CHAPITRE III
point; car, si les choses qui te plaisent doivent te devenir amères, celles qui te déplaisent te paraîtront douces et agréables (1). » Il eut bientôt occasion de mettre en pratique les leçons du divin Maître. Comme il chevauchait dans la plaine qui s'étend au pied d'Assise, il aperçut un lépreux qui s'avançait vers lui. A cette rencontre inattendue, un grand combat se livra dans son àme. Sa première pensée fut de rebrousser chemin ; mais bientôt, se reportant aux projets de perfection qui le préoccupaient déjà, et se souvenant que la plus glorieuse et la plus difficile des victoires, c'est de se vaincre soi-même, il surmonte son dégoût, descend de cheval, s'approche du lépreux, et lui remet une obole en lui baisant la main. Puis, étant remonté à cheval, il cherche du regard le cher pauvre du bon Dieu ; mais c'est en vain : il se voit seul au milieu de cette plaine immense. « Le Sauveur des hommes s'est montré plusieurs fois sous la figure d'un lépreux, s pense-t-il; et tombant à genoux, ivre de joie et de reconnaissance, il se met à chanter avec amour les louanges du Seigneur. En ce moment-là, il se sentit profondément remué, transformé en un autre homme ; et lui-même, léguant ce souvenir comme un stimulant aux générationsfutures, écrira en tête de son Testament : « A dater de ce jour, ce qui me semblait le plus amer se changea pour moi en douceur pour l'âme et pour le corps (2). » Quand on triomphe ainsi de soi-même, on est maître de l'univers ; et quand une première victoire est si complète, elle est décisive pour l'avenir.
1. Légende des trois compagnons, c. iv. — 2. lbid., loc. cit.
Pourtant l'héroïque jeune homme n'avait pas encore quitté le monde, et sa marche était gênée par les intérêts et les préoccupations de la terre. Mais l'année suivante (1207), lorsqu'il eut fait devant l'évêque d'Assise l'abandon public, absolu, de son patrimoine, il donna un libre essor à ses désirs de sacrifice et de dévouement. Nous avons vu qu'en sortant du palais épiscopal, il s'était rendu à Gubbio. Là, il fit ses délices d'habiter les léproseries et de soigner les malades du bon Dieu, leur lavant les pieds, nettoyant leurs ulcères, imprimant ses lèvres sur leurs plaies les plus hideuses, et ne les quittant jamais sans leur adresser une de ces paroles du cœur qui sont plus douces que tous les secours. C'est ainsi qu'il se préparait à devenir le médecin des âmes (1). Le Très-Haut récompensa cette charité par le don des miracles. Voici le premier et peut-être le plus éclatant de ces prodiges : nous le choisissons entre mille, ne pouvant les rapporter tous, c Un habitant du duché de Spolète était atteint d'un affreux cancer qui lui rongeait la bouche et les joues. En vain il avait eu recours à l'habileté des médecins; en vain il était allé à Rome prier sur le tombeau des Apôtres : la plaie augmentait de jour en jour. Ayant entendu parler de François, il vient trouver le serviteur de Dieu. Il veut se prosterner à ses pieds, mais François l'en empêche, le serre dans ses bras et le baise au visage. 0 pro dige ! l'horrible mal disparait sous les lèvres du saint, et la guérison si longtemps demandée est enfin obtenue. En vérité, je ne sais ce qu'on doit le plus ad-