CHAPITRE II
l'Évangile et pour laquelle on doit abandonner tout le reste : c'était le royaume de Dieu, perle immatérielle dont l'éclat captivait le regard de son âme, et qu'il tenait en si haute estime que, pour l'acheter, il se sentait prêt à tout vendre, à tout sacrifier. Seulement, il ne savait comment en acquérir la possession, et il priait (1) !
C'est une loi de l'ordre surnaturel que, lorsque Dieu admet une âme aux joies de ses communications intimes, il permette aussi aux anges de ténèbres de s'approcher d'elle pour la tenter : loi rigoureuse, mais parfaitement sage, qui fait de la lutte l'indispensable élément de la victoire, agrandit le champ de la liberté humaine, et a pour but de rétablir dans le cœur de l'homme, en le purifiant, l'équilibre rompu par le péché. Saint François ne fait point exception à la règle : favorisé de la visite des anges, il fut immédiatement exposé aux assauts des démons, qui entreprirent, pour ainsi dire, une lutte corps à corps avec lui, pour le ramener sous ce joug du monde et des passions qu'il venait de secouer. Tantôt ils lui rappelaient à l'esprit ce qui pouvait l'enchanter, ces fêtes, ces heures de délices où il était le roi de la jeunesse (et l'on sait la puissance de pareils souvenirs sur une imagination de vingt ans ! ) ; tantôt ils le menaçaient de le rendre laid et difforme. Il sut résister à la violence de leurs attaques et ne se laissa détourner, ni par leurs infâmes suggestions, ni par leurs menaces, delà poursuite de ses généreux desseins (2).
1. Thomas de Celano, Vila prima, p. I, c. m. — 2. Légende des trois compagnons, c. iv.
A cette victoire sur le génie du mal succéda une apparition qui fut comme la récompense de la prière persévérante du jeune pénitent. « Un jour qu'il redoublait de ferveur et qu'il était tout abîmé en Dieu, Jésus-Christ lui apparut attaché à la croix. A cette vue, le cœur de François se fondit de douleur et d'amour, et le souvenir de la Passion s'imprima si avant dans son âme, qu'à dater de ce jour, à la seule pensée de Jésus crucifié, il ne pouvait retenir ses larmes et ses sanglots, comme il l'avoua lui-même à ses confidents vers la fin de sa vie (1). »
Cette troisième apparition marque une dernière étape dans les progrès d'une conversion qui commence avec la vision du Palais, continue avec celle de la Pauvreté et s'achève ici. Aux rayons des divines clartés, François entrevoit sous les traits de Jésus souffrant l'idéal de toute grandeur ; il comprend que la perfection chrétienne consiste à suivre, d'un pas résolu, le Rédempteur gravissant la cime du Calvaire, sans jamais le laisser seul sous le pesant fardeau de sa croix, et il se met généreusement en marche.
Un nouvel horizon s'ouvrait devant lui. Dès lors, nous le voyons sortir plus souvent de sa caverne, tantôt pour discourir des choses du ciel avec son unique ami, tantôt pour se livrer aux œuvres de miséricorde et de piété. Distribuer aux pauvres de l'argent, des vivres et jusqu'à ses propres vêtements; compatir à leurs peines, jusqu'à n'en renvoyer aucun sans l'avoir consolé ; secourir avec une délica-