‹ Saint François d'Assise (1182-1226) (volume 2)Chapitre 75 sur 347 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Gilles, le troisième compagnon de François, est une des figures les plus gracieuses de la famille franciscaine. Le sérapliique Patriarche, admirant son esprit d'abnégation, disait de lui, en faisant allusion aux romans de la chevalerie : « C'est un des paladins de ma Table-Ronde. » Le témoignage de saint Bonaventure est pms explicite encore : « Je l'ai vu de mes propres yeux et plus d'une fois ravi en extase, écritil; et je ne crois pas aller trop loin en affirmant qu'il menait la vie d'un ange plutôt que la vie d'un homme (1). » Toutes les perfections divines se reflétaient dans son âme, comme dans un pur cristal. Il fut à la fois le grand pèlerin et le grand extatique du moyen âge. Pèlerin, il entreprit les voyages de Saint- Jacques de Compostelle, de Bari, du mont Gargano, de Jérusalem. Extatique, il faisait l'étonnement de ses contemporains ; il suffisait, pour lui causer des ravissements, de prononcer devant lui les mots de Dieu, de paradis.

Les dons célestes s'alliaient en lui à la plus naïve candeur, à la plus aimable simplicité. Un jour, il alla trouver saint Bonaventure, alors ministre général de l'Ordre, et lui adressa la question suivante : « Mon Père, Dieu vous a comblé des dons de sa grâce; mais nous, simples et ignorants que nous sommes, que ferons-nous pour être sauvés? — Mon frère, répondit le Docteur séraphique, quand Dieu ne vous aurait donné que son amour, cela suffirait à votre salut. — Mais, mon Père, continua le Frère Gilles avec une

1. Bonave.nt., c. m. — Cf. la Clironique des vingt-quatre généraux, qui reproduit intégralement, au témoignage de Salinibéné, la Vie du Frère Gilles par le Frère Léon.

naïveté charmante, un ignorant peut-il aimer Dieu autant qu'un savant? — Assurément, répliqua le Père; une pauvre vieille femme peut aimer Dieu autant et plus qu'un docteur en théologie. » Aussitôt Frère Gilles, ne pouvant contenir les élans de son enthousiasme, court au jardin, et, la face tournée vers la ville, se met à crier de toutes ses forces : « Femmes pauvres, simples et ignorantes, aimez le Seigneur votre Dieu, et vous pourrez devenir plus grandes que Frère Bonaventure. »

Fne autre fois, un Religieux dominicain, docteur en théologie, torturé depuis longtemps par un doute sur la virginité de la Mère de Dieu, vint trouver rhumble Frère. Gilles en fut prévenu miraculeusement; il marcha à sa rencontre, et sans lui laisser le temps de parler, il lui dit, en frappant la terre de son bâton : « Frère Prêcheur, Marie est vierge avant son enfantement. » Et un beau lis sortit de terre au même moment. Frappant de nouveau la terre, il reprit : « Frère Prêcheur, Marie est vierge dans son enfantement » Un second lis s'éleva de terre. Enfin donnant un troisième coup de bâton en terre : « Frère Prêcheur, s'écria-t-il, Marie est vierge après son enfantement. » Et un troisième lis, d'une blancheur éblouissante comme les deux premiers, se dressa devant eux. Et le Religieux dominicain, non moins frappé de l'autorité de sa parole que du triple miracle des lis, se retira, emportant dans son âme cette paix divine qu'il avait jusqu'alors cherchée en vain.

Qui ne connait l'entrevue du Frère Gilles avec saint Louis ? Le roi de France, étant venu pour visiter le tombeau du séraphique Patriarche, voulut aupara-

Page 1