‹ Saint François d'Assise (1182-1226) (volume 2)Chapitre 73 sur 347 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

détruit la responsabilité de la conscience, et au sensualisme le plus révoltant. Ils formaient plus qu'une école; c'était une société savamment organisée, qui grandissait dans l'ombre et commençait à prendre place au soleil de l'Europe chrétienne. Protégés par la loi du secret contre les vindictes de la conscience publique, soutenus par Raymond VI, le puissant comte de Toulouse, 'et se croyant à la veille d'un triomphe définitif, ils finirent par lever le masque. Ils affichèrent hautement, avec leurs prétentions, leur mépris de toute autorité, et alors, comme au temps de Luther, comme aujourd'hui, le monde entier retentit de leurs déclamations contre l'Église romaine, qu'ils appelaient la grande prostituée de Babylone, et de leurs prophéties sur sa chute prochaine. Des menaces passant aux actions, ils promenèrent la torche incendiaire à travers les provinces de la Guyenne et du Languedoc, et partout sur leur passage le sang des prêtres, les débris fumants des églises et des monastères, attestèrent que le sang de Pierre de Castelnau et de Jean Parenzo n'avait point assouvi leur rage. Supposez le succès de leurs armes, et c'en était fait de l'Europe, de la chrétienté, de la civilisation.

Ainsi partout l'idée chrétienne était attaquée, et partout la croix penchait, sans que le veilleur d'Israël pût voir d'où viendrait le salut. Mais pourquoi désespérer, lorsque le Verbe incarné, vainqueur de la mort et de l'enfer, a promis d'assister son Église et de veiller à ses destinées immortelles ? L'heure des désespoirs, voilà l'heure de Dieu par excellence, c'està-dire le moment pour lui de se montrer et de sauver

ce qui semblait perdu! Et pour opérer ce prodige dans Tordre social, il n'a besoin que de produire un phénomène semblable à celui qu'il produit tous les jours dans les profondeurs de l'Océan. Là, tout à coup le vent souffle, la mer monte, et ses flots ont bientôt couvert les sables du rivage. Il en est de même dans l'ordre moral : à un moment donné, Dieu envoie un souffle divin qui agite les masses, les pousse vers le Christ, et renouvelle la face de la terre. Ce souffle divin passait alors sur l'Europe occidentale, et soudain l'on voyait apparaître, comme autant de libérateurs, Innocent III sur le siège de Rome, Louis IX sur le trône de France, Simon de Monlfort dans les champs du Languedoc, Elisabeth de Hongrie en Allemagne. En même temps, et pour accuser nettement son intervention par le contraste entre la faiblesse des moyens et la grandeur des résultats, Dieu suscitait deux hommes providentiels, l'un en Espagne, l'autre en Italie, Dominique et François, deux pauvres, qui, sans se connaître, poursuivaient le même but : réformer le monde par l'esprit de sacrifice, en opposant aux passions qui dégradent l'humanité, les vertus qui la relèvent, à l'orgueil l'humilité, à l'amour désordonné des richesses la pauvreté évangélique, à l'égoïsme la charité. Le plan divin n'était-il pas assez sublime, assez miséricordieux? Dans l'exécution n'éclatera pas moins cette souveraine sagesse du Très-Haut qui sait proportionner le nombre et la sainteté des ouvriers à la grandeur de l'œuvre qu'elle se propose.

Pour accomplir cette œuvre de réformation, Fran-

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