CHAPITRE VI
plus qu'eux? — Tout ce que tu voudras. — A la bonne heure ! Je veux que tu me laves tout le corps, car il s'en exhale une odeur si nauséabonde que je ne puis plus la supporter. » Sans plus de délai, le saint fait chauffer de l'eau aromatisée d'herbes odoriférantes ; puis il déshabille le lépreux et lave ses plaies. Or, partout où passait sa main bénie, les écailles 'sanglantes tombaient à l'instant; la peau renaissait fraîche et vermeille ; et, ce qui est un prodige incomparablement plus grand, la lèpre de l'âme se guérissait avec celle du corps. Les larmes coulèrent en abondance des yeux du nouveau converti, comme l'eau déborde d'un vase trop plein ; et des paroles de repentir montèrent de son cœur à ses lèvres, et de ses lèvres jusqu'à Dieu. Il fit humblement sa coulpe, et s'écria en sanglotant : « Malheur à moi, qui ai mérité l'enfer pour avoir insulté les Frères et blasphémé contre Dieu ! » Sa conversion fut complète : il fit venir un prêtre, et le pardon du ciel tomba sur cette âme aussi ardente à réparer ses crimes qu'elle l'avait été à les commettre. François, après avoir adressé ses actions de grâces au Père des miséricordes, sortit de l'hôpital : son humilité redoutait les éloges qu'un tel événement n'eût pas manqué de lui attirer, et il avait peur de dérober ,à Dieu l'honneur et la gloire qui n'appartiennent qu'à Lui.
Au bout d'une quinzaine de jours, il plut au souverain arbitre de la vie de retirer notre lépreux des misères de ce monde. Cet homme s'éteignit doucement, muni des sacrements de l'Église. Dès qu'il eut déposé la tente de son corps, il apparut à notre saint
thaumaturge, qui se tenait en oraison dans un bois voisin du couvent. « Père, lui dit-il, me reconnaissezvous? — Qui es-tu? demanda François. — Je suis ce lépreux que le très miséricordieux Sauveur a guéri en vue de vos mérites. Aujourd'hui je m'en vais à la vie éternelle, et j'en rends grâce à Dieu et à vous. Soyez béni dans votre âme et dans votre corps, dans vos paroles et dans vos œuvres, parce qu'une foule d'âmes vous devront leur salut. Sachez qu'il ne se passe pas de jour où les Anges et les Saints ne remercient Dieu pour les fruits de vie que vous et votre Ordre vous opérez sur toute la surface de la terre. Réjouissez-vous donc, exaltez la bonté de Dieu, et restez avec sa bénédiction. » A ces mots, il s'envola vers les montagnes éternelles, laissant le cœur de François inondé de consolation (1).
Voilà par quels actes le saint encourageait ses novices à marcher clans la voie du dévouement, et par quels miracles Dieu se plaisait à récompenser le zèle de son serviteur.
Aux yeux de François, la prière et le travail étaient la sauvegarde de la vertu. « On se levait à minuit pour vaquer à la prière et au chant des matines (2). » Les diverses heures de la journée ne trouvaient personne sans occupation. Le législateur des pauvres détestait l'oisiveté, qu'il appelait la mère de tous les vices ; et quoiqu'il fût très doux par caractère, il se montrait impitoyable pour les paresseux. Nous en trouvons la preuve dans la Légende des trois compagnons. Parmi les novices, il y en avait un qui man-
1. Fiovetll, c. xxv. — 2. Légende des trois compagnons, c. XI.