Légende des trois compagnons, c. Vf
fou! » criait-on de toutes parts. 0 inconstance de la faveur populaire! Et, chose navrante à redire! au premier rang des insulteurs du saint jeune homme se trouvaient ses anciens compagnons de plaisirs. Pour lui, il poursuivait tranquillement son chemin au milieu de ces huées, répondant aux acclamations par le silence, aux injures par le pardon, à la haine par l'amour. Il était fou, non de la manière qu'on pensait, mais de cette sublime folie de la croix qui a sauvé le monde (1).
Bernardone ne tarda pas à être informé de ce qui se passait. Cette nouvelle fut pour lui comme un coup de poignard, et cela se conçoit : un père est chatouilleux à l'excès sur tout ce qui touche à l'honneur de ses enfants ; comment supporterait-il qu'ils soient traînés dans la boue et deviennent l'objet de la risée publique? Bernardone accourt donc sur la place, mais avec tous ses préjugés : il ne vient pas pour défendre son fils et l'arracher à cette sorte d'émeute, mais pour mettre un terme à ce qu'il nomme un scandale. L'œil en feu, les lèvres frémissantes de colère, il se jette sur lui, l'accable de coups et de reproches, sans garder aucune mesure, le somme, au nom de l'autorité paternelle , de cesser enfin de pareilles extravagances; et le voyant insensible aux menaces comme aux prières, il l'enferme dans un obscur cachot sous l'escalier de sa maison, en jurant de l'y laisser jusqu'à ce qu'il ait changé de vie (2). Les compagnons du saint, qui laissent percer une vive émotion en racontant cet acte de violence, ajoutent
1. Thomas de Cela.no, Vita prima, p. I, c. v. — 2. Légende des trois compagnons, c. vi.