CHAPITRE IV
et Técouta avec une bienveillance marquée. Admirant la candeur, le courage et le zèle du saint, il inclinait à lui octroyer sa demande, lorsque plusieurs membres du Sacré-Collège représentèrent à Sa Sainteté que cet institut serait une innovation dans l'Église, et que ce genre de vie était au-dessus des forces humaines. Alors le cardinal Jean de Saint-Paul leur repartit avec beaucoup d'à-propos : « Seigneurs, si nous rejetons la demande de ce pauvre, sous prétexte que sa Règle est nouvelle et trop difficile, prenons garde de nous attaquer à l'Évangile lui-même, puisque la Règle qu'il présente à l'approbation du Saint- Père est conforme aux enseignements de l'Évangile ; car, soutenir que la perfection évangélique ou le vœu de la pratiquer renferment quelque chose de déraisonnable ou d'impossible, c'est blasphémer contre Jésus-Christ, auteur de l'Évangile (1).»
Frappé de la justesse de ces raisons, le Souverain Pontife dit à François : «Mon fils, prie le Seigneur de nous faire connaître sa volonté, afin que nous puissions favoriser tes désirs. » Le serviteur de Dieu obéit avec la simplicité d'un enfant ; il alla se mettre en prière, puis revint proposer la parabole suivante : « Très Saint-Père, il y avait une fille très belle, mais pauvre, qui habitait un désert. Un grand roi la vit, et fut tellement épris de sa beauté, qu'il la prit pour son épouse. Il demeura quelques années avec elle, et en eut des enfants qui unissaient les traits de leur père à la beauté de leur mère ; puis il
1. Bonavent., c. m. — Cf. Chronique des vingt-quatre généraux, fol. 73.
retourna à son palais. La mère éleva ses enfants avec un grand soin ; et quand ils eurent grandi, elle leur parla en ces termes : Mes enfants, vous êtes nés d'un grand roi; allez à sa cour, et il vous recevra avec tous les égards dus à votre naissance. — Les enfants vinrent donc à la cour du roi. Celui-ci, voyant la beauté de leur visage, leur dit : De qui ètes-vous fils? — Nous sommes, répondirent-ils, les enfants de cette pauvre femme qui habite au désert. — Aussitôt le roi les embrassa avec tendresse, en leur disant : Ne craignez rien, vous êtes mes fils ; et si je nourris mes officiers des mets de ma table, combien n'aurai-je pas plus soin de vous qui êtes mes enfants !
« Ce roi, Très Saint-Père, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ; cette fille aimable et belle, c'est la Pauvreté, qui, méprisée de tous, se trouvait dans ce monde comme dans un désert. Le Roi des rois, descendant des hauteurs du ciel et venant sur la terre, eut pour elle tant d'amour qu'il l'épousa dans la crèche. 11 en eut plusieurs enfants dans le cours des siècles : les apôtres, les anachorètes, les cénobites, et enfin dans les temps malheureux que nous traversons, votre petit serviteur et ses disciples. Et luimême m'a donné l'assurance qu'il pourvoirait à notre subsistance comme il a pourvu à celle de nos frères aines ; et il m'a dit : Si je nourris les mercenaires et jusqu'aux ennemis de mon nom, à plus forte raison prendrai-je soin de ceux qui sont mes fils etmes héritiers! Et si je fais luire mon soleil même pour les pécheurs et leur distribue les biens de la terre, à plus forte raison donnerai-je le pain de chaque jour