CHAPITRE IV
de voir que le Seigneur lui envoyait un si digne sujet pour jeter les fondements de son œuvre. « Mon frère, lui dit-il, ce n'est pas là un projet de médiocre importance! 11 faut consulter Dieu; allons à l'église, entendons la sainte Messe, et l'Esprit-Saint nous indiquera ce que nous avons à faire. > Le lendemain, ils se rendirent à l'église Saint-Nicolas (1). Chemin faisant, un chanoine de l'église cathédrale, Pierre Catlani, homme d'une science et d'une sainteté éminentes, se joignit à eux. Après la Messe, le prêtre qui desservait Saint-Nicolas ouvrit trois fois le livre des saints Évangiles, selon l'usage du temps. La première fois, il lut ces paroles : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, et le donne aux pauvres (2) ; » la seconde : « Ne portez rien en voyage... (3) »; la troisième : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive (4) . »
« Mes frères, dit François à ses deux compagnons, voilà notre vie, voilà notre règle et celle de tous ceux qui voudront s'adjoindre à nous! Allez donc et faites ce que vous venez d'entendre (o). » C'était, selon la Chronique des vingt-quatre Généraux, le 16 avril 1209. Tous deux s'en allèrent, vendirent leurs biens, en donnèrent le prix aux pauvres, puis revinrent trouver le saint fondateur pour ne plus le quitter. Après les avoir revêtus d'un habit semblable au sien, François construisit à la hâte une petite cabane à l'ombre de
1. Légende des trois compagnons, c. vin. — 2. Matth.. xin. — 3. Marc, vi. — 4. Matth., xiv. — o. Lég. des trois comp., c. vin. — Cf. Bo.navent., c. m, et Chronique des vingt-quatre généraux.
la Portioncule, pour y vivre avec eux sous le regard de Notre-Dame-des-Anges (1).
Une semaine ne s'était pas écoulée, qu'un autre habitant d'Assise, nommé Gilles (ou Égide), homme de haute naissance et de grande droiture d'esprit, ayant appris la conversion de ses deux amis, Bernard de Quintavalle et Pierre Cattani, concevait le projet de les imiter. Mais où se trouvait leur asile, il l'ignorait. Dans la matinée du 23 avril, en la fête de saint Georges, après avoir entendu la sainte Messe clans l'église de ce nom, il se mit en chemin, confiant le succès de sa démarche à la bonté de la Providence, et arriva droit à l'humble cabane de la Portioncule. François, qui priait dans un bosquet voisin, vint à sa rencontre; et Gilles, se prosternant à ses pieds, le pria très humblement de l'admettre en sa compagnie. « Mon frère, lui répondit le saint, tu demandes que le Seigneur te reçoive pour son serviteur et son chevalier : ce n'est pas là une petite grâce ! Si l'empereur passait par Assise et qu'il voulût s'y choisir un favori, chacun se dirait : Plaise au ciel que ce soit moi ! A combien plus forte raison ne dois-tu pas bénir le grand Roi du ciel d'avoir jeté son regard sur toi! » Puis, le relevant, il l'embrassa avec effusion, et le présenta à Bernard et à Pierre, en leur disant : « Voici un bon Frère que Dieu nous envoie. » Après une modeste réfection prise en commun, le saint fondateur, suivi de son nouveau disciple, se dirigea vers Assise dans le dessein de lui procurer une
1. Légende des trois compagnons, c. ix. — « In eo Minorutn Ordo principium sumpsit » (Thomas de Celano, Yita secunda, p. I,