CHAPITRE VI
Mais la grande épreuve, la pierre de touche des solides vocations, c'était le soin de ces pauvres lépreux pour lesquels, nous l'avons vu, François avait tant d'attrait et de dévotion. Il mettait cette œuvre de miséricorde au-dessus de toutes les autres, et ne manquait pas d'avertir les postulants qu'ils auraient à s'y consacrer. Il renvoyait ceux qui ne pouvaient s'y résoudre. Il embrassait, au contraire, avec effusion ceux qui s'y soumettaient volontiers, les acceptait parmi les siens, et leur disait avec un charmant sourire : « Mes Frères, soignons et chérissons les lépreux : ce sont les frères chrétiens par excellence. » Un de ses disciples, Frère Jacques le Simple, du comté de Pérouse, se distinguait entre tous par son zèle en cet office de charité : on l'appelait « l'ami et le médecin des malades du bon Dieu. » François lui avail recommandé tout spécialement un lépreux dont tout le corps n'était qu'une plaie. Frère Jacques en prit tant de soin, que les forces revinrent peu à peu au malade. Croyant que le grand air contribuerait à le guérir, il l'emmena un jour au couvent de la Portioncule. L'action parut téméraire et indiscrète à notre saint, qui ne put s'empêcher de dire au Frère Jacques : « Il ne convient pas que tu promènes ainsi les frères chrétiens. Je souhaite que tu les serves dans l'hôpital; mais je ne voudrais pas que tu les en fisses sortir : il y a beaucoup de gens qui ne peuvent en supporter la vue. » Le malade, entendant réprimander ainsi son bienfaiteur, en fut vivement peiné. François s'en aperçut, se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Par pénitence, il voulut manger à la porte du couvent dans la même écuelle que le
lépreux; puis, l'ayant embrassé, il le renvoya content (1).
Dans une autre circonstance, les Frères vinrent l'avertir qu'un de ces infortunés qu'ils soignaient dans la maladrerie voisine, les accablait d'injures et de coups, et allait jusqu'à blasphémer contre Jésus- Christ et sa sainte Mère. Ils eussent accepté volontiers les coups et les injures; mais ils ne pouvaient supporter les blasphèmes, et d'ailleurs ils craignaient que leur présence ne fût un acte de complicité. Après les avoir entendus, François alla trouver le lépreux ; et l'abordant avec courtoisie, il le salua et lui dit : « Dieu te donne la paix, mon fils ! — La paix! répondit le malade. Et quelle paix puis-je avoir, depuis que Dieu me l'a ôtée et que mon corps n'est plus qu'une plaie infecte? » Le saint reprit: « Aie patience, mon frère! Les douleurs corporelles nous sont envoyées d'en haut pour le salut de notre âme ; el quand nous les supportons avec patience, elles se changent en diamants de grand prix, que Dieu ajoute à notre couronne du ciel. — Et comment pourrais-je les endurer avec patience? répliqua brutalement le lépreux. Elles ne me laissent pas un instant de répit, et les Frères ne font qu'aggraver ma peine. » François, connaissant par révélation que ce malheureux était possédé du malin esprit, se retire un instant à l'écart, prie dévotement pour lui, et revient lui dire : « Mon pauvre frère, puisque tu n'es pas content des autres, je veux te servir moi-même. — Volontiers, répond le malade, mais que pourras-tu me faire de