CHAPITRE IV
à ceux qui foui vœu de suivre les conseils de l'Évangile. »
« Ali ! véritablement voilà l'homme qui soutiendra l'Église de Dieu par sa doctrine et par ses œuvres ! « s'écria le Pape, faisant allusion à une vision qu'il avait eue quelques jours auparavant, et qu'il prit plaisir à raconter en présence des cardinaux. « Il me semblait, dit-il, que la basilique de Saint-Jean-de- Latran chancelait sur ses bases, et je m'efforçais vainement d'en conjurer la chute, lorsqu'un homme pauvre et chétif s'est avancé et l'a soutenue de ses épaules. » Sans plus délibérer, il approuva de vive voix la Règle de François, l'établit Supérieur général des Frères-Mineurs présents et à venir, chargea le cardinal Jean de Saint-Paul (Jean Colonna) de lui conférer, à lui et à ses onze compagnons, la tonsure monacale, leur permit d'aller partout prêcher librement la pénitence, les reçut à la profession religieuse, leur donna la bénédiction apostolique, et, les ayant tous embrassés avec effusion, il les congédia (1).
Nos pieux pèlerins étaient au comble de leurs vœux : la pauvreté évangélique, cette pauvreté absolue qu'ils avaient embrassée, venait de recevoir la solennelle approbation du plus haut tribunal qu'il y ait au monde. Aussi leur premier soin fut-il d'aller se prosterner en action de grâces sur le tombeau des Apôtres. Ils quittèrent ensuite la Ville éternelle, emportant d'immenses consolations et des espérances
1. Légende des trois compagnons, c. xu. — C'est sans doute on mémoire de la vision d'Innocent III qu'au couronnement des papes on récite l'oraison de saint François après celles de l'Esprit- Saint et de la sainte Vierge.
plus grandes encore, et jurant un dévouement sans bornes et pour jamais au Vicaire de Jésus-Christ.
Saint Bonaventure raconte un trait charmant qui signala leur retour. Un soir, après une longue journée de marche, épuisés de fatigue, les Frères s'assirent au bord du chemin ; la faim les pressait, mais ils étaient sans vivres et loin de toute habitation. La Providence ne leur fit point défaut : un beau jeune homme leur apparut tout à coup, déposa près d'eux un pain blanc, et disparut. Les Frères mangèrent, et la vertu de ce pain céleste répara les forces de leur corps, pendant que la pensée de la délicate attention de la Providence pour ses pauvres volontaires inondait leur âme d'une indicible allégresse (1). Le lendemain, ils s'arrêtèrent en face d'Orte, à la jonction du Tibre et de la Nera, dans un joli vallon qu'abrite le mont Cimino. L'hérésie des Patarins infectait cette contrée, d'Orté à Orvieto. Nos missionnaires eurent la joie de faire rentrer dans le bercail de l'Église un grand nombre de ces brebis égarées (2). Au bout d'une quinzaine de jours, ils quittèrent ce climat trop énervant, remontèrent le cours du Tibre, et vinrent se fixer dans une masure peu distante des murs d'Assise, sur la route de Foligno à Pérouse, au bord d'un torrent fameux qui descend du mont Soubase et qu'on nomme le Ilivo-Torto (Ruisseau tortueux). Suivons-les dans cette solitude.
La cabane était si étroite et si délabrée, qu'ils avaient à peine assez de place pour s'y asseoir, et
1. Bonave.nt., c. iv. — 2. « Hic Patarinorum multos seduxerat error; — Sed Christi Franciscus oves ad ovile reducit » {Poema, c. lxxxviii).