CHAPITRE V
cois n'était pas seul; car, quel homme peut étendre son action à tout l'univers? Il avait des auxiliaires pénétrés de sa pensée, imprégnés de ses vertus, douze pauvres, douze apôtres, qui sont comme les colonnes de l'édifice franciscain. De ces figures, qu'a grandies leur contact avec le saint Patriarche, nous n'esquisserons que les trois principales, Bernard de Quintavalle, Pierre Cattani et Gilles.
Modèle de patience et d'humilité, favorisé des dons les plus précieux, transporté par la main des Anges d'une rive à l'autre d'un grand fleuve d'Espagne (l'Ebre), souvent ravi en extase au milieu des forêts de l'Apennin, chéri de Dieu et de saint François, qui l'appelait son premier-né : tel était Bernard de Quintavalle. Saint Bonaventure dit de lui qu'il était le plus éminent en sainteté, comme le premier élu à la vocation religieuse. Saint François lui prédit qu'il serait purifié comme l'or au creuset des tribulations, qu'il serait en butte aux tentations de l'esprit malin et qu'à la dernière heure il recouvrerait le calme et la paix : ce qui eut lieu, en effet (1). Sur son lit de mort, il disait à ses Frères éplorés : « Consolez-vous; je ne voudrais pas pour mille mondes avoir servi un autre maitre que Notre-Seigneur Jésus-Christ! Et maintenant, sur le point de vous quitter, je vous demande deux choses : souvenez- vous de mon âme devant Dieu, et de plus, aimez-vous les uns les autres suivant l'exemple que je vous en ai donné. » A cette heure, un rayon du ciel sembla passer sur son vi-
1. Thomas de Cklano, Vita secunda,p. II, c. xvn. — Le corps de Bernard fut déposé auprès des restes du séraphique Patriarche.
sage, et son âme échangea les douleurs de l'exil contre les joies de la patrie (1).
Le second disciple, Pierre Cattani, était très versé dans les questions de théologie et de droit canon. Il eut l'honneur, comme nous le verrons, d'être le premier Vicaire général de l'Ordre. Après une vie remplie de travaux et de mérites, il s'endormit tranquillement dans le baiser du Seigneur, le 10 mars 1221, et fut enterré à Notre-Dame-des-Anges. L'obéissance avait toujours été sa vertu favorite : elle le suivit par delà le tombeau. Comme des miracles éclatants s'y opéraient chaque jour, et que l'affluence des visiteurs troublait la retraite des Religieux, le saint fondateur se pencha sur la tombe du Bienheureux et lui parla comme on parle à un vivant : « Frère Pierre, tu m'obéissais toujours pendant ta vie; je désire que tu m'obéisses de même en ce moment. Ceux qui accourent ici nous incommodent au plus haut point : ils sont cause que la pauvreté est blessée, et le silence mal gardé. Je te commande donc, au nom de la sainte obéissance, de cesser de faire des miracles. » Le Fils de Dieu acquiesça au désir de son fidèle serviteur, et à dater de ce jour, il ne se fit plus de miracles sur la tombe du Bienheureux Pierre Cattani. Ce silence éternel, succédant tout d'un coup à tant de prodiges, renfermait une haute leçon que saisirent tous les disciples de notre saint. Ils comprirent que Dieu manifestait par là tout le prix qu'il attache à l'obéissance religieuse, et ils se montrèrent de plus en plus zélés pour l'observance de cette vertu (2).
1. Barthélémy de Pise, fol. lx. — l.lbid., fol. lxiv. Gf Jourdain de Gia.no, Chronique, p. 4, n. 11.