sainte fut impeccable par privilège et n'eut aucun grain de poussière sur sa robe immaculée : c'est celle qu'on invoque sous les titres de Mère du Sauveur et d'Avocate du genre humain. Tous les autres saints ont hérité comme nous des suites du- péché originel; tous, à moins d'un privilège exceptionnel, ont eu des tendances dangereuses et subi des défaites partielles, avant d'arriver au triomphe total.
François n'était donc point invulnérable ni parfait. Il ne tenait plus au monde que par un anneau, le désir de briller; mais cet anneau se soudait aux fibres les plus intimes de son cœur. Les vanités du siècle, ces mille bagatelles qui ont tant de charmes pour la jeunesse, parlaient tour à tour à son imagination, le tiraient par sa robe de chair et murmuraient tout bas à son oreille, comme elles avaient fait
\ . Thomas de Cllano, Vita prima, p. I, c. n.
pour Augustin à la veille de sa conversion : « Est-ce que tu nous dis un éternel adieu? Penses-tu donc pouvoir vivre sans nous? * François n'osait rompre des liens si doux, et son cœur était partagé. Toutefois, à dater de la promenade dont nous venons de parler, il se tint plus près du cœur de Dieu et de la misère des pauvres, ses frères bien-aimés. Ayant rencontré vers ce temps-là un homme de guerre, noble, mais sans fortune et misérablement vêtu, il vit et il aima en lui la pauvreté de Jésus- Christ; et, touché de compassion, il se dépouilla de ses riches habits pour l'en revêtir à l'instant même(l).
Le Seigneur, qui ne laisse aucune bonne œuvre sans récompense, lui envoya, la nuit suivante, un songe prophétique. François se trouva tout à coup transporté dans un magnifique palais, rempli d'armes marquées du signe de la croix. « Pour qui ces armes et ce palais? » demanda-t-il tout hors de lui. Une voix lui répondit aussitôt : « Pour toi et tes soldats! » Dès la pointe du jour, il se leva, tout émerveillé de cette vision et plein de confiance dans les promesses du Seigneur ; mais encore novice dans les voies mystérieuses de Dieu, il ne rêvait que brillantes prouesses et conquêtes militaires (2). Les circonstances semblaient, du reste, favoriser ses espérances et ses goûts belliqueux. C'était en Fan 1205. La lutte séculaire entre les Guelfes et les Gibelins venait de se raviver au sud de la Péninsule
1. Thomas de Celano, Vita secunda, p. I, c. n. — 2. Légende des trois compagnons, c. n, et Th. de Celano, Vita prima, p. I, c. II.